Critique: Parker Bilal, Meurtres rituels à Imbaba


 Couverture

Paris, Du Seuil (Policiers), 2016, 398 p.

Dépaysement garanti

Parker Bilal est le pseudonyme de Jamal Mahjoub, un écrivain anglo-soudanais, géologue formé dans les universités britanniques. L’auteur a d’abord publié sept romans sous son véritable nom avant de se lancer sous pseudonyme dans le polar en 2012. Il en a publié cinq depuis. Meurtres rituels à Imbaba est le second à être traduit en français après Les Écailles d’or publié en 2015.

Le roman s’ouvre en 2001 au Caire. Makana, ancien officier de la police de Khartoum au Soudan, s’est exilé en Égypte où, pour survivre, il est devenu détective privé. Un jour, il est appelé à enquêter sur une mystérieuse lettre anonyme de menace reçue par le propriétaire de l’agence de voyages L’Ibis bleu. On le présente au personnel comme un technicien en administration qui, en ces temps difficiles, doit remettre l’agence sur les rails de la prospérité. Makana réalise vite que ce bureau est totalement désorganisé, une vraie pagaille. Seule la secrétaire-réceptionniste Meera semble travailler avec sérieux. C’est une chrétienne copte efficace et bien éduquée que le patron a récemment engagée. On découvrira, un peu plus loin, que la lettre de menace n’était pas unique ni adressée au patron de l’agence. Les lettres étaient destinées à Meera et à son mari (musulman), tous deux anciens professeurs à l’université ayant perdu leur emploi à cause de leurs idées progressistes. Quelques jours plus tard, Meera sera d’ailleurs abattue devant une boutique proche de l’agence sous les yeux de Makana qui tente inutilement de la sauver.

Mais cette intrigue « domestique » en recouvre une autre beaucoup plus inquiétante : depuis des mois de jeunes garçons de milieu défavorisé sont sauvagement assassinés dans le quartier par un psychopathe déchaîné. Et chaque fois, des témoins disent avoir vu une sorte d’ange sur les toits d’édifices avoisinant les lieux des crimes. C’est tout ce qu’il faut pour que la population musulmane mette en cause les coptes. D’autant plus que les meurtres ont toujours lieu près d’une église où le père Makarius tente de regrouper des jeunes dans une sorte de gymnase improvisé où il dispense des cours de boxe. Des tensions sectaires se manifestent de plus en plus et les autorités ne font rien pour désamorcer la crise qui couve. Comme si ce climat pourri les servait.

À cette double intrigue, déjà complexe, s’ajoutent une histoire de corruption et une guerre larvée entre diverses factions de la police, de l’armée et des services secrets. Mais Makana, malgré chantages et menaces, poursuivra son enquête jusqu’à un monastère désaffecté près de Louxor où il découvrira une des clés de ces mystères.

Malgré son titre un peu banal, Meurtres rituels à Imbaba (on aurait préféré la traduction littérale du titre anglais Dogstar Rising) est un roman complexe et déstabilisant qui nous entraîne loin des paysages familiers du polar moderne.

Sa richesse et son originalité reposent d’abord sur la description de la ville du Caire. Les quartiers populaires et défavorisés où se déroule l’intrigue, nous amènent loin de l’Égypte de cartes postales et de dépliants touristiques qui vantent les beautés du pays. Cette plongée nous fait ainsi pénétrer au cœur des tensions qui agitent la société égyptienne d’aujourd’hui. Tensions religieuses au premier plan entre musulmans et coptes. On assiste ici à la montée du radicalisme islamiste. Tensions économiques et appauvrissement de la société au moment où le tourisme décline et où la corruption devient source de clivages. Tensions politiques entre progressistes et radicaux. Situation de la femme… et j’en passe.

À tout cela, l’auteur ajoute une dimension émotive. Makana, le détective, vit en réfugié dans une Égypte qui l’accepte mal et où chaque clan tente de le rallier à sa cause. De plus, il traîne un double deuil : sa femme et sa fille ont été tuées lorsque la famille a tenté de fuir le Soudan et certains protagonistes tentent de tirer le détective de leur côté en lui faisant miroiter que sa fille n’est peut-être pas décédée, mais qu’elle aurait été « adoptée » au Soudan par la famille de son pire ennemi.

On le réalise, Meurtres rituels à Imbaba est un roman complexe et touffu. Et, malgré cette complexité un peu difficile à pénétrer pour un lecteur occidental, l’auteur nous entraîne dans un univers fascinant qui nous sort des polars habituels, anglo-saxons ou scandinaves. À découvrir.

André Jacques