Critique: Maureen Martineau, Zec la croche


 Couverture

Montréal, Héliotrope (Noir), 2020, 174 p.

Proies & prédatrices

Trois personnages convergent vers la Zec éponyme, un autre y erre déjà. D’abord, sur la route, il y a Lorie : elle campait chaque été avec sa mère jusqu’à l’année précédente, alors qu’Agathe s’est rendue seule à leur emplacement habituel… et y a été assassinée. Ensuite, dans le train en provenance de Senneterre, il y a André Chillas, un agent de la faune qui a quitté depuis peu l’Abitibi et qui observe avec agacement deux insouciantes jeunes touristes françaises. Enfin, sur le même train, il y a Mikona Awashish, une vieille Atikamekw qui vient rejoindre sa fille Sylvette afin d’accomplir un rituel qui les apaisera après le suicide de sa petite-fille Daisy. Et, finalement, il y a cette ourse, seule témoin du meurtre d’Agathe et qui sera l’instrument du destin.

J’avais beaucoup aimé Une église pour les oiseaux (paru dans la même collection en 2015), dont j’avais apprécié le ton intimiste émaillé de réflexions. Cette fois, il faut ajouter la poésie au plaisir de lecture d’un récit plus tragique que noir. Une poésie du deuil : « […] la chambre de la défunte à Saint-Tite, où tout est demeuré inchangé, les objets sont toujours là où ils avaient été posés, comme des feuilles mortes au sol. Un compost qui nourrit le deuil. » (p. 22)

D’ailleurs, je vois surtout de la poésie – du symbolisme ? – dans le personnage de l’ourse, plutôt qu’une touche de fantastique : « La tête renversée, l’ourse ouvre grand la gueule, laissant entrevoir l’abîme sombre de ses entrailles. Entre deux goulées d’air, un éclat d’âme s’y glisse. » (p. 11) Cette ourse incarne la Justice immanente. Porteuse d’un morceau de l’âme d’Agathe, elle attaquera l’assassin et l’exécutera, bouclant la boucle.

Car le récit, encadré d’un prologue et d’un épilogue, forme un cercle de narration, comme un cercle de parole. Dans le prologue, le point de vue d’Agathe est relayé par celui de l’ourse, témoin de sa mort ; dans l’épilogue, c’est l’inverse : la scène s’amorce du point de vue de l’ourse puis, quand elle flaire la présence de l’assassin, une réminiscence d’Agathe surgit. La vengeance s’accomplit, la paix peut se rétablir.

Le court récit (chez Alire, on le qualifierait de novella) est construit par petites touches, des scènes où alternent les points de vue des personnages que j’ai présentés dans le résumé. Bien que l’intrigue ouvre sur un meurtre et que, une fois rendue dans la Zec, Lorie soupçonne chaque homme d’être le potentiel agresseur de sa mère, le roman n’a pas la structure d’un polar ni d’une enquête. C’est plutôt un pèlerinage auquel se livre Lorie en retournant sur les lieux où sa mère est morte, alors que Mikona, accompagnée de sa fille, cherche l’apaisement d’un rituel. Pourtant, la montée dramatique (et le résultat du piège amorcé par Sylvette) mènera bien à la solution du crime.

L’intérêt du récit – à part la beauté et la simplicité du style – réside dans l’opposition proies/prédateurs. Tous les hommes sont des chasseurs et, pour eux, les femmes ne peuvent être que des « prises ». Aucun personnage masculin n’est positif, même quand Chillas – le seul dont la narration présente le point de vue – se positionne en protecteur. Aux yeux de l’agent de la faune, les femmes ne doivent pas se risquer seules dans la nature car il s’agit d’un terrain de chasse ou de pêche, et donc un territoire mâle par excellence. Une femme est forcément inapte et désarmée, elle se doit d’être protégée, sinon, eh bien, elle est à prendre. Sauf, bien sûr, quand il s’agit de femmes autochtones qui, elles, sont a priori considérées comme des criminelles. Ces femmes-là, le mâle les méprise.

Le lecteur masculin n’aimera sans doute pas le portrait des hommes dressé par ce récit qui se situe dans le contexte post me-too. En fait, le seul personnage masculin « neutre » est le nouvel enquêteur au dossier, Leblond… un figurant. Pourtant, le ton du récit n’est pas dénonciateur, pas même un cri de colère. C’est un constat de la condition des femmes, surtout celle des femmes autochtones. Et on ne peut qu’acquiescer quand on le lit sous l’éclairage de ces histoires de femmes abandonnées au bord de la route, en plein hiver, par des agents de la Sûreté du Québec, ou si on songe à l’affreuse agonie de Joyce Echaquan. Bref, le point de vue masculin donné ici est clair : que sont les femmes sinon des proies ?

Toutefois, ce que raconte le roman, c’est ce qui arrive lorsque lesdites proies refusent de jouer plus longtemps le rôle de victimes et qu’elles se transforment à leur tour en prédatrices (Mikona et Sylvette) ou, simplement, quand elles décident de se défendre (Lorie).

Certes, Mikona et Sylvette sont venues dans la Zec pour braconner. Sylvette a tendu son piège depuis des mois ; elle souhaite y conduire l’agresseur sexuel qui a abandonné à l’hypothermie deux adolescentes après avoir abusé d’elles. Et que dire du policier qui a refusé d’enregistrer la plainte ? Il a plutôt suggéré aux victimes d’engager un avocat, puisqu’elles ont commis une infraction : ce sont des mineures qui sont allées s’amuser dans un bar. N’est-ce pas l’attitude à laquelle ont trop longtemps été confrontées les victimes de viol ? Daisy, la fille de Sylvette, n’a pas trouvé d’autre issue à son insupportable douleur que de s’enlever la vie.

Quant à Lorie, sa mère lui avait appris à se défendre, d’abord en poussant un cri viscéral, puis à l’aide d’un poignard. C’est ainsi qu’elle interviendra, par convergence de l’intrigue, dans la vengeance de deux Atikamekw.

Cependant, les femmes présentées par Maureen Martineau ne deviennent pas prédatrices sans remords. Mikona baigne dans le doute, Lorie dans la culpabilité. La fin ouverte n’est pas heureuse : si l’âme d’Agathe trouve la paix, il n’est pas dit que Sylvette sortira de l’alcoolisme, ni que Lorie sera libérée de ses remords. Le roman ne fait pas l’apologie de la vengeance : il montre, et nous émeut.

Francine Pelletier