Critique: Marie-Eve Bourassa, Adieu, Mignonne (Red Light -1)


 Couverture

Montréal, VLB, 2016, 305 p.

Noirceur du Red Light

Marie-Ève Bourassa, qui a suivi des études en littérature et en scénarisation, est une jeune auteure qui promet et s’affirme. Son roman Adieu, Mignonne a obtenu un prix prestigieux : le prix de la Relève 2016 de Saint-Pacôme qui récompense le meilleur premier polar d’un auteur.

L’action, ici, se déroule à Montréal en 1920, juste après la Première Guerre mondiale. Le personnage central se nomme Eugène Duchamp, surnommé familièrement Gène. C’est un ancien policier, revenu éclopé de la guerre de 14-18 et qui vit avec une Chinoise, Pei-Shan, dans un taudis du Chinatown. Ajoutons que c’est un personnage bourru, blessé physiquement et psychologiquement, opiomane et alcoolique. Bref, presque un débris.

Un jour, Jeanne, une jeune prostituée du Red Light (ce quartier pauvre où clubs illicites et bordels se côtoient), vient le rencontrer pour lui confier une enquête. Elle lui demande de retrouver son fils qui a été enlevé dans le bordel où elle travaille. Lui seul peut entreprendre cette enquête, car la police s’en désintéresse.

Ce sera une enquête difficile. Eugène est détesté de ses anciens collègues, tous plus ou moins corrompus, et dont l’un s’est marié avant la belle Mignonne, une chanteuse de club qui était fiancée à Eugène avant son départ pour la guerre. La belle n’a pas attendu son retour, mais l’attirance entre les deux anciens amants reste ardente comme la braise. Eugène est aussi détesté par les différentes mafias qui se partagent le territoire du Red Light et à qui il a causé quelques problèmes du temps où il était policier. L’un d’entre eux, le plus puissant, le charge après quelques tabassages de retrouver dans le port une cargaison de drogue qui est mystérieusement disparue.

Donc, une enquête complexe où chaque pas et chaque nouvelle découverte ouvrent de nouveaux pièges. Mais peu à peu, Eugène réalise que le cas de Jeanne n’est pas unique. Dans le quartier, plusieurs autres enfants ont disparu sans que la police ne s’en inquiète. Après tout, ce ne sont que les enfants condamnés de prostituées ou de parents pauvres incapables de pourvoir à leurs besoins. De fil en aiguille, il remontera jusqu’à un hôpital anglophone et vers une curieuse œuvre de « bienfaisance » dirigée par La Louve, une grande dame du Golden Mile, ce quartier chic de la haute bourgeoisie anglophone.

Avec son entêtement et sa ténacité, Eugène réussira à éclaircir ces divers mystères.

Adieu, Mignonne est un roman exceptionnel par plusieurs aspects. D’abord par la richesse de ses personnages. Surtout celui d’Eugène Duchamp, un dur à cuire têtu et obstiné, la teigne intégrale. Un personnage hard boiled du plus grand cru. Tous les personnages secondaires sont également caractérisés avec justesse et précision, ciselé d’une plume admirable. Richesse aussi de la description du Montréal des années 1920. Du Red Light au quartier chic du Golden Mile, on suit l’action comme si on y était. On sent l’atmosphère de la ville. De ses parfums subtils aux odeurs fétides de la misère.

Le tout écrit dans un style vivant et toujours fonctionnel. Pas de fioritures. Une phrase épurée. Une narration au JE qui rappelle indéniablement le style des grands classiques du roman noir américain. Hammett et Chandler ne sont pas loin. La jeune dame a des lettres. Les dialogues sont vifs, dans un style oral (avec des expressions de l’époque qui nous font parfois sourire). Certains passages toutefois se situent à la limite de l’acceptable. Un peu plus loin et la compréhension deviendrait par moments difficile.

Ajoutons enfin, une action rapide, soutenue, cinématographique. Avec des scènes de violence (jamais gratuites), des revirements. Toute la belle mécanique du roman noir et du thriller. On sent ici la formation en scénarisation de Marie-Ève Bourassa. Elle a bien retenu ses leçons et son roman ferait un excellent film. Avis aux réalisateurs et producteurs qui cherchent de bons scénarios.

Bref, une auteure à découvrir qui incarne bien la jeune relève du polar québécois et sa capacité à explorer des univers variés et différents. D’autant plus que Marie-Ève Bourassa a déjà publié chez VLB un deuxième volet aux enquêtes d’Eugène Duchamp : Frères de sang (Red Light -2) et qu’un troisième tome est en écriture. À suivre donc.

André Jacques