Critique: Jean Charbonneau, Camus doit mourir


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Montréal, Québec Amérique (Lattitudes), 2016, 247 p.

Un excellent polar littéraire et philosophique

On a connu Jean Charbonneau pour son roman Tout homme rêve d’être un gangster publié en 2013 et qui s’était mérité le prix de Saint-Pacôme de la relève décerné au meilleur premier roman policier d’un auteur. Il nous revient cette fois avec un petit polar historique et fort original.

L’action de Camus doit mourir se déroule à Paris en août 1944. C’est le moment de la libération de la Ville Lumière après quatre ans d’occupation nazi. Les Américains et le général Leclerc sont aux portes de la ville. Les résistants des FFI (Forces françaises libres) s’agitent sur les barricades de Montmartre à la Porte d’Orléans. Les Allemands sont en débandade, cherchant par tous les moyens à sauver leur peau et à rentrer au pays. Les coups de feu retentissent dans tous les coins de la capitale.

Et, au cœur de cette pagaille, deux hommes vont s’affronter dans un duel mortel digne de la tragédie antique. D’une part, évidemment, l’écrivain français d’origine algérienne Albert Camus, déjà célèbre à cette époque pour son roman L’Étranger et pour son essai Le Mythe de Sisyphe. Camus en 1944 est également rédacteur-en-chef du journal Combat, organe clandestin de la Résistance française.

Et, d’autre part, un étrange personnage, fictif celui-là : Francis Béart, commandant d’une section de la Milice pétainiste et grand admirateur de Louis-Ferdinand Céline. Ce Céline, écrivain français génial et honni, résolument collaborationniste et raciste jusqu’à la moelle. Face à la montée en popularité de Camus, Béart craint que la renommée de son idole ne soit à jamais éclipsée par celle de l’auteur résistant. Céline sera voué aux gémonies des futures générations pour ses liens avec l’occupant nazi. Peut-être même sera-t-il exécuté. Alors que Camus deviendra un héros national. D’où sa décision : Camus doit mourir. Ce sera sa dernière mission, son obsession finale, avant l’apocalypse qu’il sent venir.

Avec ses complices de la Milice, Béart fera une première tentative qui échouera lamentablement. Et la Résistance, pour protéger Camus, l’enfermera dans un lieu sûr : un hôtel minable avec comme garde-du-corps une fort jolie résistante, Ève, aux allures et au comportement de vamp. Ça rendra la prison plus viable.

Le court roman de Jean Charbonneau est monté de façon très efficace. Les chapitres se suivent en une alternance qui nous fait passer de l’un à l’autre des deux protagonistes et qui nous fait pénétrer dans l’univers de chacun. Le tout avec une belle érudition et une pointe d’humour qui rendent la lecture agréable et instructive.

Les personnages sont bien dessinés et bien typés. Avec quelques surprises toutefois. En effet, Camus (le Bon) nous est présenté comme un être un peu falot, imbu de lui-même, amateur de femmes, pusillanime, un peu paranoïaque. Un enfermé qui supporte mal sa réclusion et qui rêve, comme son héros Meursault, de tuer un homme. À l’opposé, Francis Béart est une brute bien sûr. C’est évident lors de plusieurs scènes assez sanguinaires où on le voit à l’œuvre. Mais c’est une brute civilisée et cultivée qui adore la musique classique, qui lit beaucoup, connaissant presque par cœur l’œuvre de son idole Céline, et qui voue un amour plein de tendresse à son chat Bébert. Jean Charbonneau a donc réussi à créer deux personnages que tout oppose sans tomber dans le cliché du Bon parfait et de la Brute totalement répugnante.

Les personnages secondaires aussi sont bien campés : la belle Ève, la vamp vengeresse et assassine, les collègues miliciens de Béart, les résistants. Même la concierge semble tout droit sortie d’un vieux film de Gabin.

Comme dans tout bon roman historique, l’auteur réussit à recréer devant nos yeux une époque évanouie. Celle d’un Paris en pagaille où se croisent et s’assassinent Allemands en débandade, miliciens jusqu’au-boutistes, résistants de la première heure auxquels se joignent ceux de la dernière heure qui voudraient bien effacer certaines taches de leur ardoise.

J’ai aussi apprécié la profondeur culturelle du roman. Il y a évidemment les références aux œuvres de Camus et Céline, mais on sent aussi la présence de Sartre, de Kafka, de Dostoievski, de Malraux, de Chandler et de Jünger. Jean Charbonneau a lu, ça se voit, et certains passages du roman touchent souvent la réflexion philosophique. Cela, sans pédanterie et fort bien intégré au récit. Le tout dans un style souple, efficace, sans fioritures inutiles.

Bref Camus doit mourir est un petit roman noir, aux limites du genre, qui se lit avec un plaisir d’esthète. À savourer lentement.

André Jacques