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Camera oscura 34Christian Sauvé, avec la collaboration spéciale de Norbert Spehner Exclusif au volet en ligne (Adobe Acrobat, 0.9Mo) d'Alibis 34, Printemps 2010 Hiver cinématographique tranquille mais heureux : non seulement le film d’action guerrière The Hurt Locker a-t-il triomphé aux Oscars, mais voilà que le trimestre a marqué le retour au grand écran de nombreux réalisateurs spécialistes en cinéma à suspense. Si les résultats n’ont pas toujours été réussis, ils permettent au moins de voir qui s’avère un tâcheron et qui est capable d’apporter une touche personnelle à des scénarios plus faibles. Les découvertes ne s’arrêtent pas qu’au grand écran ! Norbert Spehner commente la minisérie télévisée britannique Foyle’s War. Bref, un trimestre riche et instructif… voyons ce qu’il est possible d’y apprendre. Brooklynois ridiculement corrompusSi New York attire sa part de films policiers, ceux-ci ont tendance à se limiter à l’île de Manhattan. Les quatre boroughs environnants ont beau être plus variés, ils servent plus souvent de terre d’exil aux policiers et criminels forcés de s’éloigner du centre-ville. Mais il y a des coïncidences étranges à Hollywood, et c’est ainsi que sont parus, à une semaine d’intervalle, deux films laissant pleine place aux lignes de métro surélevées de Brooklyn. Deux films qui n’ont cependant pas été créés égaux…
L’équilibre entre une intrigue policière et une approche comique est, avouons-le, délicat : comment rire lorsque le danger menace les personnages, comment s‘inquiéter lorsque le tout mène au rire, comment badiner lorsque les représentants de la loi et l’ordre s’avèrent des sadiques imbus de leur pouvoir ? Hélas, la comédie noire Cop Out tombe à plat et, ce faisant, entraîne avec elle toutes les indulgences dont l’intrigue policière flasque du film aurait pu profiter. Le scénario est présenté à l’écran avec une compétence minimale (ce qui, étant donné l’aspect visuel rudimentaire des films précédents de Smith, est déjà un compliment) et les acteurs se débrouillent plus ou moins bien avec ce qu’ils ont à se mettre sous la dent : Bruce Willis semble s’amuser dans un rôle policier familier, mais les tics comiques de Tracy Morgan sont un goût acquis, et l’acteur de soutien Seann William Scott est nettement plus amusant que son personnage à moitié allumé et maltraité. Pour le reste, l’ennui règne lors des interminables scènes présentant les narcotrafiquants, et l’exaspération pointe lors des pitreries des policiers qui pensent que leur badge excuse les pires intimidations. Autant le dire franchement : Cop Out est plus pénible que drôle. Pas de doute : Brooklyn’s Finest est sombre et s’expose à des critiques qui ne s’appliqueraient pas à des films moins enclins à prétendre adhérer à la sale réalité. Son appel au réalisme est compromis par l’accumulation d’invraisemblances qui semblent coller aux personnages. Pour ne prendre qu’un exemple : les raids anti-drogue se succèdent tout au long du film, et chacun d’entre eux semble se terminer par des fusillades où les criminels tombent à la demi-douzaine. Parions que les véritables policiers new-yorkais n’ont pas la gâchette aussi facile ! En traînant le spectateur dans la boue pour lui dire qu’il s’agit là de la réalité, Brooklyn’s Finest verse plutôt dans le cynisme facile. Restons sceptique. Ceci dit, le film fonctionne tout de même mieux que Cop Out : les intrigues des trois protagonistes sont familières mais bien menées et, si la distribution des rôles avait pu être plus efficace (on ne dira rien contre le jeu de Don Cheadle ou d’Ethan Hawke, encore moins contre le petit rôle spectaculaire d’Ellen Barkin, mais Richard Gere reste trop fier pour incarner un vétéran au bout de son rouleau), le film capte l’intérêt presque jusqu’à la fin. Hélas, les trois fils du film finissent par converger de manière géographique plutôt que thématique, dans une finale molle et nihiliste qui laisse sur sa faim. Non seulement la conclusion finit-elle par manquer de mordant après un film éparpillé, mais elle ne semble pas fournir de justification pour le cynisme du film. Il y a de quoi rester insatisfait : alors qu’un film confortable ne crée pas beaucoup d’attentes, un film inconfortable ne devrait-il pas finir par dire quelque chose ? Mais bon ; une fois à l’ombre des lignes de métro dominant les quartiers pauvres de Brooklyn, il est parfois futile de se poser des questions existentielles. Tous les suspenses ne sont pas créés égauxMalgré l’affection de cette chronique pour le cinéma à suspense, force est d’avouer que celui-ci fonctionne souvent à grands coups de recettes. Il est possible de résumer certains films en quelques mots et de laisser notre familiarité avec des œuvres similaires faire le reste du travail. Un analyste timide accompagne un agent secret peu subtil dans sa lutte contre des terroristes ; un policier enquêtant sur l’assassinat de sa fille découvre un complot politique ; un autre policier enquêtant sur la disparition d’une patiente dans un asile accumule des indices qui contredisent la version officielle des événements. Voilà, ces quelques mots résument trois thrillers récents. Pour le critique, tout ce qu’il reste à faire, c’est de déterminer si ces prémisses sont bien développées à l’écran. Et c’est là que se trouve souvent l’intérêt de la chose, car tous les réalisateurs ne sont pas aussi compétents : ce trimestre-ci offre trois bons exemples de films dont le produit final n’est pas toujours à la hauteur de sa prémisse. Car From Paris With Love a la singulière qualité de bousiller un concept pourtant pare-balles : qui peut faire foirer un buddy-comedy antiterroriste ? Qui peut gaspiller Jonathan Rhys-Myer (en analyste qui rêve d’action) et John Travolta (en l’agent secret le moins subtil de la planète) aux trousses d’un complot terroriste ? Voilà qui : Luc Besson. Alors que la première heure du film se déroule dans une atmosphère impossible à prendre au sérieux (la conception que Besson a des techniques d’espionnage semble dater des mauvaises comédies des années cinquante), le film prend ensuite une tournure dramatique quand s’amorce le troisième acte et que le protagoniste est amené à prendre une décision repoussante. C’est à ce même moment que la misogynie occasionnelle de Besson revient au galop, se soldant par une conclusion d’un machisme repoussant qui laissera plus d’un spectateur mal à l’aise. L’épilogue tente de renouer avec les rires, mais le mal est déjà fait : From Paris with Love a changé radicalement de ton et torpillé en même temps toutes les indulgences du spectateur envers un film déjà incohérent. Il ne vaut même plus la peine de parler de failles du scénario, de l’interprétation grandiloquente de John Travolta ou bien de la cinématographie parisienne drabe ; le film est non seulement un échec, mais une illustration dramatique d’une prémisse fiable menant à scénario incompétent qui ne peut être rescapé par la réalisation. Le réalisateur Martin Campbell a une feuille de route bien garnie, et il profite ici d’une belle occasion d’adapter au grand écran une minisérie britannique qu’il avait lui-même réalisée au milieu des années quatre-vingt. Il est sans doute utile de préciser que le film n’est pas, dans la plus fine tradition des thrillers politiques, des plus réjouissants. Le résultat n’a pas de quoi laisser pantois mais, au même titre que State of Play, il s’avère tout de même un thriller pour adultes relativement bien mené, parfois inquiétant, et sans accrocs majeurs. À un point tel que l’on cherche en vain des choses à faire remarquer à son sujet : c’est un exemple tout à fait ordinaire d’un film où prémisse, scénarisation, interprétation et réalisation s’accordent pour en arriver à un résultat qui livre la marchandise. Ceux qui ont lu le roman de Dennis Lehane savent à quoi s’attendre, étant donné la fidélité du scénario de Laeta Kalogridis. Les autres sont sur le point d’aborder un thriller à la frontière du délire. Car cette histoire d’un policier enquêtant sur une disparition dans un asile isolé cache un énorme secret qui a de quoi déjanter le reste du scénario. Une fois les dernières révélations étalées, le spectateur aura raison de contester tout l’échafaudage de l’intrigue. Il y a de quoi presque recommander au spectateur d’aller se gâcher le secret avant d’en commencer le visionnement. Ceci dit, l’invraisemblance spectaculaire de la prémisse du film n’est pas aussi problématique que l’on pourrait le croire. Même ceux qui savent à quoi s’attendre seront à nouveau charmés par le métier, l’expérience et la compétence de la réalisation de Scorsese. Il y a de nombreux indices pointant vers les révélations finales, bien sûr, mais on a aussi l’impression que Shutter Island représente un exercice de style pour le réalisateur, qu’il peut enfin profiter d’un thriller de série B pour s’amuser un peu et raffiner ses techniques de cinéma à suspense. C’est un film exceptionnellement bien tourné, avec des images bien conçues et des qualités techniques enviables. Le jeu des acteurs est prenant, et le rythme ne fléchit pas. La réplique finale scelle la thématique du film à travers les artifices de l’intrigue. Si bien que quand arrive le générique, personne n’a l’impression d’avoir été berné par une manipulation malhonnête. Le plaisir de visionnement est constant. Shutter Island devient un magnifique exemple de ce qui peut se produire lorsqu’une hypothèse de départ ridicule tombe entre les mains d’experts : le film qui en ressort est, de loin, supérieur à la semence qui a mené au résultat final. Senécal se venge
Mais ce qui fonctionne en fiction n’est pas nécessairement un modèle de comportement éclairé en société. Et la première tâche du réalisateur Daniel Groulx, scénario de Senécal en main, est d’éloigner son œuvre des techniques cinématographiques qui peuvent réconforter le public. L’absence complète de bande sonore musicale est un premier indice de plus en plus assourdissant. Les longs plans de caméra fixe, les couleurs blafardes, le jeu hagard des acteurs enfoncent le clou : Les Sept Jours du talion n’est pas conçu pour le divertissement. Lorsque le protagoniste enlève le meurtrier de sa fille pour lui faire subir sa vengeance, ce sont les spectateurs qui en viennent à confronter leurs propres désirs sanguinaires. Il faut dire que le héros n’y va pas de simples baffes. Chirurgien, il est habile au scalpel et il sait qu’il existe de bien pires souffrances que la mort… À lire les commentaires élogieux écrits après la présentation du film au festival Sundance, le tout semble avoir atteint ses buts. Certains critiques, pourtant bien endurcis au film d’horreur, ont dû quitter le film avant la fin, ébranlés par l’intensité, la brutalité ou tout simplement le refus du film de jouer le jeu de la vengeance. Le but de Senécal et Groulx ainsi atteint, il reste un film unique, à la fois lourd, satisfaisant et d’une portée qui n’est pas limitée aux poncifs habituels du cinéma à suspense. La dernière réplique du film évite de justesse le moralisme mais se termine une scène ou deux avant une résolution pleinement satisfaisante. Les forces du film sont telles que l’on pardonnera diverses scories mineures et un troisième acte plus éparpillé. Il n’est pas exagéré d’écrire que le cinquième roman de Senécal a marqué un tournant dans sa carrière : passé le ludisme horrifique de ses premières œuvres, c’est le premier roman qui indiquait son intérêt pour des thématiques plus nourries. Il est donc approprié que son adaptation cinématographique soit bien différente de celles de Sur le Seuil ou 5150, rue des Ormes. En attendant l’arrivée du Vide ou de Hell.com au petit ou au grand écran, Les Sept Jours du talion s’avère peut-être l’adaptation de Senécal la plus pleinement réussie… et ce même si elle ne vise pas à être la plus plaisante. Échos d’une décennie mouvementéeL’idée d’un film de divertissement populaire qui est également doublé d’une réflexion politique a de quoi tenir de la contradiction, au moins initialement. Qui dit politique dit division, et tout le monde sait qu’Hollywood est rarement prêt à sacrifier une partie de son public pour les caprices d’un réalisateur engagé. Tout le monde sait que le cinéma est un médium trop grossier pour la réflexion. Tout le monde sait que les publics ne sont bons qu’à mâcher leur pop-corn comme des vaches en attendant la prochaine explosion ! Évidemment, Green Zone est un projet de Paul Greengrass, qui est rapidement devenu un des réalisateurs de films à suspense les plus engagés après des succès tels Flight 93 et The Bourne Ultimatum. Avec Green Zone, il réussit à nouveau à combiner action et critique politique, explorant l’histoire récente pour illuminer les débats d’aujourd’hui. Le tout se déroule en 2003, durant la période entre la tombée de Saddam Hussein et le début de la guerre civile iraquienne. Notre protagoniste, Roy Miller (Matt Damon, convaincant), n’a rien d’un activiste : c’est un officier de l’armée américaine qui a la tâche de traquer les dépôts d’armes de destruction massive que l’on pense cachés autour de Bagdad. Sauf que les informations dont il dépend s’avèrent erronées à une fréquence telle qu’il commence à poser des questions. Et lorsqu’une information inattendue l’amène à comprendre les jeux de pouvoir qui l’entourent, il se retrouve ciblé non seulement par les forces ennemies, mais aussi par des éléments de son propre pays. Entre fusillades et poursuites dans les dédales de Bagdad, Green Zone en profite pour explorer le bien étrange environnement de la « zone verte », cette mini-forteresse au sein de la capitale iraquienne où les Américains vivaient détachés du reste du pays. Son périple l’amène à confronter la rivalité entre les experts américains et les exécutants nominés par la Maison Blanche, la torture des suspects iraquiens, la dépendance sur des exilés sans crédibilité domestique, et autres enjeux expliquant la formation du bourbier iraquien. Le public idéal de Green Zone saura non seulement repérer les personnages basés sur Judith Miller, Ahmed Chalabi et Paul Brenner, mais saura à la fois ce qu’est la dé-Baathification et pourquoi il s’agissait d’une idée si mal implantée. Ceci dit, ce n’est pas qu’un film pour fanatiques des actualités : Greengrass sait doser son intrigue de séquences plus mouvementées, et s’il y a lieu (à nouveau) de critiquer son suremploi de caméra à l’épaule, Green Zone réussit, tout comme The Bourne Ultimatum, à donner une patine bien contemporaine à des séquences familières. Ici, c’est une poursuite en chassé-croisé à travers Bagdad, du point de vue des hélicoptères survolant le quartier, qui donne vie à une séquence d’action au cœur du présent. Pour le reste, il y a un certain plaisir à voir le scénario de Brian Hegeland (librement inspiré du livre-essai Imperial Life in the Emerald City du journaliste Rajiv Chandrasekaran) dire tout haut ce que plusieurs pensent tout bas des déclarations ayant justifié une guerre. On comprendra, sans même lire les critiques les plus négatives du film, que ce n’est pas un film pour les apologistes du régime Bush. Évidemment, diront certains, Greengrass n’est pas américain : il a donc un peu de perspective…
Cette question devient de plus en plus inévitable si l’on considère que Polanski n’a pas pu tourner en Angleterre ni aux États-Unis, et ce même si l’action de The Ghost Writer se passe dans ces deux contrées. C’est pourquoi Berlin y joue Londres et l’île de Sylt en mer du Nord devient terre américaine. Thématiquement, un des personnages considère l’exil pour ne pas avoir à faire face à la justice de son pays. Les amateurs du thriller de Robert Harris sur lequel est basé le film (voir la critique de Norbert Spehner ailleurs dans ce numéro d’Alibis) remarqueront également qu’une des seules modifications significatives faite à l’intrigue du roman a été la relocalisation des scènes new-yorkaises pour ne pas avoir à y dépêcher d’équipe de tournage. C’est d’ailleurs le scénario, fidèlement adapté par Harris à partir de son propre roman, qui amorce le succès de The Ghost Writer : un « nègre littéraire », bien joué par Ewan McGregor, est abruptement appelé à terminer la biographie d’un ex-premier ministre britannique (Pierce Brosnan) après la mort mystérieuse du scribe précédent. Exilé avec le reste de l’entourage du politicien sur l’île de Martha’s Vineyard au large du Massachussetts, l’écrivain devient rapidement impliqué dans des machinations politiques, des jeux de pouvoir et un secret si terrible qu’il en vient à craindre pour sa vie. L’aperçu des mécaniques du « négriat littéraire » est suffisamment fascinant pour capter l’intérêt jusqu’à ce que s’amorce l’intrigue. Par la suite, pour satisfaire son plaisir de cinéphile, il n’y a qu’à suivre les rouages à la fois surprenants et inévitables d’un thriller tout à fait compétent. Mais alors que The Ghost Writer aurait pu être nettement plus ordinaire en d’autres mains, c’est le métier de Polanski qui lui donne une énergie supplémentaire : de longs plans inusités parlent d’eux-mêmes (qu’il s’agisse d’une automobile abandonnée en plein centre d’un traversier, d’un morceau de papier aux révélations explosives passant de main en main ou bien d’un manuscrit éparpillé en pleine rue) et l’approche parfois minimaliste laisse aux acteurs toute la liberté de nous faire sentir les nuances émotionnelles des dialogues. Mieux encore, les férus du roman seront surpris de voir une panoplie de ses détails transposés à l’écran : conseils de métier, répliques, subtilités politiques y sont adroitement insérés, parfois dans des contextes différents. Que ceux qui craignaient une adaptation lourde de la part d’un auteur incapable de se défaire de sa propre prose se rassurent : Harris, en collaboration avec Polanski, sait produire un scénario potable. Le film est long, mais rarement moins qu’absorbant. Certains détails ne sont expliqués que dans le roman (et encore là, de manière bien elliptique), mais l’essentiel se tient. Et c’est sans compter l’aspect politique tout aussi bien adapté. Harris avait profité du roman pour critiquer la réaction excessive à la menace terroriste, questionner la déportation et la torture de suspects. Toute l’atmosphère de l’intrigue dépend d’une paranoïa tous azimuts au sein de laquelle les pires actes peuvent être commis au nom de la sécurité nationale. Ce n’est pas non plus un accident si le personnage du premier ministre semble étrangement similaire à celui de Tony Blair. Cet aspect, très légèrement adouci, forme également une partie importante de l’impression laissée par The Ghost Writer ; il y a même de quoi se rappeler les belles heures du thriller politique des années soixante-dix, qui réagissait tout aussi vivement aux troubles politiques de l’époque. On ne célébrera pas nécessairement l’audace d’Hollywood – ce n’est pas une production américaine même si elle en imite la teneur – mais il y a de quoi se rassurer : parfois, au cinéma, il n’y a pas que du n’importe quoi. Crimes de guerre
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