Critique: Maureen Martineau, La Ville allumette (Une enquête de Judith Allison)


 Couverture

Montréal, VLB, 2018, 384 p.

Le retour de l’activiste

Un lundi de novembre, la sergente Judith Allison (de la police régionale d’Arthabaska) se réveille bâillonnée et ligotée dans un lit qui lui est familier : elle se trouve dans la chambre de son arrière-grand-mère Vitaline. Celui qui la séquestre, c’est Jacob Lebleu, que le lecteur a rencontré dans L’Activiste : Le Jour des morts, paru en 2015. Pour Judith, Jacob est bien plus que le criminel qu’elle traque en vain depuis deux ans. Il est l’amour de jeunesse de sa mère, l’homme avec qui Francine Brazeau a eu un premier enfant, une fillette décédée quelques mois après sa naissance et qui portait le prénom de… Judith.

Comment Judith a-t-elle abouti dans cette situation inquiétante ?

Huit jours plus tôt, elle se rendait à une formation sur la lutte au terrorisme donnée par la GRC à Ottawa. Parce qu’elle a emmené son fils Loïc, maintenant âgé de trois ans, Judith s’est installée à Wakefield chez sa sœur Sarah. Dès le premier jour de formation, en guise de travaux pratiques, le lieutenant Henry Adams donne à étudier au groupe des graffitis retrouvés sur les façades de bâtiments du boulevard Gréber, à Gatineau. L’auteur de ce geste a également laissé des énigmes composées d’allumettes en provenance de la E.B. Eddy, une entreprise dont la fermeture a jeté à la rue des milliers de travailleurs. Mais la formation est interrompue quand le lieutenant Adams (et Judith avec lui) doit se rendre au Nunavik, où on vient de trouver le cadavre de Noah Cain, le complice de Jacob Lebleu dans L’Activiste. L’attention des enquêteurs est toutefois bien vite ramenée vers Hull, puisque c’est sur la région d’Ottawa que plane la menace des attentats. Ce que Judith ignore, c’est que Jacob Lebleu se cache dans le vieux Hull, auprès de sa propre famille, dans la maison de l’arrière-grand-mère Vitaline.

Qu’on se le dise : l’un des principaux personnages de ce roman est La Ville allumette, c’est-à-dire le vieux Hull, ses quartiers ouvriers aux maisons vétustes bulldozés par les promoteurs immobiliers. Hull, la ville des allumettières, ces femmes qui ruinaient leur santé à la tâche pour un bien maigre salaire. Hull où des jeunes filles au père se laissaient facilement séduire par leur riche patron, puis se voyaient réduites à abandonner leur enfant – comme ce fut le cas pour Jacob Lebleu, élevé en foyer nourricier par l’arrière-grand-mère Vitaline. Hull déchirée entre ce qui subsiste de son patrimoine et de lucratifs projets de constructions assortis de commerces dépersonnalisés. Hull où les nations autochtones s’apprêtent à manifester pour qu’on leur rende l’île Chaudière, un site ancestral.

On aurait presque envie de qualifier ce polar de « roman historique » tant le passé y occupe une place importante. Non seulement le passé historique – qui dépasse l’histoire du vieux Hull en raison de la présence autochtone bien avant l’arrivée des Européens –, mais le passé personnel de Judith Allison qui se demande si sa mère l’a seulement jamais aimée, elle qui était si froide à son égard. Une bonne partie de l’intrigue tourne autour de la « maison allumette » de l’arrière-grand-mère Vitaline. Cette construction est l’un des derniers vestiges de l’époque ouvrière du vieux Hull, et elle est un symbole pour l’activiste Jacob Lebleu puisqu’il y a grandi, qu’il y a connu Francine et que son « frère » Maurice y habite toujours.

On aurait tout autant envie de qualifier ce polar de drame social, car il est un cri du cœur de l’auteure contre l’oubli, contre la destruction du patrimoine qu’on rase d’autant plus aisément qu’il rappelle la misère, l’exploitation des travailleurs, les fermetures d’entreprises et le chômage. Un cri de rage qui réclame justice pour les petites gens jetées à la rue par des promoteurs retors.

Et c’est l’aspect le plus dérangeant de l’intrigue : devant la justesse de la cause défendue par l’activiste, on a envie de donner raison à Jacob, malgré les crimes terribles qu’il commet (le sort réservé au promoteur Courville étant le plus affreux).

Pourtant, c’est bien d’un polar qu’il s’agit. La structure composée de très courts chapitres donne beaucoup de rythme à l’intrigue, les choses vont vite, même si l’aspect réflexion n’est pas négligé. On alterne les points de vue entre Jacob et Judith, principalement, même si on assiste également à quelques scènes du point de vue de personnages secondaires, dont le très touchant (et vulnérable) Benjamin.

L’intrigue ne manque pas de suspense, on assiste même à une course contre la montre quand Judith comprend que son fils pourrait être en danger. Suspense également quant à la cible de l’ultime attentat. Enquête, indices à collecter, énigmes à résoudre, c’est bel et bien une enquête policière captivante, même si le lecteur en sait plus que les enquêteurs en raison de la multiplicité des points de vue.

Enfin, même si j’affirme que Hull est l’un des principaux protagonistes, il reste qu’une petite partie du récit prend place au Nunavik. Ces chapitres nordiques montrent une misère insoutenable, ce qui m’amène à songer que Puvirnituq est un reflet contemporain du vieux Hull, puisqu’on y retrouve les mêmes promoteurs immobiliers. Bien sûr, il n’est pas question de construire des tours d’habitation sur le pergélisol, mais plutôt des bars, des lounges qui servent de paravent au trafic de drogue. Comme quoi, quand les salauds sentent qu’il y a une piasse à faire sur le dos des plus vulnérables, l’éloignement géographique n’est pas un obstacle.

Bref, pas un polar classique, mais une lecture recommandée… qui colorera très certainement le regard que vous jetterez, à l’avenir, en visitant La Ville allumette.

Francine Pelletier