Encore dans la mire 8

Encore dans la mire

de Christine Fortier, Jean Pettigrew, Norbert Spehner, François-Bernard Tremblay

Exclusif au supplément Internet (Adobe Acrobat, 1 502Ko) d’Alibis 8, Automne 2003

Pauvre Darling Lilly !

 [Couverture] Michael Connelly peut-il écrire un mauvais livre ? Étant un inconditionnel de la série des enquêtes de Harry Bosch (et des autres titres de cet auteur-culte…), je croyais la chose impossible jusqu’à ce que je tombe sur Darling Lilly, récit qui, sans être mauvais (n’exagérons rien), est très certainement le roman le plus faible de toute la production de cet auteur.

Pourtant, l’idée de cette histoire, née d’une anecdote vécue par Michael Connelly lors de son récent déménagement en Floride, était intéressante. Henry Pierce, un chercheur en matière d’ordinateurs moléculaire s’est séparé de sa petite amie. Il prend un nouvel appartement et un nouveau numéro de téléphone, mais les premiers coups de fil qu’il reçoit l’intriguent. Des hommes appellent. Ils veulent parler à Lilly, une escorte répertoriée sur un site web porno. La teneur de certains appels inquiète Pierce, qui commence à enquêter. Qui est cette Lilly ? Où est-elle maintenant? Pourquoi reçoit-il les appels destinés à cette femme? Et voici notre génie de l’informatique qui se lance dans une aventure échevelée dans des milieux peu fréquentables dont il ne connaît rien.

Si Pierce accumule les gaffes, Connelly lui, nous inflige des situations à la limite du vraisemblable ! Le début est intrigant, le lecteur partage volontiers la curiosité et l’inquiétude de Pierce. Il finit néanmoins par se lasser de l’attitude de nerd affichée par ce type. On a parfois envie de lui botter le derrière. La situation s’aggrave quand l’auteur commence à démêler les fils de l’intrigue, à jeter un peu de lumière sur cette étrange affaire qui prend une tournure si singulière qu’on ne peut s’empêcher de hausser les épaules. Seule consolation, il y a des pages remarquables consacrées à la recherche sur les ordinateurs moléculaires et les perspectives d’avenir inouïes – notamment dans le domaine médical – qu’offrent ces techniques de pointe. À certains moments, Connelly flirte avec la science-fiction, mais ses anticipations concernent un futur très immédiat. D’ici dix ans, il est plus que probable que tout cela sera réalité! C’est une révolution qui nous attend…

Le talent de conteur de Connelly n’est pas ici en cause. C’est son scénario qui est faible, avec un personnage principal qui n’a ni l’envergure, ni l’intérêt d’un Harry Bosch. On sait que ce dernier a décidé de prendre sa retraite dans Wonderland Avenue. Bonne nouvelle : il réapparaît dans Lost Light (publié cette année aux États-Unis), histoire de travailler sur quelques dossiers non résolus pendant sa carrière mouvementée. Les critiques anglo-saxonnes sont enthousiastes !

Nous attendrons donc, avec une certaine impatience, le retour de Harry Bosch. Quand à la belle Lilly, il est inutile que je vous refile son nouveau numéro de téléphone, elle n’escorte plus personne ! (NS)

Darling Lilly
Michael Connelly
Paris, Seuil/Policiers, 352 pages.

Le retour de Gorge profonde ?

 [Couverture] Ancien avocat ayant enquêté sur l’affaire du Watergate (On se souvient tous de Gorge profonde Deep Throat), Richard North Patterson se consacre maintenant à plein-temps à l’écriture. Fort de plusieurs best-sellers – Un témoin silencieux, Nulle part au monde et l’important Degré de culpabilité , ses œuvres ne sont pas encore toutes traduites dans la langue de Molière, à preuve ce roman (son préféré, selon la 4e de couverture) publié à l’origine en 1979.

Christopher Paget est un excellent avocat. Il travaille pour la Commission des délits économiques. Jeune et zélé, il ne fait cependant pas l’unanimité auprès de ses chefs. Mais aucun de ces derniers ne fait non plus l’unanimité chez ce jeune avocat enquêteur. C’est pourtant lui qui hérite de l’affaire Lasko Devices. On lui demande de ne rien éclabousser, d’agir avec tact. William Lasko est un riche homme d’affaires, un habitué de la Maison-Blanche car il est l’ami personnel du président de États-Unis. On soupçonne Lasko de trafiquer illégalement avec les actions de Lasko Devices. Paget mène son enquête avec quelques acolytes, dont la belle Mary Carelli, l’assistante de Jack Woods, le grand patron, auprès de qui il doit constamment se rapporter. L’enquête prend une drôle de tournure quand le principal témoin est assassiné par une voiture en pleine rue devant les yeux de Christopher. Paget commence à douter de ses propres collègues et de ses propres sources. Seul, il dissimule quelques preuves trouvées au hasard de ses recherches et remonte jusqu’à Lasko, usant de son flair et de sa détermination.

Si vous n’avez pas encore eu le plaisir de tenir entre vos mains un roman de Richard North Patterson, vous avez là une belle occasion de le faire. La Loi de Lasko est un bon roman qui pourrait faire le bonheur de ceux (et ils sont nombreux) qui ont aimé La Firme de John Grisham. Le roman, qui vient de remporter le prix Edgar Allan Poe, propose un bon suspense dans lequel l’intrigue est bien menée et où les rebondissements ne manquent pas. Richard North Patterson est bien documenté et ce thriller pourrait bien être considéré parmi ses meilleurs romans. Même si l’ère de l’informatique, avec l’Internet et ses nombreuses bases de données, aurait peut-être pu jouer un rôle important dans les recherches bancaires de notre héros, ce roman paru en 1979 n’a pas trop souffert du vieillissement. Manipulation de documents, extorsions, fraudes fiscales, enlèvements, meurtres : si ces sujets vous intéressent, vous allez adorer. (FBT)

La Loi de Lasko
Richard North Patterson
Paris, L’Archipel, 2003, 295 pages.

Dans le cul, Lulu, dans le cul !

 [Couverture] Je ne connaissais pas Cécile Philippe (Ouais-ouais… on dit ça, on dit ça…), mais il paraît qu’elle est bien connue pour ses œuvres érotiques. Après avoir publié une quinzaine de titres chez différents éditeurs, elle fait son entrée chez Gallimard avec Salut Lulu !, un court roman intimiste publié dans la célèbre Série noire. Confession ou journal intime, une jeune narratrice nous livre ici toutes les difficultés des rapports homme-femme.

La jeune Rosette – un nom prédestiné? – a grandi en épluchant des tonnes de patates car ses parents sont propriétaires d’une friterie à Lyon. Abusée très tôt dans sa jeunesse par son père, la jeune fille quitte le nid familial alors que la friterie périclite. Elle trouve son destin dans une charcuterie dont le patron lui enseignera l’art de sculpter le saindoux. Curieux hasard, elle fait d’une pierre deux coups lorsque, en visite chez ses parents, elle échappe de l’huile sur le plancher de la friterie : cela tue coup sur coup le père et la mère. Héritant de bien peu de chose de la mort de ses vieux, Rosette, devenue artiste sculpteur, se lie d’amitié avec celui qui deviendra son mentor, Dick Lawners (Pénis mou?), un peintre qui trouve son inspiration dans les cunnilingus qu’il offre à ses partenaires. Pour Rosette, Dick est à peu près l’homme idéal, car s’il se préoccupe des petits plaisirs féminins, il ne bande plus. Mais ce sera plutôt avec Jean-Paul premier qu’elle décide de se marier. En salaud de la pire espèce, il entraîne la pauvre Rosette dans une aventure échangiste qui tourne mal, blessant et rebutant à jamais la pauvrette des plaisirs sexuels. Finalement arrive Jean-Paul 2, un vendeur d’assurance à qui elle fait du pied et qui lui vend la protection grand luxe. Après l’héritage, elle s’installe avec Jean-Paul 2 à la campagne, une retraite dorée où elle goûte sa première expérience gaie, qui s’avère d’abord une révélation mais qui se transforme vite en cauchemar lorsque sa partenaire, Christiane, plus collante qu’il ne le faut, ne cesse de la harceler. Rosette comprend alors que la tendresse des femmes est inversement proportionnelle à celle des hommes et qu’après tout, c’est peut-être Dick Lawners qui représente le juste milieu. Mais c’était compter sans sa révolution artistique et la venue de Lulu dans son lit.

La narratrice Rosette nous livre avec naïveté ses secrets les plus intimes dans des phrases très courtes et saccadées empruntant au langage parlé. Mais l’écriture, tantôt douce tantôt crue, évolue avec les personnages et s’installe lentement dans une forme plus littéraire, plus structurée, évoquant métaphoriquement toute la progression du personnage à travers la découverte de sa sexualité. Le discours féministe est clairement évoqué et ne fait que rendre encore plus grand le monde qui sépare ceux qui viendraient de Mars de ceux qui viennent de Vénus.

Décidément, elle en fait du chemin, Rosette, dans ces trop courtes 196 pages et je crois qu’il ne manquait pas grand-chose à ce texte pour paraître dans La Noire, la collection réservée aux œuvres dites plus littéraires. (FBT)

Salut Lulu !
Cécile Philippe
Paris, Gallimard (Série Noire), 2003, 192 pages.

Télé-réalité, télé-poubelle, télé-meurtres…

 [Couverture] Je ne vous cacherai pas que, de manière générale, j’ai le plus grand mépris pour plus de 90 % des émissions télévisées diffusées dans l’année, qu’elles soient produites au Québec, en France, aux États-Unis ou en Mongolie (Ah! ces passionnants Yaks-Académy. Poilant !) La télé est devenue une poubelle, une machine à crétiniser encore davantage une humanité déjà médaillée d’or en la matière… C’est donc avec une jubilation sans bornes que je me suis tapé d’une traite les 425 pages du génial Devine qui vient mourir ce soir?, un polar satirique du très britannique Ben Elton, dont le concept est assez original.

Elton nous entraîne dans les coulisses d’une émission de télé-chiottes intitulée Résidence surveillée. On prend dix candidat(e)s prêts à tout pour devenir riches et célèbres, on les enferme dans une maison surchauffée pendant neuf semaines, sous l’œil de trente caméras qui filment en permanence, et on voit ce qui se passe… Au lieu de la super-partouze anticipée, au vingtseptième jour, un des participants est assassiné en direct par un congénère qui a réussi à camoufler son identité! Horreur, me direz-vous, quelle chose abominable ! Que nenni ! Bien au contraire… C’est super, que dis-je… super-génial, voire trop mortel! C’est ça, c’est juste… trop! (comme n’arrêtent pas de le dire certains des participants au vocabulaire dangereusement limité aux exclamations adolescentes et aux superlatifs !)

Quelle aubaine pour les producteurs car, envers et contre tout, l’émission continue avec des millions de spectateurs/voyeurs qui tentent de découvrir le meurtrier. Un sacré casse-tête pour l’inspecteur Coleridge, pour qui cette affaire tourne au cauchemar. Pour ce « vieillard » de cinquante-quatre ans, c’est la pire enquête de sa carrière. Il doit se taper des dizaines de cassettes débiles, donc endurer les discussions insipides des candidats (et certaines sont gratinées!), les blagues douteuses, les querelles, les mesquineries, bref la comédie/connerie humaine en dose forte et concentrée. De plus, ses proches collaborateurs, tous plus jeunes, sont des fans de l’émission et s’expriment souvent dans le même jargon branché que les abrutis enfermés dans la résidence. De quoi désespérer…

Le génie d’Elton (qui est scénariste pour la télévision) consiste à nous faire suivre les événements à la fois tels que vus par les spectateurs (les apparences) et tels qu’ils se sont réellement déroulés (la réalité non truquée, sans fard, sans montage). Non seulement, il nous cache l’identité du coupable, mais pendant la moitié du bouquin nous ignorons même l’identité de la victime. Chaque personnage est bien typé, parfois à la limite de la caricature, et on n’a guère de mal à les identifier. Elton s’en donne à cœur joie, avec cet humour noir et grinçant dont les Anglais détiennent toujours le brevet.

Seul point faible : l’explication finale est un peu ardue, dans le style Poirot/Christie. De toute façon, j’avais deviné assez vite le ou la coupable (tout est dans sa motivation). Mais une fois qu’on en est là, ça n’a guère plus d’importance. On a bien ri… jaune… avant! (NS)

Devine qui vient mourir ce soir ?
Ben Elton
Paris, Belfond, 425 pages.

Deuxième service

 [Couverture] Si Les Intégrales tome I (voir Alibis 7) de la romancière à succès p.D. James nous montrait les débuts forts prometteurs de cette reine du crime anglais, le tome II n’est pas en reste et nous présente une auteure maintenant en pleine possession de ses moyens. Quatre romans au menu, dont l’important Meurtre dans un fauteuil, gagnant d’une « dague d’argent », et L’Île des morts forment les assises de l’œuvre de p.D. James, qui a produit une quinzaine de romans policiers à ce jour.

Dans Meurtre dans un fauteuil (1975), Adam Dalgliesh est invité dans la campagne anglaise, à Toynton Manor, une institution pour handicapés physiques, par l’aumônier de l’endroit. À son arrivée, le père Baddeley est mort et enterré. Dalgliesh ne croit guère en une mort naturelle. En convalescence, Dalgliesh profite de la quiétude des lieux pour y séjourner quelque temps. Ce qu’il soupçonnait se confirme rapidement alors que les morts mystérieuses se multiplient.

Paru en 1977, Mort d’un expert, la sixième aventure d’Adam Dalgliesh dans l’œuvre de Phyllis-Dorothy James, amène l’inspecteur dans une région marécageuse du Sud-Est de l’Angleterre, les Fens, dans la petite localité de Chevisham. Dalgliesh ne chômera pas puisqu’à son arrivée une équipe enquête déjà sur le corps d’une femme trouvée à la lisière d’un champ. Puis Dalgliesh doit se frotter à ce qui a tout l’air d’un meurtre en chambre close. Par quelle méthode réussira-t-il à résoudre ce crime impossible?

La Meurtrière (1980) est un drame psychologique auquel ne participent ni Adam Dalgliesh ni Cordelia Gray, bien que l’héroïne de ce roman possède quelques traits de cette dernière. Élevée par des parents adoptifs, Philippa apprend que sa mère est une meurtrière et qu’elle s’apprête à sortir de prison après une peine de dix ans. Courant au-devant de l’amour maternel dont elle a été privée, Philippa essaie de soustraire sa mère à la jungle qui l’attend après ces années de prison. Mais quelqu’un d’autre se cache en coulisse et attend son entrée en scène, et ce protagoniste entend bien se faire justice. Après tout, cette meurtrière a tué sa fille…

L’Île des morts (1982) est le deuxième et dernier roman qui met en scène la femme détective Cordelia Gray qui, pour l’occasion, se rend sur une île dans un grand château de style victorien en tant que garde du corps d’une actrice ayant reçu des menaces de mort. On doit y jouer une pièce de théâtre pour des invités. Mais les macabres découvertes se succèdent et Cordelia doit intervenir afin de dénouer le mystère.

Cet omnibus de quatre romans présente la romancière dans toute sa splendeur, au sommet de son art. C’est avec un plaisir renouvelé que j’ai lu de nouveau L’Île des morts, un roman qui n’est pas sans rappeler l’œuvre à succès de sa compatriote anglaise Agatha Christie, Dix petits nègres.

La parution du tome III des Intégrales de Phyllis-Dorothy James, au Masque, ne devrait pas tarder. Il complétera l’œuvre au noir de la romancière anglaise avec les six romans restant, dont l’incontournable Un certain goût pour la mort (1985). (FBT)

Les intégrales, p.D. James tome II
p.D. James
Paris, Le Masque (Les Intégrales), 2003, 1256 p.

Pas tous des saints

 [Couverture] Pascal Dessaint fait partie de cette nouvelle génération d’écrivains français (avec Mizio, Houdaer etc.) qui succède à celle qu’on a identifiée au néopolar, c’est-à-dire les Manchette, Pouy, Raynal, Daeninckx, ADG, Izzo, etc. Auteur d’un Poulpe au titre pas piqué des vers, Les Pis rennais, qui fut repris en Librio et fier d’un prix mystère de la critique pour Bouche d’ombre (1996) et du Grand prix de littérature policière 2000 avec Du bruit sous le silence (1999), Dessaint vient de remporter le prix Chapitre Nature 2003 pour Mourir n’est peut-être pas la pire des choses, son neuvième roman, qui est aussi présélectionné pour le huitième prix polar de Cognac 2003. Voilà autant de preuve que le lectorat et la critique reconnaissent son immense talent de conteur.

Jérômine Gartner vient d’être trouvée morte dans son appartement. Nue, les jambes écartées et bien assise dans un fauteuil, la jeune femme semble avoir été placée délibérément dans cette position. Dans son œsophage on découvre sept grains de riz et autant de fragments de métal argenté. Pour Félix Dutrey, il ne s’agit pas d’une mince affaire, car l’assassin a laissé peu d’indices. L’agenda retrouvé dans l’appartement de Jérômine est truffé d’abréviations et de codes que le capitaine devra vraisemblablement déchiffrer s’il veut en arriver à conclure l’affaire, dont le nœud pourrait bien être associé à un groupe d’amis de longue date. Durant son enquête, le capitaine Dutrey tombe en amour avec Élisa, une collègue de travail de la victime. Il apprend que Jérômine avait un frère écrivain célèbre, disparu en mer il y a quelques années, et que le groupe d’amis qu’elle fréquentait était composé de Cédric, Suzanne, Simon et Marthe, des écologistes qui militaient, comme elle, pour le droit des plantes, des grenouilles et autres animaux en voie d’extinction.

L’auteur toulousain a su orchestrer là un bien beau roman semblable à un long fleuve tranquille. Quatre narrateurs font progresser l’histoire en se gardant bien de tout dévoiler de leurs secrets et de leur passé. C’est pourtant dans ce dernier que se trouve la clé, mais aussi dans l’avenir pessimiste que nous révèle l’auteur. Si le lecteur se demande souvent jusqu’où cette histoire peu banale va le mener, il devra suivre le capitaine Dutrey et attendre à la toute fin pour lier ensemble ce puzzle subtil. Bien que Dessaint raconte ici avec brio une sordide histoire de meurtre, ce roman humaniste au titre inquiétant révèle aussi plusieurs cicatrices planétaires, le meurtre social et, à plus ou moins long terme, la disparition de plusieurs espèces terrestres dont, selon toute évidence, celle de l’Homme. (FBT)

Mourir n’est peut-être pas la pire des choses
Pascal Dessaint
Paris, Rivages (Thriller), 2003, 240 pages.

Pol-Art rupestre

 [Couverture] Les éditions Baleine(Seuil) avaient la réputation de prendre trop de risque, c’est d’ailleurs la raison de leur disparition, mais c’est tout de même à cause d’eux qu’est née la collection Polarchives en 2001. C’est aux éditions Le Passage que revient cependant l’exploitation de cette collection qui n’avait jamais réellement eu la chance de décoller chez Baleine, où seuls Les Caves de la goutte d’or de Gérard Streiff et La Mort du petit poucet de Maïté Pinero avaient vu le jour. Si l’éditeur a changé, c’est cependant toujours l’historien Gérard Streiff qui dirige la collection et cette dernière s’enrichissait, au début 2003, de trois nouveaux titres : Le Tronc de la veuve de Jack Chaboud, L’Inconnu du Paris-Rome de Gilda Piersanti et celui que je vous présente, Crime pariétal, du sociologue Philippe Breton, pour qui c’est un premier roman.

Lorsque Roland Germain est retrouvé mort crucifié, Chloé, jeune thésarde en histoire, n’en croit pas ses oreilles. La police oriente son enquête vers un crime sexuel. Chloé demande à son ami Antoine, archiviste et érotomane qui a ses entrées dans les soirées SM, d’enquêter sur le cas de Roland Germain. Ensembles, les voilà embarqués dans une drôle de galère qui les mènera loin de Paris, dans la grotte Vauchet, à la recherche d’une salle supplémentaire… et dans une bataille opposant Cro-Magnon à Néandertal. En chemin, ils embarquent Nelly, une amie de Chloé journaliste à Libération, et ils remontent la piste d’une bien étrange histoire de complot.

Il faut quatre ingrédients de base pour obtenir un Polarchives: 1) le personnage principal, la jeune thésarde Chloé, qui a 27 ans ; 2) Antoine, le quinquagénaire-soixante-huitard complice de Chloé, qui est aussi archiviste et érotomane ; 3) chaque livre parlera d’un fait historique à partir d’une archive (avérée), qui doit apparaître dans le récit (l’auteur a par ailleurs toute latitude pour la mettre en scène même si c’est un document que l’on cache et pour lequel on peut mourir ; enfin, 4)Paris fait partie de la série, mais il n’est pas obligatoire comme les trois autres.

Crime pariétal montre de belle façon toute la rivalité qui peut exister dans les milieux de la recherche universitaire et de l’affectation de subventions. Dans le cas de l’archive qu’il met en scène, il semble s’agir d’un bout d’article déjà paru dans le Dictionnaire culturel des sciences et qui concernerait Altamira. La définition d’archive semble donc se prendre dans le sens le plus large qui soit. Pour le reste, Philippe Breton signe tout de même un premier roman honnête malgré plusieurs actions et situations auxquelles le lecteur a un peu de peine à croire. (FBT)

Crime pariétal
Philippe Breton
Paris, Le Passage (Polarchives), 2003, 189 p.

Chemin de croix

 [Couverture] Comme le titre l’indique, le premier roman de Stephen Carter m’est apparu tel un interminable chemin de croix. Peu importe qu’Échec et mat ait été encensé par la critique et qu’il ait figuré pendant quinze semaines dans la liste des meilleures ventes du New York Times, le thriller imaginé par le premier professeur noir de l’histoire de la glorieuse université Yale m’a totalement laissé de glace, en plus de susciter plusieurs sautes d’humeur à l’intention de cet auteur qui ne sait sans doute pas ce que signifie le terme « concision ». J’ose à peine imaginer les subterfuges que doivent utiliser ses étudiants pour rester éveillés durant ses cours s’il est aussi verbeux dans la vraie vie que sur papier. Car il faut le dire, Échec et mat serait un thriller autrement plus intéressant si ce n’était que l’auteur se perd constamment dans d’interminables descriptions, aussi exaspérantes qu’inutiles pour le déroulement de l’intrigue. Je l’avoue d’ailleurs sans aucune gêne, je me suis permise à plusieurs reprises de sauter par-dessus de longs paragraphes, et cela sans nuire à ma compréhension de l’histoire, construite sur les mêmes fondations que L’Héritage de John Grisham (Robert Laffont, 2002).

Le jour de l’enterrement du juge Oliver Garland, son plus jeune fils, Talcott (Misha pour les intimes) est approché par Jack Ziegler, un ancien ami du juge et ancien agent de la CIA soupçonné entre autres d’avoir assassiné sa femme, en plus de vendre des armes et de la drogue. Ainsi, Ziegler questionne Talcott à propos des « dispositions » prises par son père avant sa mort. Évidemment, Talcott ne sait pas de quoi il est question, mais l’intérêt que suscitent ces fameuses « dispositions » chez plusieurs personnes et les événements étranges qui ne manquent pas de se produire, l’encouragent à découvrir de quoi il s’agit. La candidature de son épouse à la Cour d’appel fédérale, son mariage qui bat de l’aile, son histoire familiale difficile et son appartenance à l’obscure nation (Carter utilise cette expression au moins mille fois dans le roman, c’est à avoir la nausée), contribuent bien sûr à brouiller des pistes. Sans aucun doute, d’un pur point de vue sociologique, le roman de cet ancien conseiller de Bill Clinton n’est pas totalement inintéressant puisqu’il donne la parole à l’obscure nation (riche ou pauvre) encore aujourd’hui victime des préjugés de la blanche nation. Mais sur le plan romanesque, Échec et mat n’a rien à voir avec un thriller. Au contraire, toutes les scènes d’action sont systématiquement annihilées par les longues descriptions de Carter, qui n’en finit pas de tourner autour du pot. Pour une rare fois, on peut d’ores et déjà dire que le film qui sera tiré d’Échec et mat sera meilleur que le roman, pour la simple et bonne raison que par soucis d’efficacité, les scénaristes n’auront d’autres choix que de couper dans le gras. (CF)

Échec et mat
Stephen Carter
Paris, Robert Laffont (Best-Sellers), 2003, 680 p.

Dealer la vérité

 [Couverture] Un jeune Algérien du nom de Samy Boulmerka est retrouvé mort. Géraldine F., une jeune et jolie journaliste, débarque dans la cité des Fleurs, quatre cent quatre-vingts appartements répartis dans six tours de dix étages, pour en savoir plus sur la mort du jeune homme. Elle rencontre tour à tour le gardien du lotissement, des copains de la victime, des voisins curieux, l’ex-petite amie, la grande sœur et des personnes qui appartiennent à ce microcosme. Au fil de ses rencontres, la jeune journaliste apprend en même temps que le lecteur que Samy est un dealer, qu’il se faisait régulièrement battre par son père et que le jeune homme avait mis enceinte, tout juste avant de la quitter, son ex-petite amie Nadège qui s’apprête à se faire avorter. Meurtre ou suicide ? La journaliste poursuit ses entrevues et le drame prend forme, se dessine devant nos yeux, puis se transforme en cauchemar, en tragédie. « Si j’ai entendu parler de l’affaire Boulmerka? » Tous les chapitres du roman, mis à part le premier, commence par cette phrase. La narration est toujours du point de vue de la personne interviewé et jamais de celui de la journaliste, ce qui, somme toute, apparaît assez original. Cette dernière ne prend d’ailleurs la narration qu’une seule fois à la toute fin du livre alors que l’on peut enfin lire l’article qu’elle a pondu grâce au produit des entrevues que l’on a suivies tout au long du roman.

Corinne Naa présente les faits de manière à ce que l’on ait l’impression de rentrer avec la journaliste dans les appartements des gens. Le lecteur s’y sent comme un voyeur, ou plutôt comme un auditeur incapable d’entendre les questions de la journaliste, mais entendant uniquement les réponses aux questions de celle-ci. Oh ! bien sûr, au départ, ces gens-là ne savent rien et ne veulent rien dire, mais ils finissent quand même par se laisser aller un peu plus qu’il ne le désirait. Parfois, certains s’ennuient et ont bien plus le goût de raconter leur vie et d’étaler leurs petites misères que de répondre aux questions entourant la mort de Samy. C’est une belle illustration de la vie dans ces cités multi-ethniques où la pluralité des origines est importante, où personne ne se connaît vraiment, mais où tout le monde partage la vie de tout le monde, soit en l’espionnant, soit en la subissant.

Si ce deuxième roman de Corinne Naa a de l’originalité, le résultat final demeure tout de même un peu fade. Il lui manque le je-ne-sais-quoi qui aurait pu le faire passer de bon roman à l’œuvre exceptionnelle qui aurait fait mieux connaître son auteur, qui devra malheureusement patienter encore. (FBT)

Appartement 913
Corinne Naa
Neuilly-sur-Seine, Michel Lafon (Noir), 2003, 191 pages.

Les mystères de l’archéo-polar…

 [Couverture] Depuis 1995, Lincoln Child et Douglas Preston ont publié un certain nombre de thrillers à caractère scientifique ou pseudo-scientifique, dans lesquels ils mélangent allègrement la science et l’horreur : Relic (1995), Superstition (1996), Cauchemar génétique (1997), Le Grenier des enfers (1999), Le Piège de l’architecte (2000), Ice Limit (2002), tous publiés chez Laffont ou l’Archipel. Avec Les Sortilèges de la cité perdue, ils signent un archéo-polar (ou polar ethonologique) qui combine l’énigme archéologique, le roman d’aventures et le thriller mâtiné de suspense.

Nora Kelly est passionnée d’archéologie. Lorsqu’elle découvre (dans des circonstances assez dramatiques) une lettre que son père disparu lui avait écrite avant de mourir, lettre dans laquelle il affirme avoir trouvé Quiriva, la cité mystérieuse et mythique des Indiens Anasazis, elle décide de monter une expédition et part à l’aventure avec quelques compagnons triés sur le volet. La première partie du récit, qui mène à la découverte de la cité légendaire, est écrite dans la bonne tradition des romans d’aventures et d’exploration de Jules Verne ou de H. Rider Haggard. Au cours de leur périple dans un labyrinthe de canyons quasiment impraticable, quelque part au cœur de l’Utah, les membres de l’expédition rencontrent de nombreux obstacles naturels et souvent, le découragement les gagne. À cela il faut ajouter un élément de suspense dans la mesure où une présence maléfique (qui se manifeste dès les premières pages) menace la progression de l’expédition.

Une fois la cité découverte, les choses changent de manière dramatique. Certains membres de l’expédition sont atteints par la fièvre de l’or. La merveilleuse aventure tourne alors au cauchemar et au massacre. Pour compliquer une situation potentiellement mortelle, il s’avère que Quiriva n’est pas qu’un trésor archéologique: le mystère qu’elle recèle est bien plus terrifiant. De plus, les forces hostiles qui voulaient s’opposer à la bonne marche de l’expédition se manifestent de manière sauvage, brutale, sous la forme de sorciers mi-hommes mi-bêtes, qui ne reculent devant rien pour supprimer les membres de l’expédition.

Nora Kelly, on l’aura compris, est une sorte d’Indiana Jones en jupons, mais sans le côté héros de bande dessinée. On est loin de Lara Croft! Elle est jeune, jolie, intelligente et crédible, les auteurs ayant choisi l’approche réaliste dans le contexte d’une histoire qui, a priori, ne l’est pas: ils en rêvent tous, mais personne n’a encore réussi à trouver la cité perdue de Quiriva dont parlent les anciens explorateurs (par exemple Coronado, en 1540).

Les Sortilèges de la cité perdue est un livre qui a tous les ingrédients pour séduire les passionnés d’aventures exotiques et de thrillers scientifiques: une expédition qui devient une poursuite infernale, une civilisation perdue farouchement défendue par des sorciers, une ville morte avec un secret épouvantable, et des personnages bien campés.

Que demander de plus ? (NS)

Les Sortilèges de la cité perdue
Douglas Preston et Lincoln Child
Paris, Laffont, (Best-Sellers), 398 pages.

Les amères pilules de Mary Higgins Clark

 [Couverture] J’ai déjà été un fan des romans de Mary Higgins Clark. C’était à l’époque de ses premiers romans, notamment de La Nuit du renard, qui reste un modèle de récit à suspense efficace. Puis, j’ai décroché quand, à l’instar d’autres bricoleurs de best-sellers, elle a commencé à se copier ou à tomber dans les pires clichés, comme dans Recherche jeune femme aimant danser où on retrouve, dans un seul roman, toutes les formules préfabriquées du roman de tueur en série: meurtres de femmes, recrutement par les petites annonces, cirque médiatique, imitateur et j’en passe.

C’est donc un peu par conscience professionnelle, un peu par obligation, et surtout par curiosité, que j’ai lu Une seconde chance (titre approprié, dans les circonstances), où madame Clark traite d’un sujet d’actualité dans le polar contemporain : la recherche médicale et l’industrie pharmaceutique. Après le polar-CLSC, made in Québec, voilà donc le polar-pilules ! (J’exagère à peine : voyez par exemple la collection Polar Santé, une collaboration du Fleuve Noir… et de la Mutualité française, destinée à défendre le système de santé de la commercialisation rampante ! Je n’ai vraiment rien inventé…)

L’argument du roman de M. H. Clark est le suivant: Nicholas Spencer, directeur d’un centre de recherche médicale dont le labo a mis au point un vaccin anticancéreux efficace, était-il un homme de science génial ou plutôt un escroc ayant simulé une mort accidentelle pour profiter des sommes considérables qu’il aurait détournées ? Carly, une jeune journaliste (et belle-sœur de Spencer), est chargée de couvrir l’enquête. Très vite, elle est confrontée à des questions troublantes. Elle commence à douter de la culpabilité de Spencer. Elle pense à un coup monté. Pourtant, les autorités médicales, qui s’apprêtaient à approuver l’usage du vaccin, ont brusquement changé d’avis. Carly aura fort à faire pour démêler tout ça et on s’en doute, l’affaire ne sera pas de tout repos. Des millions sont en jeu…

Contrairement à ce qu’affirme le passeur de pommade de service, il ne s’agit pas d’un suspense machiavélique ! La structure narrative est convenue. Mais Mary Higgins Clark a du métier, connaît les ficelles et, dieu merci, n’en abuse bas. Une seconde chance (le titre n’a que très peu de rapport avec l’histoire !) est une bonne lecture de détente, avec des personnages juste assez élaborés pour leur donner un semblant de crédibilité, une action bien menée et un dénouement un peu mélo, sans grande surprise.

Rien de sensationnel, mais rien d’ennuyeux non plus… Les fans de Mary Higgins Clark ne seront pas déçus. Quant aux autres, c’est peut-être le moment de lui donner… une seconde chance ! (NS)

Une seconde chance
Mary Higgins Clark
Paris, Albin Michel, 418 pages.

Experts pour faire parler les morts.

Les Experts, ça vous dit quelque chose ? C’est une nouvelle série d’enquêtes policières que l’on peut voir sur la chaîne Série+. Le Fleuve Noir vient de publier, en 2003, deux premiers titres inspirés de la série. C’est nul autre que Martin Winckler (La Maladie de Sachs, Mort in vitro) qui a la mission de préfacer le premier titre de la collection et d’expliquer aux lecteurs que la publication papier est bel et bien inspirée de la série télé plutôt que l’inverse. L’auteur désigné pour faire l’adaptation romanesque est Max Allan Collins. On pourrait croire, à tort, comme l’explique Winckler, que le travail d’adaptation a été confié à un pisse copies à la botte des grands studios de cinéma, mais ce ne n’est pas le cas. Batman et Dick Tracy n’ont pas commencé à la télévision. Ce sont, d’abord, des comic-books américains que Max Allan Collins a adaptés en scénario pour le grand écran. Le même Collins est aussi l’auteur de romans inspirés de la célèbre série NYPD Blue et Dark Angel, la nouvelle série produite par James Cameron. Vous comprenez donc que Max Allan Collins n’est pas le dernier venu et ça, vous le verrez en lisant les deux premiers romans de la série Les Experts.

 [Couverture] Dans Double Jeu, l’équipe de nuit du CSI (Crime Scene Investigation) est aux prises avec deux meurtres la même nuit. Le premier, tout frais, vient d’être enregistré par les caméras de surveillance d’un grand casino de Las Vegas, près de la chambre de la victime, alors que cette dernière sortait de l’ascenseur pour regagner sa chambre. Impossible de voir le visage du meurtrier sur les enregistrements, comme si ce dernier connaissait trop bien les lieux. Le deuxième meurtre est un peu moins frais : un cadavre momifié est trouvé près d’un chantier de construction sous une ancienne caravane. Les deux meurtres commis à quinze ans d’intervalle portent la même signature : deux balles dans la nuque à deux centimètres de distance. Y a-t-il vraiment un lien entre les deux meurtres? Les spécialistes du CSI devront redoubler d’ardeur pour le prouver, surtout que le tueur a déjà placé ses pions et semble avoir quelques coups d’avances sur l’équipe de Gil Grissom, superviseur du bureau de criminalistique de Las Vegas.

 [Couverture] Dans La Disparue de Las Vegas, Lynn Pierce disparaît mystérieusement. Son amie Millie Blair, qui milite avec la victime dans un drôle de mouvement fanatique religieux, dirige pourtant les enquêteurs du CSI directement vers le mari de Lynn. Elle a d’ailleurs en sa possession un enregistrement qui prouve que son mari menaçait bel et bien sa femme. Cependant, Owen Pierce semble intouchable, et ce malgré son penchant pour les drogues et les sensations fortes, qu’il semble partager avec Lori, son adolescente. Parallèlement à cette enquête, l’équipe de nuit du bureau de criminalistique, dirigée par Gil Grissom, bosse sur le meurtre d’une jeune strip-teaseuse retrouvée étranglée dans une loge privée d’un club, le Dream Dolls. Comment Gil, Catherine, Nick, Sara et Warrick, les experts en criminalistique, réussiront-ils à faire la lumière sur ces meurtres qui, s’ils avaient été commis quelques années plus tôt, auraient été, fautes de moyens techniques, impossibles à résoudre?

« En tant que scientifique diplômé, le bon criminaliste sait faire parler la pièce à conviction: le sang, les armes, les narcotiques, les cheveux, les fibres textiles, les éclats de métal, les traces de pneu, les traces d’outil et les balles lui livrent leurs secrets. », dit Jack Webb, et c’est une excellente définition pour expliquer cette palpitante nouvelle série. Oui, palpitante et intéressante. Si vous avez été impressionné par la série télévisée, vous n’avez encore rien vu ou rien lu. Car il faut lire cette série dans laquelle l’intensité est présente du début à la fin. Pas de fla-fla sur le passé de nos héros, pas trop d’explications exagérément scientifiques sur les techniques utilisées pour faire apparaître sang et empreintes digitales, juste assez d’éléments pour bien suivre les résonnements de l’équipe de nuit du CSI et, pourquoi pas, se prêter nous-même au jeu des déductions et voir si nous aurions pu faire, à notre tour, de bons experts. La série s’intéresse peu au profil psychologique du meurtrier et au modus operandi. Tant mieux cependant si ces données peuvent faire avancer l’enquête. Ce que Gil Grissom exige de ses experts, c’est la preuve qui condamnera le meurtrier hors de tout doute. Bref, des romans beaucoup plus consistants et haletants que la série télé.

Deux réussites ! (FBT)

Double Jeu
Max Allan Collins
Paris, Fleuve Noir (Les Experts 1), 2003, 350 p.

La Disparue de Las Vegas
Max Allan Collins
Paris, Fleuve Noir (Les Experts 2), 2003, 347 p.

Noir, vous avez dit noir?

 [Couverture] Une fois n’est pas coutume : voici le début de la quatrième de couverture des Hommes de paille… « Palmerston, Pennsylvanie : deux hommes en manteau noir pénètrent tranquillement dans un fast-food bondé. Avec patience et méthode, ils abattent soixante-huit personnes et inscrivent quatre morts sur la vitrine en lettres de sang. Santa Monica, Californie : une adolescente renseigne un distingué touriste anglais sur les attractions de la région. Ce soir-là elle ne rentrera pas chez elle. Dyersburg, Montana : un fils terrassé par la disparition brutale de ses parents découvre un message caché dans le fauteuil de son père : « Nous ne sommes pas morts. » »

Efficace, n’est-ce pas ? Et intrigant, bien sûr. Ajoutez une longue tirade signée Stephen King, dans laquelle celui-ci explique en quoi ce roman « est » un chef-d’œuvre et vous avez tout ce qu’il faut pour appâter le lecteur que je suis.

À placer la barre si haute, je me suis dit que j’allais être déçu. Même si je savais que Michael Marshall était en fait Michael Marshall Smith, un romancier connu dans le milieu de la science-fiction pour l’intelligence de son écriture, la sagacité de son imaginaire et la force de ses intrigues, je me disais : attention ! les histoires de serial killers, c’est souvent du pareil au même.

Eh bien non, je n’ai pas été déçu. Au contraire. Les Hommes de paille fait partie de ces rares livres qui défrichent des territoires nouveaux et c’est un bonheur tout aussi rare d’avoir entre les mains ce genre de livres. D’autant plus que l’auteur nous offre ici aussi une écriture extrêmement intelligente, un imaginaire débridé et une qualité d’intrigue qui vous tient en haleine jusqu’à la toute dernière page.

De fait, Marshall va loin, très loin. Non seulement conduit-il de main de maître les différentes trames de son roman, mais chacune d’entre elles offre des surprises de taille, certes dans le sens de « coup de théâtre », mais aussi dans celui de « renouvellement thématique », un peu comme ce qu’avait fait Dantec avec son désormais classique Les Racines du mal (1995) ou, si on recule encore plus loin, Thomas Harris avec Dragon rouge (1981).

Évidemment, c’est difficile de vous dire en quoi ce renouvellement consiste sans vous dévoiler des éléments importants de l’intrigue, ce qui gâterait votre plaisir de lecture. Sachez cependant que, des trois trames qui s’entremêlent – celle de John Zandt, l’ex-policier qui traque un tueur en série surnommé « le garçon de course » par les médias, celle de Ward Hopkins et son ami du F.B.I., Bobby Nygard, qui cherche à comprendre pourquoi on a tué et camouflé en suicide la mort de ses parents, et celle de « l’Homme debout », qui nous dévoile l’idéologie inquiétante d’une organisation tout aussi inquiétante –, la dernière vous donnera les frissons les plus glacés tant elle semble vraisemblable dans toute son horreur et tant ses implications sont dantesques – admirez le double référent Dante/Dantec !

En terminant, un tout petit bémol : le final, malgré sa puissance de fascination, n’amène pas toutes les réponses espérées et le lecteur ferme le livre avec la quasi-certitude qu’il y aura une suite. Et je dis « tout petit » bémol non pas parce que Les Hommes de paille ne livre pas toute la marchandise, mais bien parce qu’on se prend d’envie de lire séance tenante cette suite potentielle… mais – suprême horreur – pas vraiment certaine. (JP)

Les Hommes de paille
Michael Marshall
Neuilly-sur-Seine, Michel Lafon (Thriller), 2003, 389 pages.

Bienvenue la parano!

 [Couverture] Pierre Lagrange est sociologue des sciences et il se spécialise dans l’étude des controverses sur le paranormal. C’est à ce titre qu’il a publié un essai intitulé La Rumeur de Roswell – vous savez, la fameuse soucoupe volante qui s’y serait écrasée en 1947… – et qu’aujourd’hui il propose un collectif de quatorze nouvelles et un entretien sur le thème du « complot ». Même si la majorité des textes inclus s’inscrivent soit dans le champ de la science-fiction ou celui du fantastique, l’ensemble du livre demeure d’intérêt pour qui s’intéresse au polar et à l’espionnage. Ce n’est pas un secret, l’idée même de la conspiration, qu’elle soit à l’échelle de la famille, du voisinage, du milieu de travail ou d’une nation entière, fait souvent partie de l’intrigue policière et d’espionnage puisqu’elle est particulièrement propice au déclenchement de cataclysme. Lagrange a donc demandé à des écrivains de développer un texte autour de la thématique de la conspiration et le résultat, ma foi, est tout aussi varié qu’intéressant.

Qu’on se rassure, les grandes « légendes modernes » sont là. Dans Noirs Complots, on vous les démonte – ou démontre, c’est selon! – de belle façon. Ainsi, dans « Opération Münchhausen » de Johan Heliot, apprend-on la vérité sur les premiers hommes dans la Lune et ce qui en a résulté lors de la mission d’Apollo 11; dans « Vous avez demandé la Lune? » de Michel de Pracontal, on ajoute à cette arnaque la présence des extraterrestres parmi nous et le pourquoi du 11 septembre; Jean-Pierre Andrevon, lui aussi, nous explique ce qu’il y a derrière cette fameuse date et, surtout, nous rappelle que si la conspiration n’est jamais simple, son cover up l’est encore moins ; Jean-Claude Dunyach, dans « Le Jour où Orson Welles a vraiment sauvé le monde », mélange habilement l’incident de Roswell, le canular radiophonique de Welles sur l’invasion des Martiens, l’invasion véritable des extraterrestres et la mise en scène des alunissages; Martin Winckler est tout aussi tordu dans « Le Mensonge est ici » puisqu’il imagine que l’un des scénaristes des X-Files est un agent de la C.I.A. et que toute la célèbre série n’a servi qu’à préparer les États-Uniens à l’élection de Bush et à ses guerres à venir ; Olivier Delcroix, lui, dans « Le Beatles Gate », dévoile une terrible réalité: les quatre musiciens ont travaillé pour le MI6! Et ainsi de suite…

Noirs Complots contient quatorze nouvelles. Si son niveau d’ensemble est acceptable, l’anthologie propose quand même quelques textes qui sont moyens, voire un qui ne tient tout simplement pas la route. Quant à l’entretien avec Maurice Dantec qui clôt le livre, les lecteurs du Théâtre des opérations y retrouveront le Dantec philosophique qui mélange allègrement l’insulte au jargon universitaire, orienté de façon peu subtile par Lagrange vers l’événement de Roswell et son implication conspirationniste. Du bon – quand Dantec parle en français sans postillonner – et du moins bon.

Je m’en voudrais de terminer sans dire un mot de « La Chanson de Jimmy », la nouvelle de Roland C. Wagner qui parle de Jimmy Guieu, célèbre auteur français de science-fiction populaire et ufologiste de la première heure. Ce court texte – pas même dix pages – montre qu’il est possible de conjuguer écriture intimiste et ampleur des concepts, de donner une touchante profondeur au registre émotionnel d’un texte alors même qu’on propose à l’intellect du lecteur une théorie conspirationniste aux implications surprenantes. Une réussite remarquable, ni plus ni moins.

Ah oui: je déconseille fortement Noirs Complots à tous ceux qui ont de sévères tendances paranoïaques: cette lecture risque de vous coûter cher en pilules… à moins que vous ne découvriez que l’anthologue est de mèche avec certaines compagnies pharmaceutiques qui, justement… (JP)

Noirs Complots
Anthologie de Pierre Lagrange
Paris, Manitoba/Les belles lettres (Le Grand cabinet noir), 2003, 292 pages.

Revue Alibis – Mise à jour: Septembre 2003

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