Critique: Catherine Côté, Brébeuf


 Couverture

Montréal, Triptyque (Policier), 2020, 242 p.

Sortir de la morosité

Par un tristounet lundi matin du mois d’octobre 1947, Léopold Gauthier est assis, plus ou moins de bon gré, dans le bureau d’un psychiatre. C’est son épouse qui l’a poussé à « consulter » – geste pas très courant à l’époque –, en désespoir de cause devant l’incapacité de son mari à exprimer ce qui le trouble. C’est que Léo rentre tout juste d’Allemagne où il se trouvait parmi les forces d’occupation. Depuis son retour, il ne dort plus, souffre de maux de tête… mais n’a aucune envie de raconter ce qu’il a vécu. Pendant ce temps, Suzanne débarque sur une scène de crime. Car Suzanne Gauthier n’est pas restée à se morfondre en l’absence de son mari. Instruite, issue d’un milieu aisé, elle a entrepris une carrière de journaliste au Montréal-Matin et n’est pas confinée aux pages féminines : elle fait de vrais reportages, au grand dam de ses collègues masculins. Celui qui l’a appelée sur la scène du crime est le sergent-détective Marcus O’Malley, ancien partner de Léo, un ami. Puisque la victime est un jeune adolescent, l’enquête devra impliquer la nouvelle brigade de la Moralité juvénile mise sur pied par Pacifique Plante. Comme tous les gars de la Sûreté, O’Malley grogne contre cette équipe composée exclusivement de femmes. Mais O’Malley est bien obligé de reconnaître qu’Adèle Dubosc est une sacrée bonne enquêtrice, meilleure en tout cas que son partner actuel. En désespoir de cause, et dans le but de tirer Léo de sa morosité, Marcus fait appel à lui pour l’aider dans son enquête. Même si Suzanne n’est pas certaine d’aimer l’idée, elle constate que cette mission non officielle améliore l’état de son mari.

Oups, je me rends compte que le résumé ci-haut ne dit pas grand-chose de l’intrigue policière… Non qu’elle ne soit pas au cœur du récit : tous les protagonistes – Suzanne, Léo et Marcus – en sont obsédés et s’y consacrent nuit et jour. Mais ce qui m’a captivée dans ce roman, c’est la composition atmosphère/personnages, fascinante, poignante et très prenante. D’emblée, on entre dans la tête et le cœur des membres du trio qui participent de manière égale à la progression de l’enquête. Celle-ci porte sur le meurtre d’élèves du collège éponyme, donc le récit touche le côté sombre des communautés religieuses. Le roman se classe également parmi les récits de procédure policière, car on suit les diverses étapes de l’enquête menée selon les moyens de l’époque, avec battue sur la montagne, dossiers épluchés et corvée du porte à porte.

L’auteure a effectué un solide travail de recherche, que ce soit sur le milieu policier ou sur la condition des femmes de l’après-guerre. O’Malley, dépeint comme un alcoolique, peut sembler cliché… mais, hélas, il est surtout de son temps. Idem pour son partner Carignan, un peu paresseux sur les bords. Du reste, la boisson est omniprésente, même Suzanne prend un solide coup – ce qui ne l’empêche pas d’en vouloir à Léo pour ses beuveries avec Marcus. La brigade de la Moralité juvénile est également un fait historique. L’un des aspects les plus amusants du roman est l’évolution de l’attitude de Marcus par rapport à Adèle Dubosc, à qui il est forcé de demander de l’aide. Marcus ne l’avouera jamais, même sous la torture, mais il finit par éprouver du respect pour les femmes de la brigade. J’espère revoir éventuellement ce duo antagoniste… Marcus est intéressant aussi parce qu’il a conscience de son problème avec l’alcool (ce qui a mis fin à son mariage), même s’il est incapable de cesser de boire.

L’auteure avoue avoir pris une liberté historique avec la carrière de Suzanne, mais comment lui en vouloir ? Suzanne est un personnage riche et complexe. Sa relation avec Léo l’est tout autant : en raison de l’absence prolongée de son mari, Suzanne s’est fait une vie, c’est une femme indépendante d’esprit et de corps. Elle aime profondément Léo et montre beaucoup de patience à son égard, pour son silence, son impatience qui frôle la violence. Leur relation se voit en quelque sorte mise en valeur par l’éclatement du couple Marcus/Diane.

Le récit est donc présenté « de l’intérieur » par un narrateur aligné sur Léo, Suzanne et Marcus en alternance ; la trame policière est entrecoupée de morceaux de la rencontre entre Léo et le psychiatre ; ces petits encarts font écho à la trame principale. Le rythme est bon, la narration à la fois captivante et efficace. Si la lectrice de polar en moi a été satisfaite par la difficile progression des enquêteurs vers un suspect crédible, l’aspect historique n’est pas à négliger. Moi qui suis fan des romans de Maxime Houde, je craignais la comparaison, qui se révèle futile : seule l’époque est commune aux deux auteurs. L’approche et le contenu sont bien différents, car le regard que jette Catherine Côté sur l’après-guerre est celui d’une contemporaine qui s’interroge sur l’évolution de la condition féminine, sur l’arrivée (contestée) de femmes dans la police, sur le statut de celles qui se sont lancées dans une carrière pendant que les hommes étaient au front, etc. Bien sûr, le récit est court ; le lecteur qui cherche une intrigue emberlificotée ne trouvera pas son compte – mais comment pourrait-on ne pas se laisser captiver le style, l’atmosphère, les personnages ?

Il y aurait encore beaucoup à dire sur le plaisir ressenti à lire ce court roman. D’ailleurs, c’est là mon seul reproche : je serais volontiers restée plus longtemps en compagnie de Léo, Suzanne et Marcus. Je me console en sachant que l’auteure prévoit sinon une série, à tout le moins d’autres enquêtes mettant en scène ces êtres humains qui se débattent dans Montréal en route vers la révolution tranquille.

Francine Pelletier