Critique: Jo Nesbø, Macbeth


 Couverture

Paris, Gallimard (Série noire), 2018, 618 p.

Macbeth : une tragédie d’hier et d’aujourd’hui

 

Si je dis Macbeth, il y a de fortes chances pour que vous pensiez aussitôt à la pièce écrite par William Shakespeare des siècles auparavant. L’histoire est-elle encore actuelle ? L’auteur norvégien Jo Nesbø a fait le pari audacieux d’écrire un Macbeth bien d’aujourd’hui, un héros tragique des temps modernes, et force est d’admettre que oui, le pari est réussi !

On connaît surtout Jo Nesbø pour sa série mettant en vedette Harry Hole. Avec le même talent, il nous présente plutôt Macbeth, cette fois, commandant de la Garde, une unité d’intervention d’élite. Macbeth est apprécié de ses hommes pour sa droiture et son courage. Jusqu’à ce que le vent tourne… Car Macbeth est amoureux de Lady, la propriétaire du casino le plus important du coin. Et sa chère Lady, qu’il aime à la folie, lui souffle à l’oreille qu’il devrait être plus ambitieux. Que la ville pourrait lui appartenir. Cette ville pauvre, morose, plongée dans la misère, dans laquelle les gens ont bien besoin de se faire offrir un peu d’espoir. Il n’en faut pas plus pour que Macbeth se déchaîne et tente de s’approprier le pouvoir à tout prix, quitte à éliminer les gens les plus près de lui. Rongé par la culpabilité, il tente d’endormir ses remords en consommant de plus en plus de drogue. Mais son amour pour Lady est plus fort que tout, et une fois le mal commencé, il est trop tard, Macbeth ne peut plus revenir en arrière.

Il est bien entendu question dans cette version moderne d’ambition, de trahison, de pouvoir, de mensonge. On assiste à une véritable plongée dans la corruption et la manipulation. Comme dans l’original. Mais l’histoire est véritablement actualisée : on y présente les casinos et leur lot de joueurs compulsifs, les toxicomanes ont envahi les rues de la ville, les gangs de motards font la loi dans les environs.

Au départ, on ne peut s’empêcher de faire sans cesse des parallèles avec le texte de Macbeth original, de chercher les ressemblances. Tout y est : les sorcières, l’ambition de Lady, même les noms des personnages (Duncan, Malcolm, Banquo et autres). Puis, peu à peu, on en vient à oublier qu’il s’agit d’une recontextualisation d’un texte existant et on tourne les pages du Macbeth de Nesbø pour le plaisir de lire ses mots à lui, l’univers complètement tordu qu’il propose. On finit par se laisser porter par ce projet ambitieux en oubliant celui qui l’a précédé. Et c’est dans toute une aventure que Nesbø nous entraîne : son texte est dense, violent, complexe. Le roman offre peu de moments pour reprendre son souffle. Sans hésiter, il nous montre l’humain dans ce qu’il a de moins beau, il dépeint toute la noirceur possible. Les cadavres s’empilent, l’espoir, le fameux espoir dont la ville a tant besoin, est plus loin que jamais. Mais bon, on savait à quoi s’attendre en ouvrant le roman, après tout. On est dans une tragédie pure et dure. On est dans Macbeth.

Martine Latulippe