Encore dans la mire 36

Encore dans la mire

André Jacques, Martine Latulippe, Simon Roy et Norbert Spehner

Exclusif au volet en ligne (Adobe Acrobat, 1.08Mo) d’Alibis 36, automne 2010

Les dessous (très) sales d’une certaine Amérique

CouvertureAmateurs de polars de qualité supérieure, réjouissez-vous ! Roger Jon Ellory, (R. J. pour les intimes), est de retour avec Les Anonymes, sixième roman de son œuvre originale et troisième à être traduit en français. En effet, comme bien d’autres écrivains avant lui, Ellory subit à son tour les outrages éditoriaux de ces gens plus préoccupés par leur portefeuille que par le respect de leurs lecteurs ou des écrivains qu’ils publient. Commerce oblige… Mais revenons à ces Anonymes, un roman presque aussi passionnant que Seul le silence ou Vendetta, à quelques petites nuances près, dont un début plutôt conventionnel.

Qui est John Robey ? Un respectable professeur d’université, un peu solitaire, injustement soupçonné de meurtre ? Un tueur en série sadique qui a déjà trucidé quatre femmes dans des conditions ignobles ? Un agent du gouvernement du style « nettoyeur » avec beaucoup de sang sur les mains ? Tout un casse-tête pour l’inspecteur Robert Miller qui a hérité d’une affaire cauchemardesque et qui se retrouve dans le pire des guêpiers pour un flic : une affaire de tueur en série assez singulière, avec en plus une ingérence du FBI puis du politique !

L’affaire commence à Washington par l’assassinat de Catherine Sheridan. Pour la police, il ne fait aucun doute que c’est là l’œuvre d’un tueur en série que l’on a baptisé le « Tueur au ruban ». C’est sa quatrième victime ! En fouillant dans le passé de Sheridan, l’inspecteur Rober Miller et son collègue Alex Roth découvrent que la victime vivait sous une fausse identité fabriquée de toutes pièces. Les dossiers des autres victimes se révèlent être tout aussi frustrants. En parallèle à cette enquête plutôt conventionnelle, le lecteur a droit au monologue intérieur d’un personnage mystérieux (le tueur ? l’amant de Catherine ? un agent gouvernemental ?) qui suit avec intérêt l’évolution du travail des policiers.

Au fil des pages, ce qui semblait n’être qu’une sempiternelle histoire de traque de serial killer se transforme en récit de politique-fiction avec un arrière-plan historique (dont je ne dirai rien… mais qui est fort intéressant !). Le lecteur est peu à peu entraîné dans une véritable descente aux enfers : non pas dans les méandres nauséeux de l’esprit malade d’un quelconque psychopathe de polar, mais bien dans les labyrinthes dangereux de certaines officines de Washington, au cœur des secrets les mieux gardés du gouvernement américain ! À la manière d’un Robert Littell ou de James Ellroy (moins les fantasmes !), R. J. Ellory réécrit l’histoire américaine contemporaine à travers les agissements d’une agence des plus redoutables.

Seul le silence et Vendetta nous accrochaient dès les premières pages. Le début de ce troisième titre est un peu moins alléchant, dans l’intrigue et dans la structure. Les monologues intérieurs en italique du présumé tueur ne sont guère originaux (un truc usé jusqu’à la corde), mais une fois son identité révélée, une fois la chasse ouverte, il devient difficile de lâcher ce thriller qui nous réserve bien des surprises et nous propose un éclairage plutôt perturbant sur les agissements des États-Unis dans le monde.

Encore une fois, Ellory pousse le thriller dans ses retranchements, en bouscule les limites traditionnelles en mêlant allégrement les genres. Les Anonymes est autant un roman policier qu’un récit d’espionnage. Qu’on se rassure, les amateurs des deux genres y trouveront largement leur compte ! (NS)

Les Anonymes
R. J. Ellory

Paris, Sonatine, 2010, 690 pages.

Jack McEvoy frappe encore !

CouvertureImpossible de dire de façon exhaustive tous les prix que Michael Connelly a remportés, de résumer les critiques dithyrambiques reçues pour la vingtaine de polars qu’il a publiés, de décrire la réputation plus qu’enviable qu’il s’est taillée dans le domaine… Bref, Connelly se passe de présentation, allons donc directement dans le vif du sujet : L’Épouvantail, son nouveau roman. Pour la première fois depuis Le Poète, Connelly réunit le journaliste Jack McEvoy et l’agente du FBI Rachel Walling. Cette fois, tout commence par une mauvaise nouvelle que reçoit McEvoy : le L.A. Times, journal pour lequel il travaille depuis quelques années, a décidé de réduire ses coûts en licenciant cent employés… Jack est du nombre, appelé à être remplacé par une jeune journaliste qui coûtera beaucoup moins cher que lui… Comble de l’humiliation, il doit continuer à travailler quinze jours encore, le temps de former la remplaçante. Il décide de se venger du journal avec classe : il compte profiter de ces quinze journées pour écrire un article majeur, digne du Pulitzer, rien de moins ! Il veut signer l’article de sa vie pour finir en beauté et éviter qu’on l’oublie. La première affaire qui se présente à lui ne semble pas très emballante : un adolescent est accusé de meurtre. Jack reçoit un appel de la mère du gamin, qui clame son innocence. Il décide de fouiller un peu de ce côté… et il découvre une autre victime tuée de façon semblable, puis une autre, encore une autre…

Quelques années après le Poète, voilà que Jack a de nouveau débusqué un tueur en série ! Il fait appel à Rachel Walling, agente du FBI qu’il n’a jamais oubliée. Les choses se corsent et ils deviennent rapidement menacés…

Michael Connelly nous a déjà offert des départs plus enlevants. On sent par moments l’influence de ses récents romans procéduraux : le journaliste travaille à faire innocenter l’ado et l’auteur insère plusieurs détails juridiques dans le récit. Mais le roman trouve rapidement son rythme. Connelly reste un pro qui connaît toutes les ficelles et sait faire monter la tension de façon terriblement efficace ! Son écriture est sûre et précise, ses personnages, consistants. On sait pratiquement dès le départ qui est le tueur, mais l’auteur joue habilement avec ce fait pour maintenir l’intérêt.

Un des procédés qu’il utilise à quelques reprises notamment est de nous faire entrer dans la tête du tueur, de voir le plan qu’il conçoit… puis de nous montrer ensuite ses héros, Rachel et Jack, qui foncent dans le piège tête première, devant les yeux d’un lecteur impuissant qui aurait bien envie de leur crier de ne pas y aller ! Une autre des forces de Connelly est, selon moi, de toujours embrasser plus large que l’intrigue principale. Il nous offre cette fois un regard très intéressant sur la menace qui pèse sur le journalisme écrit, voué à disparaître. Les nouvelles se trouvent désormais directement en ligne, au moment même, sans qu’on ait à attendre le journal du lendemain ; dans les lieux publics, les écrans ont souvent remplacé les journaux… Toujours actuel, Connelly aborde aussi le vol d’identité et toutes les possibilités offertes en ce sens par Internet… Plutôt terrifiant ! D’ailleurs, les temps ont changé depuis Le Poète et une bonne partie de la traque du tueur en série se fera cette fois de façon virtuelle plutôt que physique.

On pourra parfois reprocher à Connelly d’utiliser certaines ficelles un peu trop grosses et de nous présenter une fin tout à fait à la Batman (avec, selon moi, un chapitre 20 inutile, sauf si l’auteur veut préparer une suite…). Reste que L’Épouvantail est un très bon roman, qui se lit d’une traite. La comparaison s’impose puisque le tandem McEvoy-Walling est réuni pour la première fois depuis : à mes yeux, ce roman n’est pas aussi réussi que Le Poète, mais bon… l’effet de surprise est passé, et Connelly réussit toujours à nous captiver, une vingtaine de livres plus tard, ce qui n’est pas rien ! (ML)

L’Épouvantail
Michael Connelly

Paris, Seuil (Policiers), 2010, 495 pages.

Le roi de la pulp

CouvertureQuand le glauque esthétisant de Frank Miller de Sin City rencontre la violence insondable de l’imaginaire d’un Quentin Tarantino, ça donne Le Livre sans nom. The Book with no name – c’est le titre originel – fait présentement tout un tabac. Tout le monde en raffole, le trouve jouissif. Retentissant concert d’éloges pour ce thriller noir jubilatoire complètement déjanté. Bref, voilà un bel objet commercial digne d’intérêt. Faut dire que la machine marketing s’est occupée à faire de ce bouquin un événement littéraire hors du commun. Résumé des faits : diffusé sur Internet en 2007 de manière anonyme, ce roman est vite devenu un culte (y a qu’à aller fureter du côté de YouTube pour s’en convaincre, avec toutes ces imitations du Bourbon Kid, semant terreur et dévastation).

N’en fallait guère plus pour que des éditeurs s’arrachent les droits de publication. Les ventes ? Plus qu’enthousiasmantes ; le succès, colossal. Depuis, nombre de spéculations quant à savoir le nom de l’écrivain responsable de cette frénésie littéraire. Rien à faire ! On a beau décortiquer le livre méticuleusement dans tous les sens pour en faire ressortir des indices sur l’identité du mystérieux auteur, on s’y casse les dents. Les rumeurs les plus persistantes évoquent le nom de Tarantino, mais on ne gagerait rien de précieux sur la séduisante hypothèse. S’il faut bien reconnaître une parenté de ton, une filiation thématique et un même appétit pour une violence sans retenue, il y a une marge à prétendre que le créateur des Inglourious Basterds, Pulp Fiction et autres Reservoir Dogs a troqué le scénario et le story-board contre le souci du détail littéraire et la verve du roman d’envergure. Les émules du cinéaste sont de toute façon nombreux, parlons donc plutôt d’imitateurs chevronnés, ce qui serait plus sage. Peut-être, après tout, ce battage médiatique autour du Livre sans nom tient-il de l’opération stratégique calculée depuis le début. Et si le livre paru sur Internet en 2007 n’était en fait rien d’autre qu’une commande d’éditeurs futés connaissant les lois du marché, tout-puissants dans l’art de créer de toutes pièces un véritable happening… Sans doute ne connaîtrons-nous pas de sitôt la vérité derrière ce secret que les maîtres de l’édition commerciale à grande échelle ont tout intérêt à garder dans la voûte noire.

Comment résister à telle prémisse ? Voici le seul livre dont tous les lecteurs ont été assassinés. Pour découvrir pourquoi tous ceux qui ont lu Le Livre sans nom sont morts, il faudra que vousle lisiez vous-même. Oserez-vous  ? Dans des cas où une réelle enflure médiatique rend à ce point populaire une œuvre, il importe de garder la tête froide et de se concentrer sur la valeur réelle de l’œuvre littéraire. Récemment, on s’est évertués à faire des Millenium et autres Da Vinci Code des phénomènes parfois plus grands que nature. Souvent, on aime autant l’anecdote médiatisée et le contexte croustillant que le texte lui-même. Il semble bien que des éditeurs ambitieux aient décidé de faire du Livre sans nom l’incontournable buzz du jour. Quand la hype est à ce point tendance, il faut d’autant plus se méfier des coquilles vides…

Or la lecture d’un seul chapitre suffit pour nous convaincre : on a affaire à un roman maîtrisé qui s’annonce captivant dès la première page. Comment faire du neuf avec du vieux, comment étonner en ressassant les clichés du genre les plus éculés ? Par le style, forcément. C’est connu, une écriture qui a des dents donnera toute la force aux images. Aussi par ces personnages colorés au parcours prévisible mais toujours amusant, par l’humour caustique qui opère par ce savant décalage entre l’horreur, la cruauté des scènes relatées et la naïveté de certains personnages, comme ces moines experts en arts martiaux, fort peu rompus à la brutalité du monde extérieur dans lequel on les envoie en mission. Simple, mais diablement efficace, l’intrigue propose une quête de base du style retrouver le Saint Graal ou encore la pierre philosophale : ici, on s’arrache pendant plus de 400 pages un pendentif qui, s’il tombait entre de mauvaises mains, assurerait la victoire des Ténèbres sur le bien, au péril de l’humanité. Ce convoité « Œil de la Lune », qui attire le malheur et la mort sur ceux qui sont en sa possession, volerait l’âme de celui qui le porte, à ce que l’on dit… On vous aura prévenus, Le Livre sans nom ne fait pas dans la nuance, loin s’en faut.

Santa Mondega est une ville qui n’existe sur aucune carte, pas tant oubliée qu’évitée. Les pires crapules pourrissent l’atmosphère de ce dessous-de-bras de l’Amérique du Sud. C’est donc dans les bas-fonds de cette ville crasseuse que se bousillent le foie au bourbon les pires raclures de l’humanité, surtout celle dont le visage est enfoui dans une capuche de mauvais augure… Le Livre sans nom, c’est un inquiétant ramassis de menteurs, de truands et de tueurs à gages aux voix plus rocailleuses encore que celles de Tom Waits un dimanche matin. Des dialogues d’anthologie qui rappellent souvent l’univers sans concession des westerns, avec des règlements de compte sommaires dans un bar miteux où l’on sert aux étrangers détestés de la pisse bien jaune au lieu du bourbon commandé.

La suite (The Eye of the Moon), déjà parue en anglais aussi de manière anonyme, s’inscrit comme volet central de ce qui deviendra ultimement une trilogie. On travaille déjà sur une adaptation cinématographique de ce nouveau western aux allures de graphic novel sans images. (SR)

Le Livre sans nom
Anonyme

Paris, Sonatine, 2010, 461 pages.

La main de Dieu sur un 45 mm

CouvertureLe polar américain nous a habitués à un joyeux cocktail où se marient actions rapides et drames psychologiques profonds. Le dernier roman de Larry Beinhart, L’Évangile du billet vert, ajoute un ingrédient au mélange : le questionnement philosophique.

L’action débute par l’assassinat de Nathaniel MacLeod, professeur de philosophie à l’Université du Sud-Ouest, qui prépare un essai sur la croyance religieuse. L’enquête policière est vite bâclée. On a mis la main sur un étudiant iranien, Ahmad Nazami, qui après quelques tabassages a signé des aveux. Affaire réglée, donc. Mais c’est sans compter Me Manny Goldfarb, avocat juif rattaché à l’un des plus prestigieux cabinets de la ville. Goldfarb, lui, ne croit pas en la culpabilité de Nazami. En ces temps où les conspirations islamiques sont agitées comme des épouvantails par tous les preachers, il trouve trop commode que ce jeune musulman sans histoire endosse le crime.

Alors, il fait appel à Carl Vanderveer, un ancien policier de la ville, recyclé en privé. Mais l’enquête qu’il mène dérange. Elle dérange bien sûr la police. Mais elle dérange surtout le révérend Paul Plowright, pasteur télé-évangéliste qui rallie les foules et qui rêve de construire une cité sainte, une nouvelle Jérusalem, en banlieue de la ville. Une cité qui aurait ses propres quartiers domiciliaires, ses propres commerces évangélistes, ses propres écoles évangélistes et même sa propre université qui n’enseignerait que la pensée de Dieu et qui concurrencerait l’U.S.O., l’université laïque et diabolique où travaillait le professeur MacLeod. Le poids du pasteur est lourd dans la région. Il fulmine contre les dévoyés de tous genres, il appelle à la croisade pour la préservation du patrimoine chrétien du pays. Tout cela en amalgamant appel de Dieu, terrorisme islamique, pornographie et athéisme.

Puis l’avocat Manny Goldfarb est assassiné. Dès lors, l’enquêteur Vanderveer se trouve face à un dilemme déchirant. En effet, lui-même, sa femme et sa fille sont adeptes de la grande religion évangélique. Ils sont de fervents Born Again Christians. Ils croient en Dieu et en sa voix incarnée par leur pasteur. Carl sera donc tiraillé entre d’une part, sa foi et sa famille ; d’autre part, son intégrité, son sens de la justice et cette promesse, faite à Goldfarb agonisant, de poursuivre l’enquête et d’innocenter Nazami.

Le roman est passionnant. Surtout par l’analyse au vitriol que Larry Beinhart fait de la pensée d’extrême-droite américaine où politique et religion forment un mélange explosif. En notre époque où Sarah Palin vise la présidence des États-Unis et où le nouveau Tea Party prend des allures de Ku Klux Klan, un roman comme L’Évangile du billet vert devient presque un incontournable.

Le roman se lit d’ailleurs allégrement et correspond bien aux normes du polar américain. Le style est rapide et très dialogué. Peut-être un peu trop. On y trouve de belles pages érotiques et même un humour noir tout à fait savoureux. Notamment dans les dialogues entre le détective Carl Vanderveer et l’esprit de l’avocat décédé qui continue à lui prodiguer quelques conseils.

Autre point fort : la profondeur philosophique. Cette analyse du conflit entre athéisme et croyance exacerbée qui déchire Carl, théorie qui était au cœur des travaux et des cours du professeur MacLeod, est bien développée. Par contre, ces propos philosophiques et ces drames de conscience ralentissent parfois l’action. Surtout dans la seconde partie du roman où l’on devine peu à peu la fin.

Malgré ces petites failles, L’Évangile du billet vert reste un roman exemplaire par sa critique d’une certaine pensée américaine et des risques qu’elle fait courir aux naïfs. En ces temps où l’extrême-droite sévit un peu partout en Occident, la lecture du roman de Beinhart est loin d’être inutile. (AJ)

L’Évangile du billet vert
Larry Beinhart

Paris, Gallimard (Série Noire), 2010, 377 pages.

Quand les mots n’ont plus de sens…

CouvertureJe collectionne les bibliographies, les guides de lecture et les compilations de toutes sortes. Je les scrute, les analyse, les lis et relis, les déguste ! À chacun ses vices ! Un titre comme Thrillers  : 100 Must Read ne pouvait que me faire saliver. Un petit tour chez Amazon, mon pusher favori, un clic de souris et la chose était commandée. J’aurais dû m’abstenir, et pour cause…

Quand je dis « thriller », vous pensez à quoi ? Dans ma conception de la chose, cela désigne des romans d’action, les polars musclés de Stephen Hunter, de Lee Child, des récits d’espionnage et toutes ces sortes de récits (toujours dans la vaste famille des polars) qui nous font vibrer, trembler, bref qui « thrillent »… Sémantiquement, ils sont toujours reliés à la vaste famille du roman policier, même au sens très large du terme.

Le principe de Thrillers : 100 Must Read est fort simple et tout à fait louable. Les compilateurs David Morrell et Hank Wagner ont demandé à une centaine d’écrivains de choisir et de présenter un « thriller » qu’ils ont jugé intéressant et important en en soulignant soit l’originalité soit l’apport au genre. Fort bien… Sauf que le résultat est pour le moins singulier et frise la fausse représentation.

Soyons plus direct : en ce qui me concerne ce livre est une arnaque pure et simple. Qu’on y retrouve The Bourne Identity, First Blood, Six Days of the Condor ou Death Wish, rien de plus normal. Là où je ne suis pas d’accord, mais alors pas du tout, c’est par exemple quand on nous présente Beowulf ! L’avez-vous lu dernièrement, le vrai, l’original, pas les adaptations modernes ? Beowulf est une sorte de poème épique d’une lecture terriblement ardue, même en traduction, avec d’innombrables digressions des plus longuettes. Rien, mais alors rien d’un thriller… Et que dire du quasi soporifique Frankenstein ? C’est certes une œuvre riche, séminale, philosophique, romantique, gothique, un récit fantastique ou de science-fiction selon les goûts de chacun, que j’ai souvent mis au programme de mes cours de littérature, mais un thriller ? Avez-vous bien relu la chose ? Des descriptions de paysage à n’en plus finir, des monologues ou dialogues lyriques et larmoyants, ça s’étire, c’est long, à la limite de l’ennuyant ! Et que viennent faire ici La Guerre des mondes, L’Iliade et L’Odyssée, L’île mystérieuse, Le Dernier des Mohicans, Macbeth et j’en passe et des pires ! Quel fourre-tout lamentable ! Dans une intro aussi brève qu’alambiquée, David Hewson essaie péniblement de justifier ce bazar hétéroclite en expliquant qu’un thriller, c’est un livre qui nous procure des émotions. Ben oui, j’avais oublié les scènes érotiques de la Bible et les aventures de Tintin ! Suis-je bête ! Mais j’aimerais tout de même bien qu’on m’explique en quoi une phrase comme celle-ci – « …to provide the sudden rush of emotions  : the excitement, suspense (dans Frankenstein ? come on…) apprehension, and exhilaration that drive the narrative… » – peut s’appliquer aux exemples cités ci-dessus.

Pour le reste, rien à redire, les titres sélectionnés correspondent à la définition habituelle du genre. Philosophons un peu… Ce que ce bouquin illustre à mon sens parfaitement, c’est que nous vivons dans un monde de plus en plus étrange où les mots ne veulent plus rien dire. On vit une époque de dissolution du sens, ce qui permet à tout un chacun de dire une chose et son contraire dans la même phrase, un sport allégrement pratiqué par nos dirigeants et nos nullités politicardes de tout poil. Et le troupeau aveugle de bêler de contentement ! Que ça contamine aussi le domaine culturel me paraît bien inquiétant ! Bref, un bouquin très décevant qui aurait dû afficher d’autres couleurs, genre 100 Books You Must Read ou quelque chose comme ça… (NS)

Thrillers : 100 Must Read
David Morrell & Hank Wagner

Longboat Key (FL), Ocean View Publishing, 2010, 376 pages.

Pour découvrir le polar venu du froid…

CouvertureIl y a des livres qui nous rendent jaloux parce qu’on aurait aimé les écrire… Le Dictionnaire du roman policier nordique, de Thierry Maricourt, en fait partie ! Un livre absolument remarquable et bien fait qui livre la marchandise, avec des jugements critiques intelligents, nuancés et un regard de véritable connaisseur !

Dans la première partie, Maricourt délimite bien son sujet : il sera question des auteurs scandinaves ou nordiques dont les romans policiers ont été traduits en français. Nombre d’autres écrivains de ces pays ont écrit des polars, mais si leurs livres n’ont pas été traduits, ils ne figureront pas dans ce dictionnaire. Voilà qui est clair et délimite bien la matière explorée. Dans une longue introduction, Thierry Maricourt présente son sujet avec force remarques pertinentes sur la thématique du polar nordique (il évite, et pour cause, l’expression « polar polaire » cliché médiatique surexploité), son originalité, les clés de son succès, son historique (de manière fragmentaire puisqu’il ne traite pas de l’ensemble de la production), la réception médiatique, le phénomène « Millénium », etc. Surtout, il remet en perspective la valeur réelle ou supposée de certaines œuvres lesquelles parfois profitent de la vague générale, alors que dans les faits ce sont des ouvrages mineurs. Il est particulièrement sévère (mais juste !) avec Jens Lapidus ou le duo Rosslund et Hellstrom dont les récits n’ont rien de typiquement nordique et dont les intrigues pourraient se dérouler n’importe où. Sous la plume de Lapidus, Stockholm devient une métropole du crime qui prend parfois des allures de Chicago, ce que Maricourt déplore. La lecture de cette introduction est très instructive et fait le point sur le raz-de-marée qui ne semble pas vouloir s’essouffler.

Ensuite, il y a le dictionnaire des auteurs. Pour chaque entrée, il y a bien entendu les données biographiques de base, suivies de considérations littéraires sur chacun des romans ou presque. C’est riche, foisonnant, critique, toujours pertinent. Bref, Maricourt remet les pendules à l’heure. Mon seul bémol concerne la méthode de classement. Au lieu d’opter pour un ordre alphabétique général, toutes nationalités confondues, il a préféré les regrouper par pays. Cela nous oblige à recourir à l’index quand on ignore la nationalité d’un écrivain. Cet inconvénient somme toute mineur est compensé par le fait que pour chaque pays, Maricourt propose une brève introduction qui fait le point sur le polar local. C’est ainsi qu’il nous fait découvrir les écrivains du Danemark, de la Finlande, de l’Islande, de la Norvège et de la Suède.

Un ouvrage de référence très complet, comme on les aime, avec l’habituelle présentation élégante des éditions Encrage. (NS)

Dictionnaire du roman policier nordique
Thierry Maricourt

Amiens/Paris, Encrage/Les Belles Lettres (Travaux 54), 2010, 240 pages.

Pauvres Blacklanders

CouvertureÀ l’origine, nous confie l’auteure Belinda Bauer, Sous les bruyères (Blacklands, titre originel) n’était pas censé être un thriller. Elle avait simplement l’intention d’écrire l’histoire d’un petit garçon et de sa grand-mère. C’est en voyant à la télévision une interview d’une mère dont l’enfant avait été assassiné qu’elle s’est proposé d’explorer les limbes de l’horreur en se demandant ce que peut représenter l’impact d’un tel drame sur une famille.

À douze ans, Steven Lamb a l’âge de son oncle Billy Peters lorsque ce dernier a été enlevé, violé et assassiné avant d’être enterré quelque part dans la lande ingrate et inhospitalière d’Exmoor dans le Somerset anglais. De Billy le cadavre n’a jamais été retrouvé, empêchant en quelque sorte la pauvre famille Peters de faire son deuil, de tourner la page si telle chose est concevable suite à une tragédie de cette ampleur : il y a d’abord la mamie qui passe ses journées à regarder par la fenêtre, comme si elle attendait désespérément le retour impossible de Billy ; puis il y a la mère de Steven, Lettie (sœur de Billy), qui charrie un passé tourmenté par la culpabilité et le rejet, et qui n’arrive pas à entretenir avec ses propres enfants des rapports sains et harmonieux ; et il y a Steven, qui creuse, creuse et creuse à la bêche, retournant tel un Sisyphe prépubère la terre argileuse de la lande anglaise à la recherche de la fosse improvisée de Billy, quelque part dans ce mince suaire d’ajoncs et de bruyères.

Convaincu que l’assassin de Billy est nul autre que le tueur en série Arnold Avery, impénitent pédophile qui croupit depuis près de vingt ans en prison, le jeune Steven amorce alors secrètement une correspondance codée avec le psychopathe, espérant lui faire révéler où a été ensevelie la dépouille du pauvre Billy. Cette quête insensée du corps perdu de Billy est perçue par Steven lui-même comme un antidote à tout ce qui empoisonne la dynamique familiale désormais pourrie. Avery n’en attendait pas tant de la vie derrière les barreaux ; il retire de cet échange épistolaire une manière de poursuivre ses petits jeux pervers… Et comme il a tout son temps, il s’accroche à cette correspondance qui le divertit et le fait fantasmer. De la pénombre de sa cellule, Avery n’en finit plus de se gargariser de ce sentiment de toute-puissance, jusqu’à ce qu’il décide enfin de revivre l’extase de ses viols immondes et qu’il prenne la clef des champs.

Sous les bruyères est raconté selon le point de vue du monstre mais aussi, en alternance, selon le point de vue de Steven. On a donc droit dans ces chapitres à des réflexions tout à fait surprenantes, mais si sensées quand on y pense. Son initiation au monde des tueurs en série n’en est que plus bouleversante, lui qui a plutôt l’âge de jouer aux Lego et à rêver de friandises sucrées. « Les chaussettes, c’est tellement banal. Quotidien. Comment quelqu’un qui enfile des chaussettes le matin pourrait-il être un tueur en série ? Les chaussettes ne sont ni cruelles ni dangereuses. Elles sont amusantes, des mitaines pour les pieds, en quelque sorte. Elles transforment les orteils en gonds noueux, en marionnettes comiques. C’est sûr qu’une personne qui porte des chaussettes ne peut pas vraiment représenter un danger pour lui, ni pour quiconque ? C’est sûr ! » L’ingénuité du jeune Steven rend son drame encore plus prenant lorsqu’il est confronté à l’épouvantable. Car en dépit de son jeune âge, Steven en vient à se documenter et il se farcit tout ce qu’il peut dénicher relativement aux tueurs en série, en particulier tout ce qui a été écrit dans les journaux conservés aux archives sur les crimes d’Avery. Le contraste entre le style âpre, dur et sadique de l’ogre insensible et celui tout innocent du petit Steven est frappant et ajoute à la cruauté du sort que réserve le tueur à ces agneaux sacrifiés. Ces lettres que s’envoient Lamb le bien nommé et Avery, présentées de manière manuscrite et donc très réaliste dans des rectangles intercalaires ombragés, font quasiment figure de pacte avec le diable. Comment ne pas perdre son âme en effet quand on doit jouer à devenir l’ami du bourreau de petits êtres innocents ? (SR)

Sous les bruyères
Belinda Bauer

Paris, Fleuve Noir, 2010, 297 pages.

Quand la fin ne justifie pas les moyens

CouvertureLa Ronde des innocents est le premier roman de Valentin Musso (oui, le frère de Guillaume…) et sa première incursion dans le domaine du thriller. Publié par la maison d’édition Les Nouveaux Auteurs, ce roman est paru après avoir suivi un processus de sélection pour le moins original à défaut d’être infaillible : le manuscrit a été plébiscité par un comité de lecture grand public et évalué sous pseudonyme.

Je n’ai pas l’intention ici de jouer les critiques « je-sais-tout », mais… confier l’appréciation d’un manuscrit à la vox populi est tout de même une entreprise risquée. Je pourrais multiplier les exemples de consécration d’œuvres médiocres par le plus grand nombre (voir Da Vinci Code, les romans Harlequin, les séries pornos-polars françaises, und so weiter…). Et je ne suis pas sûr que La Ronde des innocents aurait passé le test d’un examen « professionnel », car ce thriller qui flirte avec divers genres est certes un livre qui ne manque pas de qualité, mais qui affiche aussi quelques défauts notoires. Disons en résumé que si la première moitié est satisfaisante, la suite l’est beaucoup moins…

L’histoire commence par deux histoires parallèles : deux meurtres, deux affaires, deux enquêteurs. L’affaire principale concerne le meurtre de Raphaël Nimier retrouvé torturé et assassiné sur un sentier des Hautes-Pyrénées. Suite à ce drame, son frère Vincent découvre la vie cachée de ce frangin dont il croyait pourtant tout connaître. Entre autres, il apprend qu’il avait une femme et un fils disparus depuis des années sans laisser de traces. Il ne sait pas grand-chose sur eux sinon qu’ils sont en danger de mort. Les hommes qui ont massacré son frère veulent à tout prix les retrouver. Pendant ce temps, à Nice, le lieutenant Justine Néraudeau mène une enquête parallèle sur une autre affaire de meurtre qui, selon une tradition bien convenue, a un lien avec la première.

Jusque-là tout va bien : l’auteur nous accroche, le mystère est bien amené, le suspense s’installe. Les choses se gâtent par la suite quand on découvre l’identité et les « talents » du fils disparu… Le roman bascule dans la science-fiction et flirte dangereusement avec l’invraisemblable jusqu’au dénouement particulièrement raté et cela pour deux raisons : les personnages principaux disparaissent dans la brume de manière abrupte et ce qui arrive au gamin surdoué n’a pas beaucoup de sens. Comment un lecteur, même moyennement intelligent, pourrait-il avaler la couleuvre finale ? Voilà un garçon qui, par la seule force de son esprit, serait capable de pénétrer au cœur d’un réacteur nucléaire pour le faire exploser, mais qui n’est pas fichu de se débarrasser de quelques agents secrets lancés à ses trousses ! Au lieu de ça, il… mais je n’en dirai pas plus, histoire de ménager ma tension !

Musso devrait lire plus de « bonne » science-fiction. D’autres l’ont fait avant moi, mais je ne peux m’empêcher de comparer Valentin Musso à Jean-Christophe Grangé. Mêmes qualités, mêmes défauts… Ce sont d’habiles conteurs, avec une imagination fertile… qui leur fait défaut quand arrive le dénouement ! Par ailleurs, Musso s’inscrit d’emblée dans ce courant du thriller moderne français, pratiqué par Grangé, Chattam et quelques autres, qui fait éclater les genres et flirte volontiers avec le gothique, le fantastique ou la science-fiction. Une mixture qui peut produire d’excellents résultats ou des ratés notoires… (NS)

La Ronde des innocents
Valentin Musso

Paris, Les nouveaux auteurs, 2010, 370 pages.

Mo Hayder reprend du mieux…

CouvertureProies est le septième polar de Mo Hayder, le cinquième dans la série mettant en vedette le commissaire Jack Caffery. À vrai dire, depuis la parution de Tokyo, son incontestable chef-d’œuvre, cet écrivain n’avait réussi qu’à me décevoir. Skin, le polar dont les événements précèdent ceux de Proies ; avait dangereusement fait augmenter ma pression tant l’histoire était grossière et truffée d’invraisemblances. Je me demandais même si je n’allais pas faire subir à Hayder le sort de quelques tâcherons et tâcheronnes bestsellerisants à outrance, spécialistes des polars Ikéa faits sur mesure pour lecteurs pas exigeants et dont je ne prends même plus la peine d’ouvrir les livres. Ayant fait preuve de patience, je ne l’ai pas regretté car, hormis quelques irritants prévisibles, Proies est un polar bien ficelé (dans la catégorie pur divertissement, avec jugement critique en veilleuse !) même si certains éléments sont encore cousus de fil blanc.

Quelques mois se sont écoulés depuis les événements improbables de Skin. Le commissaire Jack Caffery est sur la piste d’un ravisseur d’enfants. De son côté, le sergent Flea Marley décide, non sans risques, de jouer les enquêteurs solitaires et se lance elle aussi sur les traces du criminel qui a toujours une longueur d’avance sur les forces de l’ordre. Frustré par le développement de l’enquête, Caffery fait appel au Marcheur, cet énigmatique vagabond qui semble toujours surgir au bon moment. Cet ancien industriel a connu un drame terrible. Sa fille a été enlevée, violée et assassinée. Il a retrouvé l’individu et l’a littéralement taillé en pièces. Mais il n’a jamais retrouvé le corps de sa fille, tout comme Caffery n’a jamais retrouvé un jeune frère enlevé par un pédophile.

Tout au long du récit, Mo Hayder joue habilement avec les nerfs du lecteur : la tension est constante, l’intérêt soutenu jusqu’au dénouement qui gâte un peu la sauce et cela pour deux raisons. La première concerne l’identité du ravisseur. Évidemment, elle nous surprend, mais, et c’est là le problème dans de nombreux polars contemporains : le choix du personnage me paraît artificiel, « fabriqué », ou en bon québécois, « arrangé avec le gars des vues ». Bref, oubliez le « réalisme », on est dans la fiction, dans le facile ! Par ailleurs, l’incroyable affaire du cadavre planqué par Flea dans Skin, n’est toujours pas résolue, pas plus que la tension sexuelle entre Flea et Caffery. Et peut-on vraiment croire que Caffery, super-flic intègre, qui est persuadé que Flea Marley est une meurtrière, puisse passer ce fait sous silence, allant même jusqu’à empêcher la réouverture du dossier par un de ses subordonnés ? On sait que la passion amoureuse peut nous faire perdre la tête, mais tout de même, dans ce cas, la grosse pilule me paraît difficile à avaler ! Le contentieux est présent pendant toute l’enquête et à la fin, rien n’est résolu. On peut donc supposer que Hayder se servira de cette histoire inachevée dans un prochain opus. Comment s’y prendra-t-elle ? Que sera sera… (NS)

Proies
Mo Hayder

Paris, Presses de la Cité (Sang d’encre), 2010, 438 pages.

Les vies nombreuses de Robert Rotenberg

CouvertureKevin Brace, pour plaisanter, aimait bien se présenter comme « le visage le plus connu à la radio au Canada ». De son studio torontois, il anime depuis des années une émission du matin diffusée d’un océan à l’autre. Pour mesurer un tant soit peu l’impact de la prémisse, imaginez un instant le choc : votre animateur de radio favori est trouvé aux aurores les mains ensanglantées dans son appartement en clamant à son livreur de journaux qu’il a tué sa conjointe, Katherine Torn. Dès ce moment, il se plonge dans un mutisme buté, plutôt ironique compte tenu de son métier, et ne communique plus que par écrit avec qui que ce soit, y compris celle qui assurera sa défense lors de son procès pour meurtre. Rien pour faciliter la tâche de l’avocate Nancy Parish, surtout quand tous ceux qui gravitent autour de Brace et Torn semblent tenir à garder caché quelque secret. Silence radio est le tout premier roman du Canadien Robert Rotenberg, avocat de profession. Le résultat en est d’autant plus surprenant.

Cette connaissance fine des rouages et subtilités du milieu légal et judiciaire contribue à créer un intérêt solide pour ce premier roman très maîtrisé. On apprend beaucoup sur l’univers pas toujours propre des juges, avocats, notamment sur la procédure habituelle menant à la constitution d’un dossier et sur les tactiques fascinantes visant à incriminer, condamner ou disculper un accusé. Rotenberg est généreux dans sa façon de livrer les vieux trucs du métier pour mener à bien une stratégie de plaidoirie intelligente. Il ressort clairement que chaque détail est étudié, calculé fort subtilement. Bien qu’il faille s’attendre à lire beaucoup de pages dont l’action se déroule dans des salles d’audience (le titre originel, Old City Hall est d’ailleurs fort à propos…), le texte ne souffre aucunement de statisme et de ronflants bavardages. Foin de ces prévisibles échanges de plaidoiries, on a affaire ici à une véritable enquête qui se développe parallèlement, dynamique et remplie de ces revirements de situation qui déroutent si positivement le plus attentif lecteur.

Silence radio ne réinvente pas le genre, loin s’en faut. Malgré sa belle efficacité, on pourra même le trouver convenu, s’en tenant de trop près aux codes et grands poncifs du genre. Néanmoins on accroche à cette lecture pour quelques raisons séduisantes. D’abord, il est rare qu’on nous présente un portrait aussi juste de la Ville-Reine, sans complaisance fade ni mesquinerie facile et immature. Rotenberg aime Toronto au point d’en faire quasiment un personnage-phare de son roman, cet attachement lui donnant le droit de l’égratigner à l’occasion et d’en faire ressortir les aspects moins reluisants. Ponctuant la progression du récit, l’étonnante saison fantasmée des Maple Leafs de Toronto devient une pulsation fanatique que comprendront aisément les lecteurs amateurs de hockey. Le sang dans les veines des Torontois coule incontestablement bleu et blanc, dans les désolants moments de déboire comme dans la gloire.

L’histoire du meurtre de Katherine Torn retrouvée poignardée dans sa baignoire est captivante surtout aussi du fait qu’elle est abordée de plusieurs angles : les chapitres plutôt courts alternent les points de vue de plusieurs personnages, comme le procureur, l’avocate de la défense, le journaliste, l’enquêteur, le policier et d’autres encore. Et la plus belle force de cette œuvre est exploitée à bon escient, soit de nous faire adhérer à chaque personnage tellement Rotenberg parvient à les animer, à leur donner une consistance. À un certain point, la question de la résolution du cas de l’assassinat de Torn devient presque secondaire tant l’intérêt est grand pour les destins satellites de cette enquête complexe. On ressent même une certaine forme d’affection pour les personnages forts que sont Ari Greene et Daniel Kennicott, promis à une belle carrière dans la mesure où la fin nous laisse penser à une ouverture possible vers une série de romans les mettant en scène. (SR)

Silence radio
Robert Rotenberg

Paris, Presses de la Cité (Sang d’encre), 2010, 401 pages.

Un héros des temps modernes

CouvertureL’intrigue commence de manière dramatique : un hélicoptère Bell 222 survole le désert, quelque part à l’est de Los Angeles avec à son bord Calvin Franz, un homme blessé, étendu sur un brancard. Il a les deux jambes cassées. Un des deux pilotes ouvre la porte latérale et soulève le brancard à la verticale. Franz bascule en avant, hurle de douleur et tombe dans la nuit. Ce faisant, ses assassins viennent de commettre une grave erreur. Calvin Franz faisait partie d’une unité d’élite de la CIA, maintenant démantelée, commandée par Jack Reacher, personnage principal d’une série de thrillers musclés que l’on doit à Lee Child et qui connaît un très grand succès dans les pays anglo-saxons. J’ai compris les raisons de cet enthousiasme en lisant La Faute à pas de chance (quel titre franchouillardement stupide !), ma première incursion dans le monde du vagabond à la brosse à dents qu’un critique décrit comme étant « balèze comme le mont Fuji et rusé comme un Sioux ». Il aurait pu ajouter qu’il était rapide à la détente, d’une loyauté sans faille, d’un courage à toute épreuve, un grand patriote entièrement dévoué à la défense de son pays.

Dix-sept jours après l’exécution de Franz par des inconnus, Reacher constate que 1030 dollars ont été versés sur son compte en banque, le code d’alerte de son ancienne unité. Reacher n’a pas le choix, il doit les retrouver car le message est clair : les membres de son groupe sont en danger. Qui les menace ? Pourquoi ? C’est ce que lui et les survivants (les autres ont déjà été éliminés ou en voie de l’être) de son équipe devront découvrir en se lançant dans une nouvelle aventure riche en péripéties et en action dans la meilleure tradition du vrai thriller à la Stephen Hunter, Joe Lansdale ou Carsten Stroud.

Dix ans après avoir été démobilisés, les équipiers de Reacher n’ont rien perdu de leur combativité ni de leur efficacité. En face d’eux, il y a des hommes prêts à toutes les bassesses, des hommes d’affaires et des flics véreux prêts à vendre la sécurité de leur pays pour quelques millions de dollars. Il n’y a guère de zone grise dans l’univers romanesque de Lee Child. D’une part il y a Reacher et sa bande qui incarnent les forces du Bien, d’anciens militaires aguerris qui ont un code d’honneur strict et qui sont peu attachés aux biens matériels, donc à l’abri de toute corruption. Ils sont entièrement dévoués à leur commandant qui le leur rend bien : on ne touche pas à un cheveu de l’unité sans en subir les conséquences. Quatre membres manquent à l’appel, les coupables devront paye le prix fort. En face, il y a les « méchants » : rusés, puissants, sans scrupule !

Ne vous fiez surtout pas au titre ringard et mal choisi de cet excellent thriller. Ce roman est un formidable passe-temps pour qui aime se plonger de temps à autre dans un récit d’action pétaradant, au rythme soutenu, sans lassantes jérémiades d’alcoolos et autres sources d’ulcères. Jack Reacher et son équipe sont des hommes et des femmes d’action qui affrontent le danger avec lucidité, conscients des risques. Le fait que certains membres de l’équipe aient été liquidés leur prouve qu’ils ne sont ni immortels ni surhumains. Une série à découvrir… (NS)

La Faute à pas de chance
Lee Child

Paris, Seuil (Policiers), 2010, 452 pages.

Un flic au cœur des ténèbres…

CouvertureHelene Tursten partage avec Henning Mankell, R. J. Ellory et quelques autres écrivains de polars le triste privilège de voir son œuvre romanesque traduite en français dans le plus grand désordre. Un Torse dans les rochers est le premier polar traduit, mais le troisième de son œuvre originale. Le Diable de verre est le deuxième roman traduit, mais le cinquième de son œuvre. Quand il s’agit de romans hors série, c’est un moindre mal, mais quand il s’agit de personnages récurrents, comme ici, cela peut-être extrêmement gênant, surtout quand ils évoquent des faits antérieurs dont nous n’avons pas pu prendre connaissance ! De quoi vous dégoûter de la lecture ! Mais bon… Prenons notre mal en patience mais ne manquons surtout pas une occasion de dénoncer cette pratique barbare et inacceptable !

Dans Le Diable de verre, nous retrouvons l’inspecteur Irene Huss aux prises avec une mystérieuse affaire de triple meurtre. C’est d’abord le beau Jacob Schytellius qui est retrouvé avec une balle dans la tête. Quand Irene Huss et son partenaire se rendent au presbytère d’un cottage du sud de la Suède pour prévenir les parents de la victime, le pasteur Sten Schytellius et sa femme, ils les retrouvent dans leur lit, chacun avec une balle entre les yeux. Des pentagrammes inversés ont été tracés avec le sang des victimes sur les écrans des ordinateurs dont on a soigneusement effacé les disques durs. Les soupçons se portent donc naturellement vers un groupe sataniste qui a déjà brûlé la chapelle. Mais Huss soupçonne qu’il y a plus qu’un rite satanique derrière cette histoire. La clé de l’énigme se trouve peut-être ailleurs…

Irene Huss s’intéresse à Rebecka, la sœur de Jacob, une brillante informaticienne qui travaille à Londres. Malade et dépressive, elle est plus que réticente à répondre aux questions des enquêteurs, tout comme le sont ses collègues et le psychiatre qui prétend la soigner. Ce que découvrira l’inspecteur Huss est à la fois horrible et inattendu, car elle est loin de se douter à quel point les racines du mal sont profondes.

Un Torse dans les rochers ne m’avait pas impressionné outre mesure : un polar mainstream, tout à fait lisible mais sans grande originalité. Le Diable de verre se situe un cran au-dessus. L’intrigue est bien menée, l’intérêt soutenu et la conclusion dramatique et révoltante ! Ajoutons que les romans d’Helene Turstenne sont pas spécialement « suédois ». L’action et les personnages de ce polar pourraient être transposés en Patagonie ou en Abitibi sans que cela change le fond des choses, car le crime répugnant illustré dans ce polar est malheureusement de nature universelle : il se moque de la géographie et n’épargne aucune race, aucune culture, aucun territoire ! (NS)

Le Diable de verre
Helene Tursten

Neuilly-sur-Seine, Michel Lafon, 2010, 324 pages.

Les ailes de la vengeance

CouvertureAu-delà d’une proposition de titre percutante, c’est un impressionnant casse-tête narratif qu’échafaude Benjamin Legrand avec Le Cul des anges. Un projet qui s’annonce au départ ambitieux, et qui remplit bel et bien ses promesses. C’est qu’on nous présente dans les premiers chapitres une galerie de personnages tenant plus de l’ange exterminateur que du chérubin, caractères hétéroclites que tout sépare, sinon une mission vengeresse et un certain penchant pour les magouilles, exécutions commandées et autres basses besognes. Le Cul des anges est habité d’individus mafieux, où chacun va jusqu’à s’esquinter pour rouler son prochain : « Il y avait tellement de duplicité dans chacun de ces deux regards qu’on aurait pu en extraire le gène de la fourberie », dira dans sa langue truculente le narrateur de cette histoire aux allures de récit d’espionnage qui ne cesse de nous étourdir dans sa spirale criminelle.

On se rend compte à la lecture de ce roman noir ayant surtout pour cadre Cannes et la Côte d’Azur que même dans le monde des crapules il existe des degrés, des nuances : certains, dont les tueurs à gages et les cambrioleurs à la petite semaine, peuvent être aussi attachants qu’un Rastignac, alors que d’autres sont détestables sans espoir de rédemption. On parle alors de ces immondes pédophiles ou tortionnaires d’enfants filmant leurs actes innommables, monstres sans scrupule qui ne trouveront bien sûr jamais grâce aux yeux de Legrand. Existe-t-il pires immondices que ces snuff movies pour lesquels un lucratif marché fait désespérer de la nature humaine tant le corrompu que l’innocent ? Des accointances avec un Hell.com, ici servi dans une tonalité plutôt cocasse et débonnaire. Un brin suave même.

S’offrant dans un premier temps comme un kaléidoscope d’aventures en apparence incohérentes et de personnages bigarrés, Le Cul des anges resserre sans qu’il y paraisse l’étau sur ses intrigues disparates pour les faire coïncider, se recouper, se fracasser les unes contre les autres, cela conférant au récit une richesse au préalable insoupçonnée, allant bien au-delà de l’anecdotique synchronicité. Scénariste de grande qualité, Benjamin Legrand obtient dès lors un résultat génial qui nous fait assister à bon nombre de scènes ou de situations du point de vue inverse, tout étant recomposé selon la focalisation et la logique d’un autre protagoniste. Comme dans ces vieux polaroïds, l’image se précise, se définit au fur et à mesure que les revirements rocambolesques se succèdent.

Mais plus encore qu’un scénario complexe qui nous transporte d’une surprise à l’autre, où tout s’entremêle dans une valse de destins croisés où l’amour fou s’oppose aux pulsions assassines, la principale force du Cul des anges réside dans la facilité qu’a Benjamin Legrand à nous faire pénétrer, comme lecteurs, l’univers d’une multitude de personnages fascinants malgré le fait qu’ils correspondent à des stéréotypes mille et une fois calqués. En quelques paragraphes à peine, Legrand arrive à nous accrocher en élaborant pour ces crapules écorchées une vie, un passé, un contexte social forçant l’adhésion inconditionnelle. (SR)

Le Cul des anges
Benjamin Legrand

Paris, Seuil (Roman noir), 2010, 352 pages.

Sur un océan d’amertume…

CouvertureOn trouve de tout dans la Série Noire, même des romans policiers ! Mais Noir océan n’est pas un polar au sens habituel du terme. Il s’agirait plutôt d’une sorte de roman d’aventures maritimes, teinté de noir, de ce noir absolu que l’on trouve dans les profondeurs léthales et abyssales des gouffres océaniques.

À bord du Per se, ils sont neuf membres d’équipage qui quittent le port islandais de Grundartangi à destination du Surinam avec un chargement de minerai. Mais le voyage prévu ne sera pas de tout repos. Chacun des hommes présents à bord semble avoir emporté dans ses bagages quelque terrible secret. Avant de monter à bord, l’un d’eux a tué sa femme dans un accès de jalousie. Un petit groupe prépare une mutinerie car ils ont entendu que la compagnie de fret allait les licencier à la fin du voyage. Ils ont bien l’intention d’empêcher la chose et commettent l’imprudence d’emporter des armes à bord du navire. Par ailleurs, des circonstances rocambolesques font que l’on embarque par erreur un criminel endurci appelé Le Démon pour lequel le navire devient une sorte de refuge provisoire, mais qui n’a guère l’intention de participer aux travaux de l’équipage.

Quand le navire quitte le port, il règne à bord un climat de tempête appréhendée, au propre et au figuré. La tension va encore monter d’un cran quand Jonas l’assassin, commandant en second du navire, sabote tous les moyens de communication, dans un accès de paranoïa aiguë. En quelques heures, les passions et les éléments se déchaînent et c’est un voyage au bout de la nuit qui attend les rudes hommes d’équipage du cargo. Pour corser le tout, d’énigmatiques pirates attaquent le bateau et l’épisode tourne au carnage ! Quand les moteurs tombent en panne (un autre sabotage), le navire se met à dériver vers des mers toujours plus froides et inhospitalières jusqu’à l’issue tragique.

Ce récit est un livre désespéré, d’une noirceur totale, un huis clos maritime, dont l’action se déroule dans un climat permanent de suspicion, de menaces et d’hostilité, qui illustre à merveille l’affirmation de Sartre selon laquelle « L’enfer, c’est les autres » ! Terrible et glaçant ! Noir océan, de Stefan Mani, a reçu en 2007 le Prix de la Goutte de Sang qui récompense le meilleur roman policier ou thriller islandais. Mani est né à Reykjavik le 3 juin 1970 et a grandi dans un village de pêcheurs. Il connaît bien la mer et ses dangers. (NS)

Noir océan
Stefan Mani

Paris, Gallimard (Série Noire), 2010, 476 pages.

Kafka en Corée du Nord

CouverturePour un chroniqueur spécialisé, l’inconvénient majeur d’avoir trop de polars sur le marché, c’est évidemment qu’on ne peut pas tous les lire et donc, il y a des séries que l’on découvre sur le tard, d’autres que l’on ignore à regret, faute de temps. C’est ainsi que j’ai failli passer à côté des romans forts intéressants de James Church (un pseudonyme), un ancien membre des services secrets de l’Ouest, qui a arpenté la Corée pendant des années, et qui s’est lancé dans le polar en 2006 avec The Corpse in the Koryo (Un mort à l’hôtel Koryo, Seuil, 2008), une série remarquable dont l’action se situe en Corée du Nord, avec comme personnage principal l’inspecteur O de la police de Pyongyang. J’ai découvert ces romans avec l’excellent Quand la lune disparaît, deuxième volet de la série, dont la lecture m’a donné envie de découvrir aussi le premier. Or donc…

De retour d’une mission à l’étranger, l’inspecteur O apprend qu’une banque vient de se faire braquer. Fait extraordinaire, incroyable dans ce régime totalitaire où l’on contrôle, comptabilise, pèse et soupèse le moindre de vos pets. Jamais un tel événement ne s’était produit ! Le patron de O lui confie l’affaire et exige des résultats sans délais. Mais dans les hautes sphères du pouvoir, quelqu’un ne tient pas tellement à ce que l’inspecteur découvre la vérité. Lors du braquage, un des voleurs a été renversé par un autobus, mais le cadavre a disparu de la morgue. Mission impossible pour le malheureux détective qui reçoit des ordres contradictoires : son ministère lui enjoint de résoudre l’affaire au plus vite, un autre lui ordonne de laisser tomber. Et ce ne sont pas des paroles en l’air… Les services secrets le kidnappent et le torturent, histoire de lui mettre un peu de plomb dans la cervelle, et de lui faire comprendre qu’il ferait mieux de laisser tomber. Manque de pot pour la hiérarchie, O est un obstiné. Très vite, il est plongé au cœur d’une affaire politique aux accents kafkaïens, une conspiration qui menace le régime, une affaire d’état qui pourrait lui coûter la vie.

James Church réussit très bien à recréer l’atmosphère plombée de cette société refermée sur elle-même, où chaque parole est soigneusement pesée, où un mot ou une expression malheureuse peut être très mal interprété, avec des conséquences funestes. Les personnages évoluent dans un climat de paranoïa (voire de terreur) constant. En cas d’erreur, même minime, ils font face à la déportation dans un camp de rééducation ou à une exécution sommaire. Les murs ont des oreilles ! L’inspecteur O et son supérieur Min ont beau être des enfants du régime, dont ils connaissent les rouages et le fonctionnement chaotique et invraisemblable, ils évoluent constamment en terrain miné, soupesant soigneusement chacune de leurs paroles. Conséquence : les dialogues sont singuliers et tiennent parfois de la joute oratoire de diplomates. L’arrivée d’un policier anglais, chargé de la protection d’un dignitaire en visite, permet à l’auteur de nous offrir une sorte de contrepoint extérieur, un regard différent, très critique, non dénoué d’humour sur la vie et la société nord-coréennes.

Ce roman est un bel exemple de ce phénomène très courant dans le polar contemporain que j’ai baptisé le « crime en terre étrangère ». Dans ce type de récit, l’auteur, de nationalité x nous entraîne dans un pays lointain y, différent du sien, avec des personnages du cru. Il combine les éléments traditionnels du roman policier (enquête criminelle) et un certain dépaysement, et nous propose par la bande la découverte d’une société, d’une mentalité autre.

Au moment où la Corée du Nord, dirigée par un illuminé de la pire espèce, menace de recourir à l’arme nucléaire et multiplie les provocations, il est intéressant de découvrir ce regard interne aigu et éclairé sur un monde fermé, totalitaire, incompréhensible à notre mentalité occidentale et qui par moments, nous semble carrément extraterrestre ! (NS)

Quand la lune disparaît
James Church

Paris, Seuil (Seuil Policiers), 2010, 336 pages.

Tête de Turk

CouvertureTurk Henry, naguère bassiste du plus célèbre groupe de rock heavy metal de l’histoire, Metal Assassin, est depuis peu marié à Sheila, une superbe mannequin néanmoins sur le déclin. Cet homme à femmes, d’une vulgarité consternante, s’efforce donc du mieux qu’il peut de suivre la voie de la fidélité en suivant les préceptes de la monogamie, ce qui n’est pas chose facile quand on s’est fait diagnostiquer une sévère addiction au sexe par son psy.

Pendant leurs vacances à Phuket en Thaïlande, Sheila se fait kidnapper par le capitaine Somporn et sa bande alors qu’elle participe avec un groupe de touristes à un safari. Somporn et ses pirates sans bateau pour le moment, tous anciens commandos d’élite de l’armée thaïlandaise, ne s’attendaient certes pas à une aussi jolie prise : non seulement n’ont-ils jamais vu une femme ayant une aussi belle peau blanche, mais ils n’auront aucun mal, semble-t-il, à faire cracher la rançon d’un million de dollars américains au richissime mari de Sheila. Mais Turk Henry, grand buveur de bière à la silhouette de phoque, est-il l’homme de la situation pour délivrer la ravissante Sheila de l’emprise du capitaine Somporn ? La chose est-elle seulement souhaitable, dans la mesure où se développe entre l’otage et son ravisseur thaï un attachement et un désir croissants, démonstration des conséquences toujours étonnantes de ce qu’on appelle le syndrome de Stockholm ?

De choisir comme personnage principal de roman une vedette grossière du heavy metal, dont les rots sincères sont autant de solos graves et retentissants dans le silence de la nuit éthylique thaïlandaise, voilà qui ouvre bien entendu la porte à l’exploration des plus folles expériences et qui met la table à des situations bien loufoques. Débridé à souhait, Salty est de la trempe de romans hilarants tels qu’Un privé à Babylone (Richard Brautigan) ou Pulp (Charles Bukowski) ; comme eux, le mélange de grotesque et d’humour absurde nous laisse constamment un sourire aux lèvres.

Dans Salty, les habitants de Bangkok sont dépeints comme des escrocs, des arnaqueurs essayant de rouler le premier pigeon venu – tant mieux s’il est occidental. Et c’est connu, on y trouve du sexe facile et de l’opium à volonté ; bref, Turk s’accommode très bien du fait d’avoir atterri en terre de débauche, même s’il est sujet à la tentation sexuelle à toute heure du jour. Si au départ la description de la Thaïlande nous a paru négative au point où on aurait pu taxer Mark Haskell Smith de racisme, on en vient à comprendre par la critique cinglante de l’American way of life, surtout en ces années de paranoïa à l’égard de toute menace terroriste, que l’auteur frappe en réalité tout ce qui bouge. On voit se profiler l’ombre de W. Bush et de sa politique antiterroriste, appliquée dans Salty par le zélé et malhonnête fonctionnaire Ben Harding, employé caricatural de la ICE (Immigration and Customs Enforcement). Stéréotype de l’Américain qui arrive mal à s’adapter en territoire étranger, Ben est à ce point mal acclimaté à Bangkok qu’il répugne à manger cette « nourriture qui allait [lui] enseigner l’alphabet des hépatites ».

Même si Mark Haskell Smith est capable d’une belle sensibilité et d’une délicatesse touchante, même s’il sait tenir un discours philosophique cohérent et plutôt convaincant, il faut le reconnaître, sur l’absurdité de l’institution du mariage, Salty appartient d’abord et avant tout à ces lectures légères et essentiellement divertissantes, celles qui font du bien le temps trop court qu’elles durent. Son style vivant, percutant, vise le plus souvent l’effet humoristique et rate rarement la cible. Il faut au passage louer la contribution de Julien Guérif, dont la traduction française nous fait sentir toute la folie langagière de l’auteur américain. (SR)

Salty
Mark Haskell Smith

Paris, Rivages (Thriller), 2010, 286 pages.

Entre meurtre et passion : un polar mi-figue mi-raisin

CouvertureL’œuvre de Lynda La Plante a été traduite dans un certain désordre, mais les éditions du Masque (grâce sans doute à la vigilance de Marie-Caroline Aubert) ont épargné cet outrage à l’excellente série mettant en vedette l’enquêtrice Anna Travis dont les aventures respectent l’ordre chronologique.

Entre cœur et raison (quel titre de roman Harlequin !) est le troisième épisode des aventures de Travis et fait suite à l’excellent Le Dahlia rouge dont il n’a malheureusement ni l’intérêt ni la puissance dramatique. En vérité, j’ai failli lâcher assez vite ce polar mal équilibré dont la première partie ressemble davantage à une intrigue de roman sentimental qu’à un véritable polar. Alors que la trépidante enquête sur le Dahlia rouge est chose du passé, Anna Travis et James Langdon vivent ensemble, mais, règlement oblige, ne travaillent plus sur les mêmes affaires. Alors qu’il enquête sur le meurtre d’une prostituée, l’inspecteur chef Langdon est sauvagement attaqué à la machette. Très gravement blessé, Langdon doit passer de longues semaines à l’hôpital puis suivre une rééducation des plus douloureuses.

Alors qu’Anna se démène pour lui remonter le moral, James Langdon révèle son vrai caractère : une tête à claques égoïste, un râleur compulsif, colérique, bref un bon flic, obstiné, efficace, mais un type antipathique vraiment pas fréquentable ! Cette partie plutôt pénible occupe tout de même une centaine de pages où l’essentiel de l’intrigue tourne autour des rapports « amoureux » ambigus, passionnels et conflictuels entre Travis et Langdon. Il faudra le retour au travail quasi miraculeux de ce dernier pour que le roman trouve enfin son rythme. Mais le mal est fait : aux yeux du lecteur, Langdon est déconsidéré et quand il rompt enfin avec Anna, nous poussons un véritable soupir de soulagement !

Pendant la convalescence de son amant, Travis a été appelée à enquêter sur une autre affaire, laquelle évidemment (conventions, conventions…) s’avérera être en lien direct avec l’agression de Langdon ! (dans l’univers du polar, le dieu Hasard fait bien les choses…) Ce dernier n’a qu’une obsession : mettre la main au collet de son agresseur.

C’est le dénouement, bien pensé et dramatique à souhait, qui sauve ce livre d’une certaine médiocrité : à la toute fin de l’enquête, Anna Travis et James Langdon se retrouvent dans une situation plus qu’épineuse qui annonce une suite.

Les polars de Lynda La Plante ont souvent une toile de fond psychosociologique. Ses héros sont aux prises avec des problèmes sociaux épineux. Ici, l’auteur ratisse large puisqu’il est question de l’immigration clandestine et de ses conséquences sur le taux de criminalité de plus en plus élevé en Grande Bretagne, de la libération anticipée des criminels sexuels récidiviste, de vaudou, de prostitution et de drogue. Mais il reste que Entre cœur et raison n’est pas le meilleur livre de cette série. (NS)

Entre cœur et raison
Lynda La Plante

Paris, Le Masque, 2010, 430 pages.

Meurtres et « jass »…

CouvertureAu début était le jass : une « musique comme jamais personne n’en avait jamais entendu, rugueuse et tapageuse, bruyante et rapide. Les Nègres s’étaient enflammés les premiers, puis les Créoles, et la fièvre avait enfin gagné les Blancs ». Cette musique âpre et rythmée, était surtout jouée par des hommes de couleur, généralement illettrés, dans les parties les plus sordides de la ville. Elle est la toile sonore de Jass, de David Fulmer, deuxième volet de la passionnante série des enquêtes de Valentin Saint-Cyr, détective créole à la Nouvelle Orléans en 1908 et responsable de la sécurité dans les principaux bordels de Storyville, le quartier chaud de la ville.

Un an après avoir résolu l’affaire traumatisante des meurtres de prostituées dans laquelle était impliqué le musicien Buddy Bolden (voir Courir après le diable), Saint-Cyr est à nouveau confronté avec des crimes violents. Quatre musiciens de « jass » ont été assassinés en l’espace de quelques jours. Ils appartenaient tous au même groupe dont le dernier membre se cache. L’affaire s’avère plus compliquée que prévue quand la police, le maire en personne, puis Tom Anderson, le roi incontesté de la pègre de Storyville, lui ordonnent de renoncer à son enquête. Quand une belle jeune femme dont il assurait la protection est sauvagement assassinée à son tour, Saint-Cyr décide de foncer malgré les mises en garde et les menaces.

Comme le dit si bien le descriptif du roman, Jass est un livre sensuel et envoûtant qui évoque la naissance du jazz (avec, entre autres, la présence du très coloré Jelly Roll Morton) et l’atmosphère unique de la Nouvelle Orléans au début du vingtième siècle, baignée de musique et de bourbon, de vaudou et de meurtres sanglants. David Fulmer, écrivain, journaliste et photographe, est un grand connaisseur du jazz de la Nouvelle Orléans.

Petit détail irritant : contrairement à ce qu’affirme l’éditeur, Fulmer n’a pas remporté le Shamus Award (un trophée prestigieux décerné depuis 1981 par The Private Eyes Writers of America) avec Jass, mais avec Courir après le diable dans la catégorie « meilleur nouveau roman » en 2002. Par ailleurs, autre erreur (probablement commise de bonne foi, question de date), lors de la parution de Courir après le diable (2008) l’éditeur affirmait que c’était là le premier volume d’une trilogie consacrée au détective Valentin Saint-Cyr, alors que dans les faits la série compte déjà quatre titres dont le dernier Lost River est paru en 2009. Ces gens-là consultent-ils parfois le dieu Google avant de se tirer dans les pieds avec volupté ? (NS)

Jass
David Fulmer

Paris, Rivages (Thriller), 2010, 362 pages.

Demain, l’apocalypse !

CouverturePassionnant et terrifiant ! Tels sont les deux adjectifs qui me viennent spontanément à l’esprit après avoir refermé La Théorie des dominos, un thriller d’un réalisme inquiétant et qui, toutes proportions gardées, nous rappelle Sa Majesté des Mouches, de William Golding ou Terre brûlée de John Christopher, deux romans qui véhiculaient le même message : la civilisation est une chose fragile et il suffit de peu pour que l’homme replonge dans la barbarie et la loi de la jungle !

La Théorie des dominos raconte les épreuves que traverse une famille anglaise (et le monde !) quand éclate le pire des scénarios : des attentats multiples, bien coordonnés dans divers endroits stratégiques, arrêtent le flux du pétrole ! Le lundi, ce sont les attentats, les explosions, la destruction… Le mardi, les marchés s’effondrent et les transports sont mis en quarantaine (plus de trains, d’avions, d’autobus et fermeture partielle ou complète des autoroutes). Le mercredi : restriction de l’approvisionnement en vivres et en énergie. Jeudi : coupures d’électricité, prise d’assaut des magasins. Vendredi : la panique et le chaos s’installent dans les rues. Les forces dites de l’ordre sont impuissantes à contrôler les masses déchaînées (les gangs de rue s’en donnent à cœur joie !). Toutes ces séquences, dignes d’un film catastrophe, sont solidement documentées et présentées de manière réaliste, à travers les aventures de la famille d’Andy Sutherland, l’homme qui avait prévu la catastrophe après avoir rédigé un rapport volumineux sur le sujet pour de mystérieux commanditaires. Alors que la panique s’installe, que les instincts les plus sauvages, les plus brutaux reprennent le dessus, Andy se rend compte que ce qui est en train de se produire suit, chapitre après chapitre, le scénario de politique-fiction qu’il avait envisagé. Ses mystérieux commanditaires sont en train d’appliquer de manière méthodique, systématique, le scénario d’enfer qu’il leur avait livré sous forme de rapport scientifique. Mais qui sont-ils ? À quoi jouent-ils ? Quel est l’intérêt de plonger le monde dans le chaos alors qu’aucune région n’est vraiment épargnée ?

Alex Scarrow (que j’ai rebaptisé Alex Scary) nous entraîne à un rythme d’enfer dans cette intrigue qui flirte avec divers genres. À la fois roman d’espionnage et récit de guerre (les séquences en Irak sont remarquables, palpitantes !), mâtiné de thriller, La Théorie des dominos ne laisse guère de répit au lecteur. Dès les premières pages, l’intrigue est frénétique, les événements se bousculent, s’enchaînent, toujours plus dramatiques, toujours plus angoissants, jusqu’au dénouement d’un fatalisme oppressant ! De quoi vous secouer et surtout, une invitation à réfléchir à notre monde entièrement dépendant du pétrole et de technologies aussi sophistiquées que vulnérables. Que se passera-t-il quand les réserves de pétrole seront épuisées ? Ce jour arrivera, peut-être plus tôt que prévu. Serons-nous prêts ? Alex Scarrow prétend que non ! Et il nous en fait la démonstration de manière fulgurante !

Un roman que l’on devrait faire lire à tous nos politiciens et dont on espère qu’il ne donnera pas de mauvaises idées aux mauvaises personnes ! Personne n’a envie de vivre le cauchemar que traversent les quatre membres de la famille Sutherland ! (NS)

La Théorie des dominos
Alex Scarrow

Paris, Le Cherche midi, 2010, 502 pages.

Revue Alibis – Mise à jour: Octobre 2010

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