Encore dans la mire 6

Encore dans la mire

de Jean Pettigrew, Norbert Spehner, François-Bernard Tremblay

Exclusif au supplément Internet (Adobe Acrobat, 1 229Ko) d’Alibis 6, Printemps 2003

La crème du crime 2002

 [Couverture] C’est un rituel annuel bien connu dans la littérature de genre. Tous les ans, il se publie au moins une anthologie dans le style « The Best of… ». Chez Rivages, depuis l’année dernière on propose la série made in USA, The Best American Mystery Stories, dont les éditeurs, Otto Penzler et Michele Slung, sélectionnent 50 nouvelles publiées dans l’année. Il revient ensuite à l’anthologiste de choisir ce qu’il pense être les 20 meilleures. En 2001, c’est Donald Westlake qui avait fait le choix ; pour 2002, c’est Lawrence Block, qui est aussi l’auteur de la préface de cette Moisson noire 2002.

L’examen du sommaire permet plusieurs constatations. D’abord, il y a relativement peu de noms très connus. J’ai beau fréquenter assidûment le genre, il y a là des noms que je ne connais pas, peut-être parce ce ne sont pas tous des romanciers mais des nouvellistes uniquement. Et parmi les têtes d’affiche, toutes ne sont pas des écrivains spécialisés, exception faite de Bill Pronzini, de Peter Robinson et de T. Jefferson Parker. Russel Banks et Joyce Carol Oates ne sont pas limités au polar, leur œuvre est plus variée. Par ailleurs, certaines de ces nouvelles ont été publiées d’abord dans des revues littéraires non spécialisées dans le polar, comme High Plain Literary Review, The Missouri Review, Esquire et Alaska Quarterly Review. Évidemment, il y a des histoires tirées des revues policières du moment comme Alfred Hitchcock’s Mystery Magazine et l’incontournable Ellery Queen’s Mystery Magazine, ou encore Mary Higgins Clark Mystery Magazine et quelques autres.

Pour une fois, je suis d’accord avec le menteur de service qui sévit habituellement sur les quatrièmes de couverture : le choix des nouvelles est très éclectique, mais ce sont toujours des textes remarquables par leurs qualités stylistiques et leur atmosphère. Il paraît évident, en les lisant (elles sont inégales en intérêt, mais on ne s’ennuie jamais), que Lawrence Block a donné une nette orientation « littéraire », privilégiant parfois la forme au détriment du contenu. Si ce sont là les meilleures nouvelles policières américaines, on peut affirmer sans se tromper que le genre policier est en bonne santé et de grande qualité. Bref, aux États-Unis, le crime a encore de l’avenir ! (NS)

Moisson noire 2002
Lawrence Block présente,
Paris, Rivages/Thriller, 2002, 368 pages.

Ah ! La perfide Albion…

 [Couverture] Il faudrait inventer une nouvelle appellation pour certains types de polars qui proposent une intrigue tordue à partir de prémices d’une perversité réjouissante. Je pense, par exemple, à certains romans de Ruth Rendell, ou à Accidents de parcours d’André Marois…

Passe-temps pour les âmes ignobles serait à ranger dans cette catégorie, avec son point de départ plutôt original: Richard Carter, un Anglais installé en Dordogne, achète un roman pour s’apercevoir, à sa grande et fâcheuse surprise, qu’il est le « héros » du livre. Le roman, signé par un auteur inconnu, dévoile à mots à peine couverts des événements de sa vie qu’il croyait enfouis à jamais. De plus, il s’aperçoit que sont également mis en cause trois autres Anglais installés comme lui en Dordogne. L’écrivain inconnu promet une suite et de nouvelles révélations… Qui est-il ? Quels sont ses motifs ? Les intéressés vont se réunir, aviser, réagir, jusqu’à provoquer l’irréparable!

Le problème avec ce genre d’idée forte, originale, c’est que l’auteur, trop souvent, ne sait pas comment la mener à terme, ce qui entraîne parfois des dénouements artificiels, « fabriqués ». Ça n’est pas le cas ici puisque le scénario, très hitchcockien, se déroule selon une logique implacable. Sanders tire au fusil (de chasse) sur l’hypocrisie de ces Anglais bcbg, qui ont tous quelques squelettes dissimulés dans leurs placards. Coincés comme des rats, obligés de révéler leurs turpitudes, ils deviennent des bêtes aux abois, des êtres traqués, obsédés, paranoïaques et terriblement dangereux. La situation va carrément déraper quand l’un d’entre eux va se mettre dans la tête que le coupable se trouve parmi eux. Derrière les façades, Sanders nous révèle une véritable cour des miracles de bourgeois alcooliques, hypocondriaques, obsédés sexuels, menteurs, tricheurs, fascistes, assassins, adultères et j’en passe et des meilleures. Du grand guignol, mais terriblement crédible, avec un dénouement sanglant et délicieusement machiavélique. (NS)

Passe-temps pour les âmes ignobles
Louis Sanders
Paris, Rivages/Noir, 2002, 188 pages.

Modèle suédois

 [Couverture] Ake Edwardson, c’est le nom de la nouvelle coqueluche du polar suédois. L’auteur est d’ailleurs annoncé en quatrième de couverture comme « le digne successeur » de Henning Mankell. Ce premier roman, Danse avec l’ange, lauréat du Grand Prix du roman policier suédois en 1997, a déjà été traduit en quinze langues.

Dans un petit appartement de Londres, la police retrouve le cadavre d’un jeune suédois baignant dans son sang. La scène du crime est peu commune ; il y a là, aux dires des inspecteurs, une mise en place ou une mise en scène, dans laquelle on soupçonne l’assassin d’avoir filmé ses actes barbares, sortes de rituel qui pourraient ressembler à une danse. Puis, c’est dans un appartement de Göteborg, en Suède, qu’un crime similaire est commis. L’enquête n’avance pas, tant du côté anglais que du côté suédois. Erik Winter, le commissaire suédois, propose à Steve Mcdonald, son homologue londonien, de faire équipe le temps d’une enquête. Ce n’est pas cette alliance qui fera arrêter la série de meurtres de ce tueur. Ensemble, les deux hommes partagent leurs réflexions : deux origines, deux visions, mais une même volonté de sauver le monde.

Danse avec l’ange est le premier d’une série mettant en scène le jeune commissaire Erik Winter, un personnage complexe qui aime le jazz et la mode masculine. L’auteur place le lecteur dans la peau d’un enquêteur, pas toujours le même, souvent Winter, parfois Mcdonald, d’autres fois des acolytes. La frustration de ces derniers est palpable car l’intrigue avance à pas de tortue. Les 300 premières pages en sont presque choquantes tellement les actions et les descriptions des scènes de crime nous sont livrées au compte-gouttes. Les 150 dernières pages valent à elles seules le déplacement, les dialogues, qui sont nombreux, sont étouffants pour le lecteur qui ne sait plus qui parle à qui, et qui répond à quoi. Est-ce que tous ces efforts de compréhension de lecture en valent vraiment la peine ? À mon humble avis, vous feriez mieux de vous rabattre sur autre chose. (FBT)

Danse avec l’ange
Ake Edwardson
Paris, J.-C. Lattès, 2002, 454 pages.

Vices de procédure

 [Couverture] L’intrigue de Accusé, couchez-vous (Michel Embareck & Laurent Léguevaque) est relativement simple : Eric Giacommeti, un notable franc-maçon, empêtré dans les affaires locales, est accusé du meurtre de sa maîtresse, la belle et (très!!!) sensuelle Milena, une prostituée serbe. Mais voilà : on n’a jamais découvert de cadavre et, depuis son interpellation, l’accusé s’est retranché dans le mutisme le plus total.

Le roman raconte l’histoire du procès, depuis la sélection des membres du jury jusqu’au verdict, suivi d’un épilogue (à ne pas manquer). Ceci dit, il ne s’agit pas ici d’une de ces avocasseries américaines à la sauce Grisham. C’est très différent, ne serait-ce que dans le style très particulier de l’écriture romanesque et de la narration. Les réflexions de l’accusé sont présentées en alternance avec un narrateur anonyme qui, lui, nous raconte les épisodes juteux de ce procès hors du commun.

C’est un roman à la française, c’est-à-dire très bavard, quoique bref, parfois agaçant. Un vrai déluge… Mais il y a l’humour noir, le cynisme des deux compères qui n’épargnent personne. Certaines phrases assassines sont des morceaux d’anthologie : « … un autre juge, jeune gars précieux qui traverse souvent la place en affichant une mine dégoûtée, comme si un chihuahua invisible chiait dans ses Weston ». Et on se marre… Mais on est aussi intrigué par l’attitude incompréhensible du coupable présumé. Il semble clair qu’entre lui et Milena, il y avait une passion réciproque. Alors, que s’est-il passé? Pourquoi ce silence obstiné ?

La justice est présentée comme un spectacle pompeux, souvent grotesque, où l’effet compte plus que l’argument. L’accusé n’est qu’un pion entre les mains d’experts de la parlotte et du geste éloquent. On grince des dents, puis on jubile, on se révolte, puis on se marre, les auteurs ne nous épargnent rien de ce cinéma extravagant, pendant que l’accusé songe à ses parties de jambe en l’air torride avec la disparue. Le sexe est omniprésent dans ce bouquin et pas toujours dans des formes subtiles. C’est gras, expéditif, acrobatique et, disons-le, inventif. Pour certains protagonistes, il n’y a ni lieu ni moment favoris : tout est bon, de la cabine d’essayage à la bibliothèque du Palais de justice en passant par les toilettes publiques, les banquettes de voiture et autres foutoirs improvisés. Et que je t’enfile, file, file…

Précisons que Michel Embareck est un journaliste et un romancier, auteur de sept romans, alors que Laurent Léguevaque est un juge d’instruction (pas tendre avec la confrérie de la jugeote !). (NS)

Accusé, couchez-vous !
Michel Embareck & Laurent Lèguevaque
Paris, Gallimard (Série Noire), 2002, 175 pages.

Du pain et des jeux

 [Couverture] Récapitulons : lancée par les éditions Adcan juste avant la Coupe du monde 2002, la série Footpolar propose à chaque épisode une intrigue policière signée par un auteur différent et centrée chaque fois autour d’un club de foot, son passé, son présent, ses traditions, ses grands joueurs, ses couleurs et, naturellement, ses supporters. C’est à Lilian Bathelot que l’on doit le troisième titre de la série, préfacée par Didier Roustan, animateur-vedette des magazines télé Lundi foot et Mardi foot.

« Je trouve artificiel de faire venir des joueurs de l’étranger et de les baptiser équipe de France [ …] ; la plupart des joueurs français ne savent pas ou ne veulent pas chanter La Marseillaise. » Cette citation de Jean-Marie Le Pen n’apparaît pas dans Y’a plus de sushis pour les Bleus, néanmoins elle résume on-ne-peut-mieux la problématique du livre de Bathelot. On se souviendra des démêlés du candidat du Front National avec le milieu de terrain-vedette du club français, Zinedine Zidane, au sujet des élections et des frontières culturelles, des origines étrangères de la plupart des joueurs de la formation championne du monde en 1998. Pour mémoire, rappelons simplement que Zidane est né en France d’une famille originaire d’Algérie (Kabylie).

Francis Boildieu et Le Che, respectivement reporter et photographe pour l’agence de presse Zelda, rencontrent Léon Dévernioles lors du Championnat de France de tir aux armes anciennes. Léon a des visions, qui sont en fait des prédictions footballistiques. L’ennui, c’est que les visions de Léon deviennent sanguinolentes et Boildieu et Le Che, aidé de Morgane (une jolie journaliste marseillaise), vont aider Léon à interpréter ses transes…

La première transe concerne un joueur de France-Espoir (âgé de moins de 18 ans), Abdou Kimoré (en qui il faut reconnaître Djibrile Cisse ?), qui doit jouer un gros match préparatoire avec les plus jeunes s’il veut rejoindre la grande sélection nationale. Apparemment, un groupe terroriste (l’OAS) au dessein meurtrier veut éliminer ces joueurs venus d’ailleurs qui forment cette équipe française : « Alors, si tu veux savoir ce que ça me fait d’aller casser du Nègre à Clairefontaine, je vais te le dire. Ça me fait salement plaisir, d’aller exploser cette saloperie d’équipe polluée par tous les métèques de la terre! » (p. 127) L’organisation terroriste va s’en prendre au grand club, lors d’un match préparatoire à Clairefontaine. Là, ce sont Zian Zitouni (Zinedine Zidane?) et Malek Bénaoui (Claude Makelele?) qui sont visés.

L’amateur de football en moi attendait beaucoup de ce livre sur les Bleus : historique des sélections françaises, rappel de la récente victoire de 1998, les deux têtes de Zizou en grande finale, le but en or dramatique de Trezeguet en finale de l’Euro 2000, la préparation à la coupe du monde 2002, les effectifs, les entraînements, les joueurs… mais non ! Rien ! Quelques mots ça et là : l’histoire du 1000e but de Pelé (Quel rapport avec les Bleus ?), Barthez qui ne jouera pas le match préparatoire contre la Roumanie (véridique). Et puis après ? dirait l’autre. Peu de chose sur les Bleus donc, mais un foutu bon thriller ! C’est plutôt l’appartenance à la collection Footpolar que l’on doit questionner ici, car côté suspense, il s’agit certes du plus nourri de la jeune collection. La confrontation de tir pois de la fin est décevante toutefois, car l’auteur nous avait préparés pour un assaut final qui, malheureusement, avorte.

 [Couverture] Le titre suivant, Droit aux brutes, signé par le directeur de la collection, Jean-Paul Delfino, présente l’Olympique de Marseille, devrait donner le ton et, du même coup, servir de modèle à cette série prometteuse. Avec à son actif plusieurs romans publiés chez Métailié, Delfino fait partie de ces écrivains que l’on dit « de la relève ». Rien à se mettre sous la dent ? Allons donc ! Dans le giron de l’OM, il y a toujours quelque saleté ou potin à dénicher, s’agit de creuser, dixit Aurore de Valandré. La patronne de l’agence sportive Zelda n’endurait plus de voir traîner dans la capitale son journaliste et son photographe. Voilà donc Boildieu et Le Che en mission au pays de Pagnol où un collègue lance nos deux héros sur une piste pas très nette : d’où vient donc l’argent des principaux sponsors de l’OM ? C’est à travers l’histoire de Sylvio, un jeune footballeur d’origine italienne à l’avenir prometteur et issu des bas quartiers de la ville et qui fut, en 1937, l’orgueil de toute la population locale, que nos deux journalistes trouveront les réponses à leur enquête.

Jean-Paul Delfino nous fait partager la passion qu’il a pour l’Olympique de Marseille. C’est autour de l’histoire du club et celle du stade Vélodrome qu’il a bâti son intrigue, qui renoue avec la manière des deux premiers titres de la série (voir recensions dans le supplément Internet d’Alibis 5), où le club de football vedette devient carrément un personnage du livre. Ici, Marseille respire, avec la présentation de ses bas quartiers, poumons parfois cancéreux mais travailleurs infatigables de la ville. Une belle réussite et un but en or, pour le directeur de collection.

 [Couverture] Enfin, ainsi que son titre l’indique, le cinquième titre paru à ce jour, Comme un lyon en cage de Frédéric Houdaer, porte sur l’équipe lyonnaise. Joueurs et dirigeants de l’Olympique de Lyon sont sur leurs gardes : quelqu’un s’amuse à lancer constamment des assauts dans leur direction. La grande vedette du club se blesse à un genou après qu’on lui ait foncé dessus en moto-cross. La bagnole du propriétaire de OL attaque les joueurs durant un entraînement et essaie de provoquer une sortie de route à l’autocar de l’équipe. Le proprio de l’équipe n’entend pas à rire. Magnat du jeu vidéo, il vient de lancer sur le marché le populaire Super Footballor II. Les attaques dirigées contre son équipe viennent-elles de la concurrence ? Il n’en faut pas plus pour que le reporter Francis Boildieu et le photographe Pascal « Le Che » Etzebarria, de l’agence de presse Zelda, débarquent à Lyon pour éclaircir de dossier. Mais une fois sur place, nos deux héros tombent amoureux d’une mère journaliste et de sa fille mannequin. Sont-elles mêlées à cette histoire ? Aidés par un collègue lyonnais et chaperonnés par la mère de leur antipathique patronne, les enquêteurs en herbes mettront à jour un drame social inquiétant.

Comme un lyon en cage respecte bien l’esprit de la collection Footpolar. Ici, l’auteur mise davantage sur le mystère que le suspense, ce qui n’est pas une faiblesse puisque ce cinquième titre tient bien la route. Signalons en passant que la préface est de Paul Bocuse, grand chef cuisinier dont le restaurant a reçu le titre de 1er restaurant du monde, ce qui n’est pas rien. (FBT)

Y’a plus de sushis pour les Bleus
Lilian Bathelot
Aix en Provence, Adcan (Footpolar), 2002, 182 p.

Droit aux brutes
Jean-Paul Delfino
Aix en Provence, Adcan (Footpolar), 2002, 156 p.

Comme un lyon en cage
Frédérick Houdaer
Aix en Provence, Adcan (Footpolar), 2002, 182 p.

Jack l’Éventreur, Bram Stoker et la série Z

 [Couverture] Tous les cuistots du dimanche savent cela : il ne suffit pas d’avoir tous les ingrédients pour réussir un plat. Parfois la pâte ne lève pas, la viande est trop cuite, le plat trop épicé, le cuistot a ses règles, bref tout peut arriver, surtout le pire si on n’a pas la touche du chef ! Dans Curtains of Blood, Robert J. Randisi avait tous les ingrédients pour faire un roman intéressant : Jack l’Éventreur et les meurtres de Whitechapel, Bram Stoker, Docteur Jekyll & Mister Hyde, Dracula, Oscar Wilde, Conan Doyle et quelques autres épices fortes… Malheureusement, le résultat n’est pas du tout à la hauteur des attentes. Ce récit fadasse, présenté comme « A Novel of Jack the Ripper », ne présente que peu ou pas d’intérêt tellement l’intrigue est plate, invraisemblable et fabriquée.

Dans un roman qui se veut en partie historique, transformer des faits connus relève de l’hérésie et fait décrocher le lecteur. Henry Irving, le patron de Bram Stoker, n’a jamais interprété le rôle de Jekyll/Hyde. Il est vrai que la pièce était jouée à Londres pendant la série de meurtres et que l’acteur américain qui incarnait le rôle avait été soupçonné. Mais il ne s’agissait pas d’Irving… Quant à nous faire croire (très peu subtilement) que c’est Vlad Tepes, alias Dracula, qui aurait commis les crimes, voilà qui n’est guère original. On se souviendra de ce que Kim Newman avait fait dans Anno Dracula avec un tel sujet. Ici, tout tombe à plat, ça manque de rythme, de nerf. On sent que Randisi veut nous en mettre plein la vue, mais il ne suffit pas de faire intervenir Conan Doyle pour que tout ça décolle et devienne passionnant. Bref, Curtains of Blood est un autre exemple de l’exploitation commerciale bas de gamme du mythe de Jack l’Éventreur. (NS)

Curtains of Blood
Robert J. Randisi
New York, Leisure Books, 2002, 351 pages.

Mais où est passée Rita ?

 [Couverture] Il y a des polars que je fuis comme la peste. Tous ces trucs vaguement bukowskiens plus que répugnants où les protagonistes passent le plus clair de leur temps à se shooter, se noyer dans l’alcool et les substances diverses avant de finir avec la tête dans l’évier ou les chiottes pour y dégueuler leur misère et leur âme, très peu pour moi…

Mary Blake, l’héroïne de À la recherche de Rita Kemper, passe ainsi une partie de son temps à noyer ses problèmes et à s’engourdir le corps et l’âme avec diverses cochonneries dont elle a la recette. Mais, et c’est là où je voulais en venir, il faut parfois surmonter ses préjugés, explorer des terres étrangères, s’aventurer en terra incognita même vomitive, pour faire de bonnes découvertes. Et ce roman en est toute une…

Le départ est assez raide : Rita Kemper, rock star du groupe The Ruiner, termine son dernier spectacle en s’égorgeant sur scène. Dans la confusion qui suit, un musicien disparaît ainsi que le cadavre de Rita (que la police soupçonne d’avoir simulé sa mort, d’être toujours vivante !). Quelques jours après, on découvre trente-neuf cadavres décapités dans les jardins de la propriété de la Kemper, dont les disques sont interdits de vente, de possession et d’écoute par un État à la Big Brother (nous sommes en 2009). Quand son mari, journaliste et ami de Rita, disparaît dans des circonstances tragiques, Mary Blake décide de mener sa propre enquête sur tous ces événements alors que les cadavres continuent de s’accumuler.

À la recherche de Rita Kemper est un roman très noir qui nous entraîne dans l’univers déjanté des groupes de rock gothico-punks et de leurs fans. Et, oh surprise, c’est aussi un roman gothique, voire fantastique, chose que l’on n’avait plus l’habitude de  voir dans la Série Noire. Mais je n’en dirai pas plus, même si on me bourre de drogues dures ! Il s’agit du premier roman de Luna Satie. Si les suivants sont du même calibre, je suis preneur. (NS)

À la recherche de Rita Kemper
Luna Satie
Paris, Gallimard (Série Noire), 2002, 287 pages.

Série noire… et eau-de-rose !

 [Couverture] Polar et épicerie ! Deux réalités irréconciliables, pensez-vous ? C’est pourtant bien en me promenant dans les allées de mon supermarché que je suis tombé sur ce roman d’enquête. Hé oui! Un Harlequin. La petite collection cul-cul de romans à l’eau de rose d’origine canadienne-anglaise est-elle à ce point à cours d’idées qu’il lui faille venir empiéter sur le marché du polar ? Je ne suis pas spécialiste dans le domaine, je n’avais lu qu’un seul Harlequin avant celui-là et c’était dans le cadre d’un cours sur le roman Harlequin. Je connais tout de même les règles de l’art de cette maison d’édition… mais là, un polar Harlequin… j’achète ou j’achète pas ? J’achète… pour satisfaire ma curiosité et peut-être la vôtre.

Jonah Blackhawk n’aime pas les policiers… sauf un, Boyd Fletcher, à qui il doit d’être ce qu’il est aujourd’hui : un homme honnête et libre. C’est Boyd qui a ramené Jonah dans le droit chemin à plusieurs reprises dans l’adolescence. Pas facile de naître dans un milieu défavorisé, et si facile de plonger dans le crime… C’est pour cette raison que Jonah doit tout à Boyd et qu’il administre aujourd’hui plusieurs resto-bars de Denver. C’est d’ailleurs dans ces mêmes bars que se retrouvent les victimes de tout un réseau de vol de voiture et d’objets précieux soutirés à même les résidences. Et quand Boyd Fletcher, aujourd’hui chef de police, demande à Jonah la permission d’infiltrer un de ses commerces afin d’y démasquer ce réseau de voleurs bien organisé, ce dernier ne le trouve pas drôle. Jamais Jonah ne pourra passer par-dessus sa haine des policiers au point de les recevoir sous son toit. Toutefois, son dédain pour le corps policier s’amoindrit lorsqu’apparaît devant lui le corps de la policière qui va prendre place dans son établissement. Ironiquement, cette dernière est la fille de Boyd Fletcher. La jeune Ally a grandi et a suivi les traces de son père. Jonah accepte la présence de la jeune policière. Les deux êtres, qui se détestent dès le départ, tombent pourtant vite dans les bras l’un de l’autre. Mais pour Ally, cette liaison est vouée à l’échec : Jonah n’aime pas les flics. Pour Jonah, Ally est la fille de Boyd, et jamais il ne voudra déplaire à celui-ci. Qu’arrivera-t-il ? Ally repartirat-elle seule chez elle après la fin de son enquête ?

Vous connaissez probablement la réponse. Outre le prétexte de mener une enquête où l’intrigue est déjà mince, ce roman présente toutes les caractéristiques des romans à l’eau de rose d’Harlequin, si je me réfère à Julia Bettinotti, la spécialiste du genre. D’ailleurs, l’auteur est connu depuis longtemps dans la collection pour ce genre de texte et ce n’est pas nouveau de retrouver des polars à l’eau de rose, disons-le, dans la grande cour du roman Harlequin.

Si généralement les héroïnes de la collection sont brunes ou rousses, ici Allison est blonde, jeune et ne pratique pas les métiers traditionnels des protagonistes féminins qui sont généralement des secrétaires ou des gouvernantes. Jonah, lui, n’est pas viril, mais totalement viril, pour reprendre les termes exacts de la théoricienne. Pas de surprise non plus du côté du scénario de base du roman Harlequin, dans lequel on retrouve cinq stades bien précis : la rencontre, la confrontation polémique, la séduction, la révélation de l’amour et le mariage. Oups ! je viens de vous vendre la mèche… (FBT)

Un piège dans la ville
Nora Roberts
Paris, Harlequin (Amours d’aujourd’hui), 2002, 280 pages.

Tombée de rideau au Soleil levant

 [Couverture] Yoshiro, l’acteur vedette du théâtre Nakajima, disparaît mystérieusement après une représentation de théâtre Kabuki. Suzuki Hikonoshin, journaliste et critique de théâtre (qui a réellement existé au XIXe siècle) au quotidien Yomiuri shimbum, arrive sur l’entrefaite. Son article du lendemain sème la consternation dans Tokyo. Samouraï en perdition, accroché à un bar, Tosode ramasse une pochette oubliée par l’acteur Yoshiro. Dans un élan de générosité, il part à sa recherche. Au fil de sa quête, Tosode rencontre Sumara, une jeune femme qui essaie de refaire sa vie, puis le journaliste Suzuki. Ensemble, le trio essaiera de reconstruire le puzzle des disparitions et des morts qui se succèdent autour d’eux.

Deuxième roman de Charles Haquet, Crime au Kabuki est aussi le second volet d’une série mettant en vedette le Samouraï Tosode, un être sur le déclin. En effet, après les abolitions féodales de 1868, les samouraïs perdent presque tous leurs privilèges, dont celui de porter le sabre. Plusieurs d’entre eux se donnent traditionnellement la mort par seppuku. C’est dans ce contexte que l’on rencontre Tosode, samouraï déchu qui erre dans Tokyo.

Le roman est de bonne facture : c’est bien écrit, l’intrigue est bien menée et, curieusement, ça se lit bien pour un roman qui présente une culture que l’on connaît peu, mais qui montre un vocabulaire et des noms de personnages évocateurs. L’avant-propos sert aussi le texte et ces précisions historiques sont une mise en place importante qui aide à la compréhension de l’œuvre. Le lexique, placé à la fin du livre, trouve parfois son utilité, quoique des renvois en bas de page auraient réduit considérablement les interruptions de lecture – le va-et-vient vers la fin du volume devient à ce point lassant qu’on finit par se foutre un peu de toutes ces définitions.

Mais finalement, on a le goût d’en apprendre plus et de courir chez le libraire chercher le premier livre des aventures de Tosode. Si vous aimez l’orient dans une facture historique… (FBT)

Crime au Kabuki
Charles Haquet
Paris, Le Masque (Labyrinthes), 2002, 284 pages.

N’est pas orfèvre qui veut…

 [Couverture] À Juan-les-Pins, près de Nice, le commissaire Dupin enquête sur l’assassinat d’une vieille femme. Mais voilà qu’une deuxième femme meurt dans les mêmes circonstances – plusieurs coups de couteau dans le dos. Du coup, les machines journalistique et politique s’emballent, la première poussant la deuxième à ce que les résultats soient rapides. Or, un troisième, puis un quatrième meurtre sont commis, et ce n’est certes pas au goût des supérieurs de Dupin !

Prix du Quai des orfèvres 2003, Le Bandit n’était pas manchot, de Jérôme Jarrige, est un honnête roman policier, sans plus, car il faut bien avouer que la structure narrative manque quelque peu d’équilibre et que la résolution de l’énigme donne place à un final plutôt décevant. Mais l’éditeur nous le dit en quatrième : le commissaire est « humain, attachant et particulièrement efficace ». Ce qui est on ne peut plus vrai – un honnête polar, vous dis-je !

Fondé en 1946 par Jacques Catineau et attribué sur manuscrit, le prix du Quai des orfèvres couronne un roman policier inédit présenté par un écrivain de langue française. Bravo donc à Jérôme Jarrige. (JP)

Le Bandit n’était pas manchot
Jérôme Jarrige
Paris, Fayard, 2003, 310 pages.

Hammett dans votre bibliothèque…

 [Couverture] Nous vivons à une époque un peu dingue où, pour des raisons bassement commerciales, on écrit déjà la biographie des écrivains alors qu’ils viennent parfois à peine de commencer leur carrière. Par exemple, la créatrice d’Harry Potter, J. K. Rowling, a déjà fait l’objet de plusieurs tentatives biographiques, nécessairement incomplètes puisque l’auteur est toujours bien vivant. Une biographie doit éclairer l’œuvre, sinon à quoi bon en publier une ? Surtout quand la dite œuvre n’est même pas terminée. Peu me chaut de savoir qu’untel est né dans tel bled perdu du Montana, qu’il aimait les chats, les chiens mais pas les Indiens, qu’un tel a couché au moins avec dix mille femmes (devinez qui…), etc. Je ne suis pas assez voyeur pour lire ce genre de truc. Mais je ne dédaigne as (sûrement par paresse) les livres où il y a beaucoup d’images ou de photos.

C’est le cas d’un bel album intitulé Album de famille Dashiell Hammett (Jo Hammett), sorte de carnet illustré, écrit par la fille cadette de Dashiell Hammett. Elle a compilé des notes, des souvenirs, des anecdotes, à travers lesquelles elle nous raconte, dans les grandes lignes, la vie de son illustre père, l’un des fondateurs du roman noir, du style « hardboiled » et dont la vie fut assez mouvementée. Talenteux, mais instable, père aimant, mais mari infidèle, alcoolique et tuberculeux, Hammett a connu sa part de problèmes et de succès. Emprisonné lors de la chasse aux sorcières, dans les années 50, en pleine guerre froide, il ne s’en est jamais vraiment remis.

Ce livre est avant tout un album photo qui nous permet de mettre un visage sur l’entourage de Hammett, notamment cette redoutable Lillian Hellman avec qui il partagea une grande partie de sa vie. Les reproductions sont bien faites, sur du papier glacé, ce qui ne gâche rien. Tout ça donne un très bel objet, attrayant et instructif à la fois. (NS)

Album de famille Dashiell Hammett
Jo Hammett
Paris, Rivages/Écrits noirs, 2002, 300 pages.

Revue Alibis – Mise à jour: Mars 2003

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