Critique: Norbert Spehner, Le Détectionnaire


 Couverture

Lévis, Alire (Essais), 2016, 791 p.

Une impressionnante somme d’érudition

Alors qu’en France et dans les pays anglo-saxons, des dizaines d’études sont publiées chaque année sur le roman policier (allant de monographies populaires sur un auteur ou un personnage à des études sémiologiques et complexes publiées par des maisons d’édition universitaires), ici, au Québec, rares sont ceux qui s’aventurent sur ce terrain sans doute jugé trop «populaire». Et pourtant, le genre est l’un des plus lu par des millions de lecteurs et de lectrices depuis son apparition au milieu du dix-neuvième siècle. L’exception québécoise étant Norbert Spehner, ancien professeur de littérature et critique reconnu du polar au journal La Presse et dans de nombreuses revues. Il est l’un des rares à publier des études sérieuses sur le polar en nos terres nordiques.

Après les deux volumes du Roman policier en Amérique française et Scènes de crime (tous trois publiés aux éditions Alire), voici qu’il nous présente une somme d’érudition : Le Détectionnaire (Dictionnaire des personnages principaux de la littérature policière et d’espionnage). Oui! Un dictionnaire qui ne porte que sur les enquêteurs récurrents du polar.

L’ouvrage est ambitieux et volumineux (791 pages, 2600 entrées). Il est basé sur des recherches amorcées par le défunt Yvon Allard, un pionnier, et par Thérèse Bouchard-Forray. Il a aussi bénéficié de la collaboration de Denis Beauchemin. Le livre est impressionnant par l’étendue de son contenu et par l’immense quantité d’information qu’il nous révèle.

Il y a d’abord une excellente introduction, intitulée «Crimes en séries», où l’auteur nous présente l’évolution des personnages d’enquêteurs. De l’apparition du chevalier Dupin dans la nouvelle Double assassinat dans la rue Morgue d’Edgar Allan Poe aux enquêteurs plus modernes et contemporains. En passant bien sûr par les classiques : Sherlock Holmes, Hercule Poirot, Kurt Wallander ou Harry Bosch. On y retrouve même Ixe-13.

Puis on entre dans les rubriques, classées comme dans tout bon dictionnaire, par ordre alphabétique. Les entrées comportent jusqu’à sept éléments :

  1. Le nom (et prénom) de l’enquêteur.
  2. Une courte biographie de ce personnage avec certaines précisions sur son âge, son métier et quelques moments de sa vie et de sa carrière.
  3. Le nom de l’auteur (années de naissance et de décès, nationalité, pseudonymes, etc.)
  4. La liste des œuvres où le personnage apparaît. Les titres sont classés par ordre de parution dans la langue d’origine (on donne aussi son titre original) puis on donne le titre français et l’année de publication de la traduction. Spehner donne enfin, quand c’est le cas, la liste des «séquels», des œuvres où le personnage a été repris par un autre auteur. Dans le cas de Sherlock Holmes, j’en ai dénombré pas moins de 1048.
  5. Le nom de l’éditeur des versions françaises. Ou des éditeurs, car souvent, un même auteur a publié chez plusieurs éditeurs.
  6. Des varias où l’on retrouve des critiques, des remarques, des études ou des essais sur le personnage ou l’auteur, et divers renvois vers des livres ou des sites Internet consacrés à ce personnage.
  7. Et enfin, la liste des réincarnations du personnage au cinéma, à la télé ou dans des séries.

À la fin du volume, on trouve un index des auteurs. Très utile, car certains auteurs ont donné naissance à plusieurs personnages récurrents. Par exemple, Agatha Christie a créé Hercule Poirot, Miss Marple et le couple Beresford.

La plupart des rubriques ou entrées sont courtes : environ une demie colonne. Parfois, elles sont accompagnées d’illustrations (couverture de livre, photo de l’auteur ou représentation du personnage). Certaines toutefois sont plus longues : Arsène Lupin et Jules Maigret ont droit à deux pages. La palme allant toutefois à la rubrique Sherlock Holmes qui atteint vingt pages.

Le Détectionnaire est un ouvrage passionnant qui procure des heures de plaisir au lecteur curieux. C’est un outil indispensable pour les spécialistes du genre ou pour les chercheurs. Mais il s’adresse aussi et surtout au grand public des amateurs. En le feuilletant, on fait des centaines de découvertes et de redécouvertes d’auteurs qu’on avait un peu oubliés. L’ouvrage s’avère aussi fort utile pour compléter nos listes (Est-ce que j’ai lu tous les John Rebus d’Ian Rankin?) ou pour mettre un peu d’ordre dans la chronologie des parutions. Ainsi, les romans mettant en scène Kurt Wallander d’Henning Mankell ont été publiés en français dans un ordre tout à fait aléatoire ressemblant au tirage des boules de bingo. Si on veut retrouver l’ordre réel de leur parution en suédois, Le Détectionnaire s’avère essentiel.

Enfin, et ce n’est pas la moindre des qualités de cet ouvrage, Norbert Spehner laisse une bonne place aux personnages récurrents des auteurs québécois. Ce qui est très rare dans les livres de référence sur le polar.

Bref, un travail de moine qui nous entraîne à la rencontre de milliers de personnages (parfois inconnus) de la littérature policière. Bravo! Le seul problème : la lecture de l’ouvrage peut entraîner l’addiction et gonfler votre carte de crédit lors de votre prochain passage chez votre libraire.

André Jacques