Critique: Philip Kerr, La Main de Dieu


 Couverture

Paris, Du Masque, 2016, 445 p.

Histoire de foot

La plupart des lecteurs, y compris moi, connaissent bien Philip Kerr pour sa célèbre Trilogie berlinoise (qui au final n’est plus du tout une trilogie !). Le tout nouveau roman de Kerr, La Main de Dieu, s’avère toutefois complètement différent des aventures de Bernie Gunther. Le livre nous présente une enquête de Scott Manson, la deuxième, puisque ce personnage a déjà eu droit à une première enquête dans Le Mercato d’hiver.

Scott Manson est un ancien joueur de foot (voire ici soccer) professionnel devenu entraîneur du club du London City. Son équipe et lui doivent se rendre à Athènes dans le cadre d’un match de la Ligue des champions. Le voyage ne se déroule pas du tout comme prévu puisque, une fois en Grèce, l’un des joueurs de Manson s’écroule sur le terrain en plein match pour ne jamais se relever. Mort accidentelle ou criminelle ? Quand on repêche peu après le corps d’une prostituée avec qui le joueur en question aurait été vu précédemment, tous les doutes sont permis… Toute l’équipe se retrouve coincée en Grèce, les autorités refusant qu’elle reparte. Seul problème : la Grèce est rongée par les grèves de toutes sortes et par la corruption : le médecin devant faire l’autopsie est en grève, les policiers ne semblent pas fournir tous les efforts possibles pour faire la lumière sur les deux morts, bref, rien ne laisse présager un dénouement rapide. Scott, qui a une certaine expérience dans le domaine, décide de jouer les détectives privés et de prendre l’enquête en main.

L’entrée en matière de Philip Kerr est soigneuse, pour ne pas dire lente. Il faut attendre plus de cent pages avant qu’un décès survienne, et encore, rien n’indique tout d’abord que ce soit un crime. En cours de lecture, je me suis même posé la question à savoir s’il s’agissait bien d’un roman policier ! L’enquête semble parfois un prétexte. Le rôle principal est tenu par le foot. Kerr décrit méticuleusement le milieu du football, l’arrogance de certains joueurs, les rivalités entre équipes et la hargne de plusieurs partisans… Il crée en Scott Manson un personnage qui, bien plus qu’un entraîneur, joue aussi pour ses joueurs le rôle de père, de psychologue, de prêtre… et même de détective privé de temps à autre. Sa fiancée, Louise, est d’ailleurs inspecteur de police, mais son rôle dans le récit est somme toute accessoire. On nage en plein milieu très masculin, bourré de testostérone !

Selon son habitude, Kerr propose une critique sociale plus large : il parle de racisme, de corruption, d’homophobie, des superstitions qui ont remplacé la religion dans le milieu du sport… Sujets tous intéressants, qui ne sont toutefois pas au premier plan. La Main de Dieu n’a pas du tout l’étoffe ni la densité des livres mettant en scène Bernie Gunther. La cible n’est visiblement pas la même : on est beaucoup plus ici du côté du pur divertissement, le récit demeure un peu à la surface, marqué d’une ironie certaine, derrière laquelle on sent l’adepte de football bien documenté.

Martine Latulippe