Critique: Jacques Saussey, 7/13


 Couverture

Paris, Toucan (noir), 2018, 462 p.

Plongée dans un profond mystère

Le capitaine Daniel Magne est appelé sur les lieux d’un meurtre particulièrement horrible et sanglant. Une femme a été torturée, mutilée et, après sa mort, décapitée ; on lui a également coupé les mains. Est-ce pour empêcher qu’on l’identifie ? Chose certaine, cela ne facilite pas le travail des policiers. Les propriétaires de la maison sont en voyage (c’est l’employé d’entretien du parc qui a découvert le corps) et il n’existe aucun lien apparent entre eux et la victime. Les cadavres et disparitions s’accumulent tandis que le capitaine Magne plonge dans l’enquête. Pendant ce temps, sa compagne et partenaire d’enquête peine à se remettre de son propre drame, tout aussi horrible : l’enfant qu’elle portait est mort sur le coup quand elle a reçu une balle dans l’abdomen. Plus que la douleur physique, l’immense souffrance intérieure ronge Lisa Heslin. En parallèle, on suit en décembre 1944 l’histoire d’un certain Alton, impatient de traverser la Manche pour gagner Paris libérée où il apportera sa propre « bombe ».

Il est difficile de résumer ce roman sans vendre de punch. La trame de 1944 rapporte des faits historiques qui sont, en principe, connus et, tout à la fois, nous plonge (c’est le cas de le dire) dans une théorie du complot impliquant Eisenhower et les services secrets américains. Quant à la trame contemporaine, l’identité de la victime est assez rapidement établie (après une confusion initiale qui va permettre aux assassins de récidiver), mais je préfère ne pas éventer la mèche. Donc, le premier résumé que j’avais envie de proposer aux lecteurs est une question : Qu’ont en commun un meurtre horrible perpétré en 2015 dans une cossue demeure de la banlieue parisienne et la disparition en vol, au-dessus de la Manche, d’un petit avion en 1944 ? Et comme la signification du titre ne nous apparaîtra qu’en fin d’intrigue, elle est impossible à exposer ici.

Alors, me voici à tenter de commenter à mots couverts un roman où chaque détail compte !

Je préfère l’aborder par le premier constat qui m’est venu à l’esprit : l’auteur est sacrément talentueux. Car ce roman s’insère dans une série, celle des enquêtes du couple Magne/Heslin. De plus, le présent récit commence après que le couple ait vécu une tragédie. C’est dire que le lecteur abordant la série par cet opus prend un train en marche. Il n’aurait donc pas été étonnant que je décroche ou que je peine à embarquer. Or, j’ai été emportée dès les premières lignes, alors qu’on découvre la scène de crime avec les yeux de Daniel Magne, personnage profondément humain, loin d’être parfait et si attachant.

Le récit alterne les trames et les points de vue de la narration. Il y a d’abord le « je » de Magne, qui nous plonge dans l’intrigue en prise directe, au présent. Un narrateur à la 3e personne nous permet d’intégrer le regard de Lisa avec à peine plus de distance (le passé simple dont il use n’est-il pas le temps « normal » de la littérature ?). Ce narrateur nous accompagne également auprès de personnages secondaires, tels Martin et Milan, sorte de Laurel & Hardy qui m’ont irrésistiblement rappelé les clones de Jean-Jacques Pelletier. (Suis-je la seule ici à me souvenir de cette délicieuse BD qui nous racontait les aventures de Martin Milan, pilote de brousse ?) Et, bien sûr, il y a la trame de 1944 où le narrateur parvient habilement à montrer le personnage d’Alton sans dévoiler son identité avant le « punch » qui survient, somme toute, assez tôt dans l’intrigue.

Là où j’ai décroché un peu, c’est quand s’ajoutent à cette narration omnisciente des scènes dont j’aurais aimé pouvoir me passer en tant que lectrice : ce faux suspense où un inconnu menaçant observe Martin et Milan, arme au poing, ainsi que cette scène construite en dialogues informatifs, vers la fin du récit, où le « méchant » se révèle avant que les enquêteurs n’aient découvert son identité. J’avoue également que la théorie du complot m’a laissée froide, car le mystère est bien assez profond et la conclusion probable sans l’intervention de cette espèce de deus ex machina en finale. Ce sont-là mes bibittes de lectrice : quand je lis un polar, j’aime à suivre l’enquête en m’alignant sur le personnage du détective. Jouer le jeu, quoi ! Mais tant d’auteurs nous emmènent dans la tête des « méchants » que je suis obligée d’en conclure que certains lecteurs aiment ça.

Bref, ce qui pour moi est un accroc au jeu de l’enquête ne jette qu’une ombre très légère sur un plaisir de lecture par ailleurs fort puissant. Car 7/13 m’a surtout donné le goût de lire les autres romans mettant en scène Daniel et Lisa. Il faut donc en conclure que c’est une réussite.

En terminant, je dois souligner l’intérêt de la trame qui se déroule dans la « jungle » du Pas-de-Calais, ce camp improvisé où tentent de survivre les innombrables réfugiés dont la migration vers le nord est stoppée par la Manche, obstacle naturel qui protège l’Angleterre. L’auteur met habilement en opposition l’expérience de Martin et Milan, qui se laissent effrayer par les migrants (comme la majeure partie de la population) et celle de Daniel Magne, qui les aborde avec compassion et respect… ce qui lui permet d’obtenir leur collaboration à l’enquête (et qui permet au lecteur d’imaginer ce qui suivra après la touchante conclusion).

Quoi qu’il en soit, ce tableau de la jungle du Pas-de-Calais donne une perspective différente à nos propres problèmes de migrants, ceux qui remontent le chemin Roxham et nous font craindre un « envahissement » n’ayant rien de comparable à celui que vivent les Européens. Je souhaite qu’on soit, au Québec, capables de faire montre à leur égard de la même humanité que celle du capitaine Magne à l’égard d’Omar, Akram et les autres.

Francine Pelletier