Critique: R. J. Ellory , Un cœur sombre


 Couverture

Paris, Sonatine, 2016, 489 p.

Aimer les méchants

J’aime R. J. Ellory, je ne m’en cache pas. C’est un de mes auteurs préférés, je le dis d’emblée. Qu’on pense à Seul le silence, Les Anonymes, Les neuf cercles… L’auteur a un talent fou, talent qu’on retrouve sans conteste dans Un cœur sombre. Ellory ne se lance pas dans les projets faciles : après nous avoir présenté un lot de tueurs en série dans Les Assassins (sujet pour le moins exploité abondamment, mais qu’il a su rendre intéressant), voilà qu’il nous propose, comme personnage principal, un antihéros, un homme qu’on devrait détester, vu tout ce qu’il cumule comme gestes horribles, mais auquel on finit par s’attacher. Eh oui, Ellory réussit à nous faire aimer même les méchants.

Vincent Madigan tente de maintenir un vernis de respectabilité, mais tout va de travers : il doit une petite fortune, tant à ses ex pour les pensions alimentaires de ses quatre enfants qu’à monsieur Sandià, haut-placé de la pègre qui n’a pas coutume de pardonner à ceux qui ne remboursent pas leurs dettes. Espérant régler ses problèmes, Madigan, désespéré, tente un gros coup : le vol d’une importante somme d’argent… appartenant justement à Sandià. Pour ce faire, il forme une équipe et fait appel à trois criminels peu reluisants. On s’en doute, les choses ne se passent pas comme prévu pour le quatuor ; en fait, la situation dérape complètement et se transforme en un bain de sang. Sur les lieux du vol, on retrouve une enfant, qui a été touchée par une balle. Qui est-elle ? Que faisait-elle là ? Sandià sait-il que Madigan est derrière ce coup ? Madigan tente de couvrir ses traces de son mieux, entre deux rasades d’alcool ou deux comprimés de n’importe quoi.

Encore une fois, bien que l’histoire soit très bonne, ce qui me marque le plus dans ce roman est le ton de l’auteur, sa façon d’installer tout un univers avec une voix particulière, bien à lui. Ellory propose tour à tour des chapitres avec un narrateur omniscient et des chapitres directement dans la tête de Madigan. Madigan ne tente pas de se présenter comme un homme bon, au fond, mais malchanceux. Pas du tout. Il insiste sur ses mauvais choix, ses actes horribles, son dégoût de lui-même. Il aurait tout pour qu’on le déteste, en principe. Et pourtant, au fil des pages, on ne peut s’empêcher d’être touché quand on le voit s’enfoncer encore et encore, on ne peut s’empêcher d’espérer une rédemption à laquelle même lui ne croit pas… Là réside une bonne partie du talent de R. J. Ellory : il arrive à créer des personnages très loin d’être parfaits, mais qui, justement, ne revendiquent pas la perfection ; ils sont simplement profondément humains. C’est un roman dur, bien sûr, c’est noir, aussi, mais c’est surtout bon. Ellory n’épargne personne : ni ses personnages, ni son lecteur.

 

Martine Latulippe