Critique: R. J. Ellory, Les Fantômes de Manhattan


 Couverture

Paris, Sonatine, 2018, 457 p.

La petite vie d’Annie

Décidément, R. J. Ellory ne cesse de nous étonner d’un roman à l’autre ! Nous savions déjà qu’il est un conteur hors pair, qui donne dans le roman très noir. Ses livres précédents (Seul le silence, Les Anonymes, Les Neuf Cercles… entre autres !) ont été de véritables coups de cœur pour moi. Ellory ne joue pas dans les clichés du roman à suspense. Il sait se renouveler et nous étonner chaque fois. Pour chaque histoire qu’il raconte, il adopte un angle original, il raconte d’une voix unique.

Il ne manque pas de le faire dans sa plus récente parution : Les Fantômes de Manhattan. Ce dixième roman paru en français nous présente Annie O’Neill, 30 ans, libraire et célibataire on ne peut plus tranquille. À première vue, pas de quoi là faire un suspense ! Et pourtant… Un soir, un homme de quelque soixante-dix ans se présente à la librairie, sous le prétexte qu’il connaissait le père d’Annie (décédé quand cette dernière était enfant). L’inconnu lui remet une lettre de son père écrite pour sa mère, de même qu’un début de manuscrit. Il lui demande de lire le tout et lui annonce qu’il repassera le lundi suivant. Annie découvre peu à peu, dans ce manuscrit étrange qu’on lui remet à petites doses, des personnages plongés dans une violence et une vie mouvementée à des années-lumière de son existence très calme. Au même moment, elle fait une rencontre déterminante qui lui permet d’oser croire en l’amour à nouveau et d’avoir envie de bousculer son quotidien banal. Les questions deviennent de plus en plus nombreuses, brisant la monotonie habituelle de son existence : pourquoi l’homme lui remet-il ce début de roman ? Qui est-il ? Comment serait-il entré en possession d’une lettre de son père adressée à sa mère ? Pourquoi Annie ne garde-t-elle pratiquement aucun souvenir de son père, disparu quand elle avait sept ans, au point de ne pas même savoir quel métier il exerçait ? À qui peut-elle faire confiance ?

Au départ, le roman est lent : Ellory place soigneusement Annie, sa petite vie, les rares personnes qui l’entourent. On se demande un peu si on est véritablement dans un polar… puis on se laisse prendre au jeu, on oublie ces questions d’étiquette et on lit simplement avec plaisir ce roman déstabilisant. Les Fantômes de Manhattan n’est pas le livre le plus enlevant d’Ellory, il ne propose pas non plus une fin absolument étonnante. Le lecteur aura probablement vu venir une large partie de la résolution finale. Mais R. J. Ellory raconte une belle histoire, bien écrite, loin du polar classique. C’est déjà beaucoup ! Pas de chasse à l’homme ou de meurtrier en série ici : l’auteur propose un univers nimbé de mystère, d’étrangeté, dans une langue précise, délicate, le tout marqué de nombreuses réflexions sur la mort, la vie, l’amour, la solitude, la famille… On est sous le signe de l’introspection, de la vengeance, aussi, qui sans être sanglante peut néanmoins gâcher des vies… Une réussite une fois de plus.

Martine Latulippe