Critique: Marie Hermanson, Le Pays du crépuscule


 Couverture

Arles, Actes Sud (Actes noirs), 2020, 278 p.

Méfiez-vous de vos rêves

Vient de paraître, aux éditions Actes Sud, dans la collection Actes noirs, le troisième roman de la Suédoise Marie Hermanson, intitulé Le Pays du crépuscule, clin d’œil à Astrid Lindgren, célèbre autrice suédoise à qui on doit notamment Fifi Brindacier. Voilà un roman pour le moins insolite et néanmoins assez fascinant! On a du mal à en interrompre la lecture, bien qu’on tarde à comprendre qu’il puisse paraître dans Actes noirs…

Martina a interrompu ses études; elle fait le ménage dans un hôtel minable et sous-loue un minuscule appartement. Le jour où elle apprend qu’elle vient de perdre son logement, la jeune femme envisage de retourner chez ses parents… qui ont reconverti sa chambre. Rien ne va plus pour Martina. Ce même jour, elle croise Tessa, une amie d’école, qui lui parle de sa nouvelle vie et réussit à lui trouver un emploi, à peine rémunéré, mais où elle sera logée et nourrie. Martina accepte et se retrouve dans un manoir isolé de tout, travaillant pour Florence, une vieille dame qui vit toujours, dans sa tête, dans les années 1940. Tessa et Martina jouent le jeu, vêtues des vêtements de Florence, buvant les grands crus de sa cave à vin, ayant du temps pour la baignade et les promenades, n’ayant qu’à feindre de croire les délires de leur patronne… Pour peu, on dirait deux fillettes qui s’amusent! Une véritable vie de rêve comparé l’existence de Martina avant son arrivée au manoir!

Jusqu’au jour où une adolescente arrive au manoir dans un contexte étrange (elle subit un accident de voiture mais refuse catégoriquement qu’on prévienne la police), jusqu’au jour également où deux jeunes hommes, Pontus et Andreas, y mettent les pieds et se font engager à leur tour par la dame âgée… Si tout se passe relativement bien au début, ces nouveaux résidents finissent par changer l’ambiance, par s’incruster au point de prendre peu à peu le contrôle sur la vie de rêve de Martina et Tessa. Et les choses finissent par déraper…

Il y a dans ce roman quelque chose de presque joyeux, un ton incongru qui nous pousse à nous demander comment tout ça va tourner au drame ou nous mener à un suspense. Et il faut être patient, car le récit repose surtout sur une ambiance trouble, dérangeante, une existence déjantée, inusitée. Le crime tarde à venir! Si cette collection nous a habitués aux suspenses haletants des Stieg Larsson, Lars Kepler et autres, elle nous invite cette fois complètement ailleurs… et je dois admettre que, pour déstabilisante que soit cette lecture, elle est tout à fait agréable! L’autrice nous invite dans un univers quasi onirique, peu conventionnel. J’avoue être restée un peu perplexe quant au choix de la collection tant ce récit s’éloigne des thrillers et suspenses habituels, mais l’histoire est originale, le récit bien mené, et l’éditeur met cartes sur table sur la quatrième de couverture en décrivant fort justement le roman comme étant « À mi-chemin entre le thriller psychologique et le conte fantastique ». Le lecteur sait à quoi s’attendre, il ne lui reste plus qu’à jouer le jeu, comme le font Martina et Tessa.

Martine Latulippe