Critique: Hervé Gagnon, Chemin de croix


 Couverture

Montréal, Libre Expression (Expression noire), 2017, 369 p.

Le chemin de croix du privé 

Patrick Kelly est un détective privé à la petite semaine. Tant qu’il gagne assez d’argent pour assouvir sa passion du bon whisky et payer sa quote-part des dépenses de sa fille – qu’il a en garde partagée –, il ne se casse pas la tête avec des affaires compliquées. Après tout, un mari cocu, même lorsqu’il est gai, reste un mari cocu. Kelly la joue profil bas depuis qu’il a quitté la police à la suite d’une bavure : il a abattu une enfant alors qu’il tentait de mettre hors d’état de nuire une mère en pleine crise. Depuis, les cauchemars le poursuivent. Un jour, une bonne sœur se présente à son bureau avec une histoire de crucifix disparu. Un vol pour le moins étrange, puisque la châsse, qui vaut une fortune, a été délaissée au profit de la simple croix de bois. C’est qu’il ne s’agit pas de n’importe quel crucifix, mais d’un objet ayant servi à évoquer Satan en 1742, lui affirme Claire Black, sa cliente. Or, au moment où Kelly accepte ce contrat (pour des raisons essentiellement pécuniaires), voici que des crimes rituels sont commis. Et pour lui compliquer la vie, sa fille adolescente souffre d’humeurs instables et adopte parfois un comportement violent. Patrick Kelly entame son chemin de croix…

Sous-titré « Une enquête de Patrick Kelly », ce roman inaugure une nouvelle série par un auteur qui nous avait offert jusqu’ici des récits historiques. Avec un point de départ qui se construit autour de la disparition d’un crucifix du XVIIIe siècle, on croit d’abord qu’Hervé Gagnon s’est arrangé pour rester dans sa zone de confort. Pourtant, il n’en est rien. On est dans le polar contemporain, ici, même si le narrateur s’amuse à évoquer les romans noirs de Mickey Spillane. Après tout, il y a là les ingrédients classiques : un privé un peu minable qui ne tardera pas à se faire tabasser ; une femme fatale (baise torride à la clé) cachée sous des habits de bonne sœur ; des meurtres horribles et très sanglants, perpétrés par des assassins vraiment tordus. Autre ingrédient inhérent à l’histoire de détective privé, Kelly a conservé un ami proche dans la police, son ex-partenaire Stéphane Doré, alors qu’il y compte aussi au moins un ennemi, le très caricatural patrouilleur Thibault que Kelly se plaît à provoquer.

Hervé Gagnon est un écrivain aguerri et talentueux : il sait mener son lecteur par le bout du nez. La mise en place est brève et efficace. La trame principale est racontée par un narrateur aligné sur Kelly, souvent en prise directe sur ses réflexions. S’y ajoutent les cauchemars du protagoniste, où sa situation familiale actuelle s’entremêle et se confond à la bavure passée, par exemple quand la petite fille abattue par l’ex-policier emprunte les traits de sa fille. Cela permet au lecteur de s’attacher au personnage, même s’il n’est pas toujours très sympathique… Car comme il l’avoue lui-même au final : « Il avait pensé avec les deux pires cerveaux du genre masculin : son portefeuille et son sexe. » (p. 337) L’amour qu’il porte à sa fille est ce qui lui donne de la profondeur ; ses réactions – et même sa lâcheté – sont ce qu’il a de plus humain, de plus intéressant.

Malheureusement, on a aussi droit à de brefs passages du point de vue de l’un des assassins, ce qui m’agace toujours en tant que lectrice : comme si l’enquête, menée à bon rythme, avec une gradation très prenante vers le climax, ne suffisait pas à l’auteur qui éprouve le besoin de rajouter des scènes qui n’apportent rien à l’histoire.

Le seul autre accroc que je déplore – qui, pour moi, a eu un effet décrocheur – est une incohérence dans la description des meurtres rituels : la première victime est morte par strangulation (p. 106), la seconde étranglée (p. 139) et la troisième « a été égorgée comme les deux autres » (p. 247). Sur le coup, j’en ai beaucoup voulu à l’éditeur d’avoir laissé un nid-de-poule au milieu d’une route où le récit filait à toute allure. Un choc désagréable… mais comment abandonner ce chemin de croix avant d’en voir la conclusion ?

J’espère que le roman ira bientôt en réimpression et que l’erreur pourra être corrigée, car Patrick Kelly mérite mieux que ça. Le personnage n’est pas un solitaire : c’est un homme très seul. Et malgré le chemin de croix particulièrement horrible qu’il parcourt jusqu’au bout, il ne s’accorde aucun pardon, ne se permet aucune rédemption. Ce qui laisse espérer d’autres enquêtes à mener pour ce détective à la fois baveux et tellement vulnérable.

Francine Pelletier