Encore dans la mire 35

Encore dans la mire

André Jacques, Richard D. Nolane, Simon Roy et Norbert Spehner

Exclusif au volet en ligne (Adobe Acrobat, 1.05Mo) d’Alibis 35, été 2010

Recherche tragique du temps perdu

 [Couverture] J’avais lu quelques romans d’Arnardur Indridason qui m’avaient bien plu. Hypothermie m’a littéralement emporté.

L’intrigue principale est assez simple. Karen se rend au bord du lac Thingvellit dans un chalet qu’une amie, Maria, lui a prêté pour quelques jours. À son arrivée, elle trouve Maria pendue à une poutre de la salle à manger. Le médecin légiste, les policiers, tout le monde conclut à un suicide. Maria avait toujours été psychologiquement fragile et la mort de sa mère, survenue quelques mois plus tôt, l’avait plongée dans une dépression profonde. Son entourage est donc convaincu que Maria s’est suicidée. Tout le monde sauf Karen : « Ce n’était pas son genre… ». L’argument est mince. Mais assez fort pour convaincre le commissaire Erlendur d’essayer d’y voir plus clair.

Erlendur cherche, dès lors, à comprendre le geste de Maria, à comprendre Maria. À comprendre son passé marqué par un drame ancien (la mort de son père noyé sous ses yeux), à comprendre sa fascination pour l’au-delà qui la pousse à chercher des « signes » des disparus et à consulter des médiums. Sans autorisation de ses supérieurs, sans mandat, en solitaire, Erlendur commence alors, comme une araignée, à tisser sa toile. Avec patience et entêtement.

Parallèlement à l’intrigue principale, Erlendur cherche aussi à éclaircir deux drames anciens et non élucidés : les disparitions survenues vingt ans plus tôt d’une jeune fille et d’un jeune homme qui se sont volatilisés dans la nature, séparément et sans laisser de traces.

Il cherche aussi à résoudre quelques problèmes familiaux et à renouer avec ses enfants qu’il a plus ou moins abandonnés lors de son divorce. Il cherche enfin, à faire le deuil de son frère aîné qui est disparu lui aussi bien des années plus tôt. À cette époque, Erlendur, son père et son frère étaient partis à la recherche de brebis égarées dans les montagnes arides de l’arrière-pays islandais. Une épouvantable tempête de neige s’est levée. Tous trois ont été séparés. Le père a réussi à revenir seul à la maison, les secouristes ont retrouvé Erlendur enfoui sous la neige et ont réussi à le ramener à la vie, mais personne n’a jamais retrouvé le frère. Depuis ce temps, son fantôme le hante.

Bien sûr, la multiplication de ces intrigues parallèles ralentit l’intrigue principale. Celle-ci est d’ailleurs assez banale et elle pourrait, sans cela, ressembler à une enquête à la Colombo : celle d’un policier qui revient continuellement à la charge avec ses petites questions emmerdantes. Mais ce sont précisément ces intrigues parallèles qui, agissant comme des résonateurs, donnent au drame toute sa densité tragique.

Cette densité tragique, celle de Maria comme celle d’Erlendur, est sans doute la plus grande qualité d’Hypothermie. Comme dans les meilleurs Mankell ou dans les meilleurs Lehane, Indridason réussit à nous faire pénétrer dans les profondeurs les plus sombres de l’être humain et à nous peindre sa douleur.

Profondeur et densité aussi des thèmes du roman. La mort évidemment et les mystères de l’au-delà abordés ici sans l’appareillage un peu kitch d’un fantastique de pacotille. La nature islandaise, belle mais aussi dure et mortelle, avec ses paysages froids, dénudés, et ses lacs aux eaux profondes qui cachent tant de mystères. Autre thème : les légendes du pays souvent anciennes (sorcières condamnées et noyées, maisons hantées) qui viennent, elles aussi, ajouter une strate plus profonde encore aux tragédies d’aujourd’hui.

Présent, passé familial et passé mythique forment ainsi une trame serrée qui donne toute sa force à Hypothermie. Même le livre que la mère de Maria aimait tant et qui sera le « signe », le déclencheur de tout le drame est ici significatif de cette quête des temps anciens : À la recherche du temps perdu de Marcel Proust.

Non ! En Islande, il n’y a pas que les volcans qui entraînent des tragédies. (AJ)

Hypothermie
Arnardur Indridason

Paris, Métailié (Noir), 2010, 296 pages.

Du nouveau dans la filière québécoise…

 [Couverture] À moins que le flot ne tarisse soudain de manière inattendue, 2010 sera une année faste pour le polar québécois, non seulement en quantité de livres publiés (on va certainement battre un record annuel de production…) mais aussi en qualité, avec en prime l’apparition de nouveaux auteurs prometteurs.

Après Il ne faut pas parler dans l’ascenseur, de Martin Michaud (Goélette), ma deuxième découverte québécoise de 2010 est sans conteste Bois de justice, le premier tome de la trilogie « Les Marionnettistes », de Jean Louis Fleury.

En plus d’être un roman d’enquête bien ficelé, ce polar vient combler un vide que j’ai déjà eu l’occasion de déplorer : une histoire qui se déroule en partie dans l’univers des chasseurs, dont l’intrigue investit ces lieux riches en potentiel dramatique mais peu explorés dans le polar local que sont les grands espaces naturels québécois, ces régions sauvages propices au crime ou aux « accidents » de chasse…

En Montérégie, dans le Haut-Richelieu, près de la frontière américaine, un justicier prend des risques énormes en réglant les comptes des résidants de son village. Il élimine un à un quatre personnages au passé crapuleux dont un chef de motards, abattu lors d’une partie de chasse. L’arme du crime est toujours la même : un revolver français MAS, série 1893, une arme vieille de cent onze ans. C’est à la Sûreté du Québec qu’il incombe de mener l’enquête et pour Aglaé Boisjoli, une jeune stagiaire, c’est l’occasion de faire ses preuves et de se tailler sa place dans cet univers dominé par des hommes pas toujours très compétents ou désireux de collaborer avec la petite nouvelle, une jeune femme à l’intelligence vive et fort jolie au demeurant ! Grâce à sa formation de psychologue, Aglaé Boisjoli va pouvoir affronter un tueur atypique qui se cache parmi la bonne dizaine de suspects possibles.

Dans un avertissement au lecteur, l’auteur affirme que « Toute ressemblance des personnages mis en situation dans ce texte avec des personnages vivant dans le Haut-Richelieu de la Montérégie n’est pas forcément fortuite ». En effet, le lecteur perspicace n’aura guère de mal à identifier un des suspects, le journaliste Paolo Ghedin, d’origine italienne, grand amateur de vélo, comme étant un grand chroniqueur devant l’éternel dans le plus grand quotidien français d’Amérique. Est-il nécessaire d’en dire plus ? Le portrait qu’il trace du personnage est assez… coloré et intrigant !

En tout cas, voici une histoire policière bien ficelée, un polar régionaliste qui vient s’ajouter à ceux de Jean Lemieux et de Maurice Gagnon, un premier roman particulièrement réussi qu’on lit avec beaucoup de plaisir. Seul bémol, le style, parfois fleuri, du sieur Jean Louis ! L’emploi de l’imparfait du subjonctif dans une histoire de motards, en contrepoint de la langue populaire voire vulgaire de certains protagonistes, c’est un peu comme une verrue sur les fesses de Brigitte Bardot (jeune !). Ça détonne… On lui suggère de corriger le tir dans les prochains romans (ça ne devrait pas être trop difficile pour un chasseur !) et d’oublier les exigences parfois ringardes de la fichue concordance des temps. Par contre, il faut reconnaître que dans le premier chapitre, savoureusement suranné, à la fois drôle, érotique et très pince(fesses)-sans-rire, il est tout à fait approprié. Comme quoi tout est relatif… Et ça n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion de reprocher à un auteur… de trop bien écrire !

Jean Louis Fleury est historien de formation. D’origine française, il a été envoyé au Québec comme coopérant et, comme moi, il a vite compris qu’il valait mieux y rester. Il est à la retraite depuis 2000. Un nouvel auteur à suivre… (NS)

Les Marionnettistes T.1 : Bois de justice
Jean Louis Fleury

Laval, Guy Saint-Jean, 2010, 406 pages.

Sur les traces des Bow Street Runners…

 [Couverture] Les Derniers Jours de Newgate, d’Andrew Pepper, est le premier d’une brillante série de polars historiques très réalistes dont on pourrait dire, toutes proportions gardées, que ce sont des polars noirs du type hard-boiled transposés dans le passé, le Londres de 1929 n’ayant rien à envier au Chicago du temps de la Prohibition. À ce jour, quatre romans de la série sont parus, un seul a été traduit.

Ce livre met en scène un dénommé Pyke (pas de prénom… même dans les moments les plus intimes, il refusera de faire cette confidence sur l’oreiller !). Ce jeune homme séduisant et robuste est membre des Bow Street Runners, un corps de sergents de ville créé par l’écrivain Henry Fielding, en 1749, afin de mettre un peu d’ordre dans les rues de la ville. Leur quartier général se trouvait au numéro 4 de Bow Street, lieu de résidence de Fielding. Quand Henry se retire en 1754, il est remplacé par son frère Sir John Fielding, un magistrat aveugle connu sous le nom de « Blind Beak of Bow Street », qui en fait une véritable force de police organisée et y ajoute des hommes à cheval (les aventures de sir John Fielding sont évoquées dans une série de polars historiques de Bruce Alexander, série disponible chez 10/18).

En 1829, c’est un dénommé Sir Richard Fox qui commande les troupes. Le problème, avec ces hommes, c’est qu’ils sont souvent des individus à la moralité douteuse qui se distinguent peu des malfrats qu’ils traquent. Par exemple, Pyke touche un pourcentage quand il ramène à son propriétaire légitime le butin du voleur qu’il vient d’épingler. Pour arrondir ses fins de mois, Pyke organise donc des cambriolages bien ciblés, ramène l’argent, les bijoux ou autres biens volés et touche sa part ! Une manière rapide et efficace de s’enrichir !

Parmi ses victimes, il y a Lord Edmonton, un aristocrate influent et vindicatif qui, quoique méfiant, choisit Pyke pour lui confier une mission délicate : enquêter sur un détournement de fond dont a été victime l’une des banques de son frère. Pyke piste le suspect jusque dans un immeuble d’un quartier mal famé et là, découvre une scène d’horreur : un couple et son bébé ont été sauvagement assassinés. Pyke enquête sur ce triple meurtre, mais ce qu’il découvre ne fait pas l’affaire de certains individus mal intentionnés qui lui tendent un piège : Pyke est accusé de meurtre et jeté en prison. Grossière erreur ! Le meilleur des Bow Street Runners est un homme plein de ressources que l’on ne mène pas facilement au gibet. La suite sera sanglante !

Variation historique et londonienne sur le thème du détective dur-à-cuire, Andrew Pepper met en scène un personnage fort complexe, redoutable et charmant, d’une intelligence brillante, mais à la morale élastique, un type « darwinien » qui évolue dans une jungle urbaine riche en conspirations, intrigues, conflits religieux (avec massacres, meurtres et émeutes), corruption et morts violentes, le tout décrit assez crûment, sans euphémismes ou fards.

Pour ce personnage étonnant, plus grand que nature, Pepper s’est probablement inspiré d’Eugène-François Vidocq (le Vautrin de Balzac) qui est mentionné dans le texte et qui a plus d’un point commun avec le personnage principal. Pyke est un tueur de sang-froid dont la route est parsemée de cadavres. Sa vengeance sera terrible. Il fait subir une fin horrible à tous les hommes qui l’ont piégé : on n’oubliera pas de sitôt comment il se débarrasse du dénommé Swift en le donnant en pâture aux rats !

Ce roman très noir est une évocation brillante de l’Angleterre pré-victorienne, un polar historique crédible, réaliste, comme on les aime, avec juste qu’il faut de détails pour satisfaire notre curiosité et une bonne dose de suspense et d’action pour entretenir l’intérêt. Une série à suivre, assurément… (NS)

Les Derniers Jours de Newgate
Andrew Pepper

Paris, Rivages (Thriller), 2010, 396 pages.

Les collines de la terreur du Harrikin

 [Couverture] « Prenez Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme de Cormac McCarthy, et Délivrance de James Dickey, puis doublez l’impact. » Stephen King a le don d’exagérer quand il parle de la charge qu’exerce sur le lecteur le roman de William Gay La Mort au crépuscule. Si on est loin ici du calibre des deux œuvres citées en référence, il faut reconnaître à King le mérite d’avoir eu l’intuition heureuse dans le choix des analogies littéraires. Gay s’inscrit volontairement dans une tradition, à tout le moins une filiation avec ces auteurs, au point où il cite en exergue McCarthy. Quand il se fait descriptif, dans sa peinture de paysages laids, délavés et froids, William Gay se rapproche davantage encore de la gravité désespérée de La Route du même vieux Cormac.

Seul au monde, traqué comme une bête, le jeune Kenneth Tyler lutte pour sa seule survie, dans un lieu inhospitalier où tout est menace et péril. Comme on peut le remarquer dans toutes les œuvres mentionnées ci-dessus, La Mort au crépuscule appartient d’emblée à cette catégorie des héritiers du roman western : on a beau changer d’époque et adapter les rôles, la dynamique demeure toujours la même. Déguerpissez, les Hillbillies édentés à salopettes de l’Amérique profonde reprennent du service.

Au registre ahurissant des déviances scabreuses, il faut désormais ajouter celle du croque-mort Fenton Breece, misanthrope rejeté, car craint par ses concitoyens. Isolé, il dégage néanmoins l’assurance tranquille de celui qui aura sur tous ces futurs cadavres le dernier mot. Non seulement ce dément entrepreneur de pompes funèbres a-t-il les gens en horreur, mais il se venge en profanant les corps qu’il prépare avant même l’inhumation. Convaincu des propensions sacrilèges de Breece, Kenneth Tyler procède pelle à la main à l’exhumation nocturne des corps afin de mettre au jour les activités épouvantables de l’embaumeur : que ce soit ce vieillard rendu eunuque dans la salle des pompes funèbres, ou cette défunte avec entre les cuisses l’organe génital du premier, rien ne freine l’élan de ce cinglé nécrophile qui remplit les fosses de corps dans une débauche éhontée ou alors les cercueils de détritus. Alors que notre tradition millénaire voue un culte respectueux aux défunts, Fenton Breece spolie les morts, poussé par une sombre pulsion perverse.

Or, les Tyler cherchent à tirer profit de leur connaissance des profanations du croque-mort. Au chantage, Breece réplique en engageant un désaxé, Granville Sutter, qui s’improvise tueur à gages pour récupérer des documents compromettants et réduire au silence ses ennemis importuns. Cette traque aux forces inégales se déplace dès lors dans l’hostile forêt montagneuse du Harrikin, allégorie d’un éprouvant voyage initiatique pour Tyler. L’ombre inquiétante de certains contes des frères Grimm assombrit jusqu’aux clairières de ces bois maudits.

La prémisse résurrectionniste rappelle à grands traits le roman gothique anglais et prépare le terrain à ce qui deviendra un récit de chasse à l’homme rappelant d’autres œuvres mieux conduites. Nous sont proposés des personnages caricaturaux, sans finesse ni nuance. William Gay n’est décidément pas un maître du suspense, il n’a ni le souffle ni l’envergure pour maintenir avec efficacité une tension digne des grands du genre. L’aboutissement de cette poursuite infernale déçoit, tellement on en devine le trajet et les secrets ; et quand on nous étonne, c’est par le recours à des astuces improbables qui font quitter le réalisme et la vraisemblance. Le délire et l’onirisme guettent les personnages au fur et à mesure que leur plongée dans le Harrikin se prolonge. Personne ne sort indemne de cette histoire, sinon le lecteur… (SR)

La Mort au crépuscule
William Gay

Paris, Le Masque, 2010, 310 pages.

Cinq secondes ? Une éternité quand on meurt…

 [Couverture] Jacques Savoie, écrivain prolifique et scénariste bien connu (Les Portes Tournantes, 1985), déclare à qui veut l’entendre que son dernier roman Cinq secondes n’est pas un roman policier, ce qui est son droit le plus strict, comprenons-nous bien ! Mais de deux choses l’une : ou bien s’agit-il là d’une de ces agaçantes coquetteries de diva de la littérature générale terrifiée à l’idée d’être associé à un genre réputé populaire, ou encore Savoie a une (agatha)christie de conception fausse de ce qu’est le polar moderne, un genre complexe, qui, à travers un schéma narratif de polar, est en mesure de traiter de thèmes universels, y compris la notion de pardon qui est, semble-t-il, au cœur de la thématique de ce roman.

Trêve de balivernes, une histoire qui a comme personnage principal un policier qui enquête sur un quadruple meurtre dont le motif semble inexplicable, n’en déplaise à l’auteur et aux puristes, on appelle ça un roman policier, un polar psychologique qui interroge la notion de culpabilité ! Or donc…

En pleine salle d’audience du palais de justice de Montréal, Brigitte Leclerc abat de sang-froid un garde de sécurité (dont elle a subtilisé l’arme de service), son avocat, le juge et un témoin ! Puis elle retourne l’arme contre elle et se retrouve plongée dans le coma, après une expérience de mort imminente d’une durée de cinq secondes, cinq secondes qui deviennent autant de chapitres, dans lesquels la jeune femme revit son passé, remonte le fil des événements qui ont conduit à son geste fatidique.

En parallèle, Jérôme Marceau, un enquêteur de la police de Montréal, est chargé de faire la lumière sur ces événements tragiques. Marceau est un flic improbable, hors norme parce que mulâtre et quasi-manchot (depuis quand engage-t-on des infirmes dans la police ?). Cruellement surnommé Aileron par ses collègues (il a un petit bras atrophié, vestige de la thalidomide), il arpente le Montréal souterrain avec aisance, en en explorant les moindres recoins. Bien décidé à faire toute la lumière sur cette triste affaire, il remonte dans le passé de cette Brigitte, qui se faisait aussi appeler Julie, une victime qui n’a pas su pardonner.

Une partie de ce roman a été inspirée par une expérience de mort imminente subie par Savoie. Brigitte Leclerc en fera l’expérience pendant cinq secondes au tribunal, et Marceau connaîtra la sienne à la fin dans des circonstances rocambolesques. Quand un auteur de littérature générale s’aventure dans le polar, le résultat est souvent désastreux. Les exemples sont nombreux. Dans le cas de Savoie, c’est plutôt une réussite parce que ce livre est d’une lecture agréable, avec des personnages intéressants, une narration fluide (on sent la patte du scénariste habitué à couper dans le gras et le superflu), et une structure ingénieuse. La question ici n’est évidemment pas de savoir « qui est le coupable ? » mais bien « pourquoi le coupable a-t-il agi ainsi ? »

Quoi qu’en en dise, quoi qu’on en pense, dans les deux cas, Cinq secondes est bien un roman policier ! Un pastiche de roman policier ? Ça se discute… (NS)

Cinq secondes
Jacques Savoie

Montréal, Libre Expression, 2010, 312 pages.

Le Monstre de Florence n’est pas celui que l’on pense…

 [Couverture] À la lumière des incroyables sottises écrites sur divers sites Internet, véritable tour de Babel des ignorants et des illettrés, il importe tout d’abord d’insister sur un fait : Le Monstre de Florence, de Douglas Preston et Mario Spezi, n’est pas un roman, mais un essai, le récit parfois délirant d’une collaboration, d’une enquête qui a tourné au cauchemar à cause des dérives de la justice italienne et de magistrats carriéristes et incompétents.

Rappelons brièvement les faits… De 1974 à 1985, sept couples furent assassinés dans les collines entourant Florence. Quatorze victimes, un nombre incalculable de suspects, des dénonciations, de folles rumeurs, plusieurs procès, des morts suspectes et, près de quarante ans après les faits, toujours pas de coupable, malgré les affirmations contraires de certains flics italiens.

En août 2000, l’écrivain de thriller Douglas Preston s’installe en Toscane pour y écrire un thriller. Il fait la connaissance de Mario Spezi, un journaliste florentin spécialisé dans les affaires criminelles qui s’intéresse à l’affaire du monstre de Florence. Passionné par cette affaire, Preston oublie son projet de roman et, avec Spezi, se lance dans une enquête en vue d’identifier l’insaisissable tueur. À partir de là, les choses vont se compliquer singulièrement, car leur enquête dérange, notamment un certain commissaire Michele Giutarri (devenu écrivain de polar) obsédé par une idée fixe : derrière le tueur de Florence, il y a une secte satanique. Malgré l’absence de preuves concluantes en ce sens, il persiste et signe.

Entre Preston, Spezi, Giutarri et quelques autres magistrats s’engage alors une guerre des nerfs avec des conséquences désastreuses pour les deux comparses. De traqueurs, ils deviennent traqués. Preston est accusé de faux témoignage, de détournement de preuves et de complicité de meurtre. Il doit quitter l’Italie où il est désormais interdit de séjour. De son côté, Spezi est jeté en prison et, aberration suprême, ses adversaires vont même jusqu’à l’accuser d’être le Monstre de Florence !

Bref, ce livre passionnant n’est peut-être pas un roman, mais se lit comme un thriller dans lequel les auteurs soulignent les dérives incroyables d’un système judiciaire pourri qui permet tous les excès. Les rebondissements de cette histoire vécue sont tellement rocambolesques, à la limite du vraisemblable, qu’Hollywood a décidé d’en faire un film, les droits cinématographiques ayant été achetés par Tom Cruise.

L’affaire n’est pas terminée. On peut à l’occasion en suivre les nouvelles péripéties sur la Toile. Après avoir lu les démêlés de Preston et Spezi avec l’(in)justice italienne, j’ai décidé d’éviter dorénavant comme la peste les polars de l’inquiétant ex-commissaire Giutarri. Quand on voit ce que des hommes en position d’autorité, obsédés par une idée fixe, sont capables de faire à leurs semblables, on en frémit. Cette « enquête » de Preston et Spezi est d’une certaine manière, un hymne à l’incompétence et à l’abus de pouvoir !

Aux dernières nouvelles, le magistrat Giuliano Mignini (personnage-clef dans cette triste affaire) et Giutarri ont été condamnés pour abus de pouvoir à respectivement dix et six mois de prison. Leur cause est en appel… À suivre ! (NS)

Le Monstre de Florence
Douglas Preston & Mario Spezi

Paris, L’Archipel, 2010, 366 pages.

Petits mystères loin des galaxies

 [Couverture] Tout le monde connaît Isaac Asimov comme auteur de science-fiction. Son cycle de Fondation et celui des Robots sont parmi les classiques du genre. Mais on ignore souvent que, comme plusieurs auteurs, il a aussi touché la littérature policière.

C’est en 1971 que l’aventure débute. Asimov rencontre alors Eleanor Sullivan, rédactrice au Ellery Queen Mystery Magazine. Celle-ci lui demande une nouvelle pour la revue. Ce sera le début d’une collaboration qui durera presque vingt ans, jusqu’en 1988. Au cours des années, soixante nouvelles furent publiées, regroupées ensuite en cinq recueils : Le Club des Veufs Noirs, Retour au club des Veufs Noirs, Casse-tête au club des Veufs Noirs, À table avec les Veufs Noirs et Puzzles au club des Veufs Noirs. Vers les années quatre-vingt-dix, les cinq recueils furent traduits et publiés en français dans la collection 10/18. Ils sont ici repris en un seul pavé de mille cent quatre pages chez Omnibus.

Mais qui sont ces Veufs Noirs ? Ils ne sont, pour certains, ni veufs ni célibataires. Ce sont simplement six vieux amis qui, une fois par mois, se réunissent dans un restaurant chic pour un bon souper. Le club se compose de Thomas Trumbull, spécialiste des codes secrets dans une agence gouvernementale, Geoffroy Avalon, avocat spécialisé dans les brevets, Emmanuel Rubin, écrivain, Roger Halsted, professeur de mathématiques, James Drake, chercheur en chimie organique et Mario Gonzalo, artiste. À ce groupe de six intellectuels, on doit ajouter Henry, le serveur attitré du restaurant. À chaque réunion, l’un des membres peut amener un invité.

Chaque rencontre se déroule selon des règles immuables : on arrive (il y en a toujours un en retard), on présente brièvement l’invité, on discute, on prend le repas et, le dessert avalé, on cuisine l’invité. On n’est pas si loin ici du dîner de cons. Le mépris en moins. L’invité présente alors un mystère que nos six experts tenteront de résoudre. Et invariablement, c’est le flegmatique serveur Henry qui apportera la solution.

Il en résulte un ensemble de soixante petites nouvelles d’une quinzaine de pages qui amusent et qui titillent nos cellules grises. De petits mystères à la Agatha Christie où l’intelligence, l’ironie et la subtilité d’Asimov ne sont jamais en manque. Jamais de grande violence, simplement un problème à résoudre. Par exemple : une combinaison de coffre-fort griffonnée et illisible, un espion dont on cherche à comprendre la méthode pour passer ses messages, et même la disparition d’une recette de cuisine dans une parodie de « chambre close ». Rien de vraiment méchant ni de vraiment sanglant.

L’agacement vient de l’aspect répétitif de la structure narrative. Toujours le même déroulement du souper, toujours la même démarche et toujours le bon Henry qui apporte la solution. Quant aux personnages, leurs tics les font parfois ressembler aux sept nains de Blanche-Neige : le sage, le grincheux, le volubile…

Plus grave, il me semble, il y a l’aspect suranné des récits. On sent, dans cet univers d’hommes issus d’une autre époque, une certaine misogynie qui passerait mal aujourd’hui. Peu de femmes donc. Et, quand on en croise une, c’est presque toujours dans un rôle traditionnel : la ménagère, la cuisinière, la secrétaire…

Suranné aussi dans la forme même du récit. La courte préface nous dit qu’Asimov accepta la commande du magazine Ellery Queen parce qu’il voulait écrire des textes qui revenaient aux fondements, aux sources de la littérature de « mystère ». Des textes rompant avec la littérature policière de son époque où triomphait le roman noir qu’il jugeait trop violent et trop vulgaire. Les modèles sont donc ici Agatha Christie et John Dickson Carr et non Dashiell Hammett, Ed McBain ou Raymond Chandler.

Petit bonbon pour le lecteur, chaque nouvelle est suivie d’une courte note (rarement plus d’une demi-page) où Asimov explique la source d’inspiration qui a servi de déclic à la rédaction du texte. Il y a là quelques bons passages et quelques bonnes recettes pour les auteurs en panne d’inspiration.

Mais, somme toute, si les nouvelles pouvaient être amusantes quand on en lisait une par mois dans le magazine Ellery Queen, elles deviennent tout à fait indigestes quand on tente de se les taper en bloc dans un pavé de mille cent quatre pages.

À déguster à petites doses. (AJ)

Les Veufs Noirs
Isaac Asimov

Paris, Omnibus, 2010, 1104 pages.

Un titre comme on les aime !

 [Couverture] Ancienne analyste de la CIA, Francine Mathews, de son vrai nom Francine Stephanie Barron, mène plusieurs vies. Sous le pseudonyme de Stephanie Barron, elle écrit une série de polars historiques dont le personnage principal est la romancière Jane Austen, et en tant que Francine Mathews, elle écrit des romans d’espionnage dont Alibi Club, publié en 2006 et qui fut son premier grand succès. Selon le Publishers Weekly, décidément plus préoccupé de promotion que de critique, ce livre serait « l’un des quinze meilleurs romans de l’année 2006 ». À voir…

Alibi Club est un récit d’espionnage, mais c’est aussi et surtout un roman historique solidement documenté qui nous fait revivre de manière trépidante, avec les instruments du thriller, ce que furent la triste débâcle française en 1940 et les débuts de l’Occupation. La peur, le chaos, la désorganisation, la panique des ressortissants juifs, alors que les bruits de botte se faisaient entendre sur les Champs-élysées, les tractations politiques, les trahisons, les bassesses, les lâchetés, c’est tout une époque qui est reconstituée à travers cette histoire qui commence par un meurtre sordide : Philip Stilwell, un avocat américain habitué de l’Alibi Club est retrouvé mort dans des conditions pour le moins suspectes.

Sally King, la fiancée de Stilwell, refuse les conclusions de l’enquête (arrêt cardiaque à la suite d’activités sexuelles extrêmes) et fait appel à Joseph Hearst, attaché de l’ambassade des états-Unis pour l’aider à résoudre ce qu’elle croit être un assassinat. Tous les dossiers rassemblés secrètement par Stilwell et liés à I. G. Farbenindustrie ont disparu. Les voici donc entraînés dans une course contre la montre pour découvrir la vérité alors que les chars allemands progressent sur la capitale, et que les Messerschmitt allemands mitraillent sans pitié des colonnes de milliers de réfugiés, créant le chaos, semant la mort et la désolation sur les routes de France. Et au cœur de toute cette affaire, la lutte impitoyable des services secrets de différentes nations pour s’approprier les secrets de la bombe nucléaire.

Incidemment, dans ce roman on apprend qu’une des raisons pour lesquelles les scientifiques allemands n’ont jamais réalisé la bombe atomique, c’est en partie parce que les hauts dirigeants nazis, et Hitler en tête, se méfiaient de la « science juive » (la plupart des atomistes et théoriciens du nucléaire étaient juifs), considérée comme une série d’affabulations. Quant aux scientifiques allemands au fait de ces recherches, vu les circonstances, ils marchaient sur des œufs, histoire de ne pas se retrouver dans un camp d’internement, ou pire… Sans cette réticence fanatique, dieu seul sait ce qui serait arrivé !

Le dénouement est à la fois original et décevant… On ignore ce qu’il advient des personnages principaux, des héros fictifs (ceux qui ont survécu disparaissent dans la brume, sans plus de précision) alors que l’on connaît parfaitement le destin des personnages historiques fort nombreux au demeurant. étrange…

Ceci dit, Alibi Club est susceptible de plaire aux amateurs de thrillers parce que l’action et le suspense n’y manquent pas, comme il plaira certainement aux amateurs d’Histoire désireux de revivre une tranche dramatique du passé de l’Europe, revisitée par les yeux de ceux qui l’ont vécue de l’intérieur et en coulisses. À ce point de vue, c’est un roman très instructif et passionnant. (NS)

Alibi Club
Francine Mathews

Boulogne, Toucan (Noir), 2010, 348 pages.

Un monument fondateur du roman policier !

 [Couverture] Paul Féval, un des plus grands « feuilletonistes » du XIXe siècle, est surtout connu pour son Bossu et ses Habits Noirs régulièrement réédités et adaptés pour le cinéma et la télévision. Ce qu’on sait moins, c’est que cet auteur a eu aussi une influence majeure dans l’édification des bases du roman policier, une influence comparable à celle d’un Edgar Poe ou d’un émile Gaboriau, avec la publication en 1861 de son Jean Diable. Roman impressionnant par sa taille (585 pages grand format très tassées dans l’édition Rivière Blanche !) et par son propos, Jean Diable n’avait pourtant plus été réédité en librairie depuis… 1864 !

À l’importance de cette nouvelle édition en elle-même s’ajoute celle du matériel critique (préface, postface et innombrables annotations, en tout cinquante pages de texte) proposé par Brian Stableford, grand connaisseur de la littérature populaire française, pour présenter Paul Féval et expliquer en quoi son roman est une sorte de monument, même imparfait, sur la route qui va mener au roman policier moderne.

Histoire de « génie du crime » frôlant quelquefois la SF, Jean Diable raconte la lutte en 1817 entre un policier anglais de Scotland Yard, du nom de Gregory Temple – employant pour la première fois en littérature des méthodes d’investigation scientifiques – et un énigmatique et puissant « Jean Diable », bien décidé à faire évader Napoléon de Sainte-Hélène et qui va causer les pires ennuis à son adversaire. Une intrigue qui se déroule dans un univers subtilement décalé par rapport au nôtre (ne serait-ce que parce que Scotland Yard n’existait pas encore en 1817…) et qui par un certain nombre de traits annonce le thriller moderne.

Récit original et novateur pour son époque, Jean Diable souffre néanmoins des longueurs qui marquent ici et là les romans-feuilletons, longueurs compensées par les rebondissements en rafale également typiques de ce genre littéraire. Et si le déroulement de l’intrigue n’est pas toujours à la hauteur du fond de l’histoire, le livre procure néanmoins un vrai plaisir de lecture et la sensation de découvrir un ovni de la littérature populaire du XIXe siècle. Resté cent cinquante ans indisponible en librairie, ce Jean Diable est donc fortement recommandé à tout aficionado du roman policier classique et à tout responsable de bibliothèque publique soucieux d’avoir un rayon « polar » sortant de l’ordinaire…

Jean Diable étant un « pavé » au sens physique du terme, il en coûtera 45 euros (port compris) pour la France et… les états-Unis. En « économique », pour le Canada, il faudra rajouter 10 euros ; et pour L’Union Européenne, 8 euros. Pour commander, aller sur le site de Rivière Blanche (www.riviereblanche.com). À noter qu’une traduction en anglais par Brian Stableford, sous le titre de John Devil, originellement envisagé par Paul Féval,est disponible chez Black Coat Press (www.blackcoatpress.com), éditeur qui fait un travail incroyable pour la promotion de la littérature populaire française aux USA sous la houlette de Jean-Marc Lofficier et Brian Stableford, tous deux d’ailleurs récompensés au dernier festival des étonnants Voyageurs de Saint-Malo… (RDN)

Jean Diable
Paul Féval

Californie/France, Black Coat Press (Rivière Blanche, Hors Série), 2010, 640 pages.

Agatha, Agatha, voici Tata Agatha !

 [Couverture] Je les entends déjà : « Quoi ? Encore un livre sur Agatha Christie ? Il me semble… et patati et patata… » À quoi je rétorquerai : « Et pourquoi pas ? ». On continue allègrement à sodomiser les virgules chez Proust et à lutiner les adverbes chez Flaubert, il se publie en moyenne une centaine d’études sur Shakespeare par an, alors pourquoi un écrivain de littérature dite populaire n’aurait-il pas droit au même traitement ? Après tout, l’œuvre d’Agatha Christie est considérable, à la fois en nombre de livres publiés – deux milliards de livres vendus dans le monde, dont quatre-vingts romans, recueils de nouvelles et pièces de théâtre à grand succès, poèmes, mémoires, etc. – et en qualité.

Sur les traces d’Agatha : un siècle de mystère, d’Armelle Leroy et Laurent Chollet, est un hommage mérité à cette grande dame de la littérature policière. L’ouvrage en question, qui se présente comme la « première encyclopédie illustrée de la reine du crime » (une affirmation peut-être audacieuse, du moins à nuancer en précisant « en français » !…), est un bel album grand format où les illustrations (photographies, couverture de livres, dessins, etc.) occupent une très grande place. C’est aussi une « fausse encyclopédie » dans la mesure où les auteurs ne procèdent pas comme dans un dictionnaire mais proposent plutôt des chapitres thématiques qui explorent toutes les facettes de sa personnalité : la vie et l’œuvre, les personnages qu’elle a imaginés (Hercule Poirot, Miss Marple, Tuppence et Tommy Beresford, Ariadne Oliver, etc..), les adaptations cinématographiques, les pièces de théâtre, la radio, les ambiances de la vieille Angleterre et toutes ces sortes de choses qui sont la cup of tea des amateurs du genre.

Un seul reproche, et il n’est pas négligeable : les illustrations n’ont pas de légende. Sur les photos, il faut deviner qui est qui et parfois leur présence est totalement injustifiée, comme ce portrait de Conan Doyle, à la page 28, qui traîne dans un article sur le capitaine Hastings. Le même Doyle revient à la page 84, en compagnie de G. K. Chesterton. Disons que je les ai reconnus parce que ce sont de vieilles connaissances, mais ils ne sont pas non plus formellement identifiés. Inexplicable, impardonnable, my dear ! À déplorer aussi quelques coquilles, parfois cocasses, comme cet étrange Roultabile (sic, p. 15), un journaliste qui semble avoir des problèmes de vésicule…

Bref, un bel d’objet de vulgarisation, par des auteurs qui ont l’habitude d’évoluer dans le livre pour jeunes, d’où je suppose cette dernière partie un peu inutile qui veut nous initier à la Murder party et propose deux quiz dont on se serait bien passé. Et du coup, cette interrogation à rebours : à qui au juste s’adresse cet ouvrage ? (NS)

Sur les traces d’Agatha Christie : un siècle de mystère
Armelle Leroy & Laurent Chollet

Paris, Hors Collection, 2009, 166 pages.

Édimbourg-la-Noire

 [Couverture] Derrière Crimespotting se tient bien droit Irvine Welsh, qui signe une introduction alarmante et socialement engagée. Son Édimbourg natale est le théâtre macabre de l’émergence d’une économie parallèle, fondée sur les bases d’une criminalité que semble favoriser un ennui malsain, source de délits et méfaits. Les dix auteurs ayant accepté de contribuer au recueil Crimespotting l’ont fait dans le but d’amasser des fonds pour la Fondation OneCity, qui finance des projets communautaires en faveur d’une plus grande justice sociale.

Ainsi les Ian Rankin, Kate Atkinson, Margaret Atwood et al. renoncent généreusement à leurs droits d’auteurs pour donner un peu d’espoir aux plus défavorisés de la société édimbourgeoise. Rankin et Irvine Welsh (que le roman Trainspotting a mondialement rendu célèbre), ambassadeurs de cette fondation, chantent leur objectif haut et fort : lutter contre les iniquités sociales qui lézardent Édimbourg.

Que la littérature policière serve tant que faire se peut à atténuer les effets du chômage de masse, du travail précaire, des inégalités socio-économiques, du décrochage scolaire endémique et de l’influence de la drogue, voilà qui est digne d’être applaudi et encouragé, d’autant plus que l’on nous propose des textes solides et marquants, composés par des noms de bonne réputation, qu’ils soient spécialistes du polar ou alors plus largement appréciés dans les rayons de la littérature généraliste. En effet, la liste d’auteurs est aussi stimulante que la cause de OneCity est louable et noble ; aux noms déjà mentionnés, ajoutons ceux de James Robertson, Denise Mina, A. L. Kennedy, Christopher Brookmyre, Lin Anderson, John Burnside et Isla Dewar.

Mais au-delà de ce but de faire renaître l’espoir dans une ville qui a perdu beaucoup de sa cohésion sociale, qu’en est-il de la qualité des textes composant cette anthologie (la troisième promouvant la cause) ? Attardons-nous donc sur les plus marquants du recueil.

La nouvelle de Kate Atkinson révèle une écriture pleine d’esprit non dépourvue de cet humour pince-sans-rire so british : l’initiation de Franklin dans l’univers bourgeois de la famille Kingshott est le prétexte savoureux d’une histoire de naïveté et de manipulation machiavélique. « Affaire de cœur » est diaboliquement intelligent, tant la nouvelle endort nos méfiances pour mieux nous faire tomber dans le piège. Avec « La Closerie des morts », Lin Anderson donne au polar des accents gothiques où la douce impression fantomatique ne se départit jamais de cette tendresse nostalgique tout en demi-teintes. Christopher Brookmyre livre quant à lui un bijou de sarcasme alors que sa nouvelle « Place B. » se moque effrontément des effets placebos et de l’homéopathie ; il s’évertue avec un humour irrésistible à lever le voile sur ce qui a toutes les apparences d’une arnaque institutionnalisée. Dans « C’est tout moi », Isla Dewar nous donne la chance de faire la connaissance avec un braqueur de petite envergure, fascinant ne serait-ce que par ses troubles compulsifs du comportement.

À tout seigneur tout honneur, Ian Rankin signe l’un des textes les plus maîtrisés, les plus percutants du recueil : « Un écart de conduite » arrive en vingt pages à peine à nous plonger dans des réflexions fondamentales sur le plan moral et éthique. De sauver la vie d’un assassin récidiviste blessé parce que l’on croit au caractère sacré de la vie est-il une bonne action nécessaire ou une décision répréhensible ? Que le texte soit trop court représente le seul reproche que l’on puisse ici adresser à Rankin.

La lecture de ce genre de recueil regroupant de grosses pointures permet de jauger la qualité des fictions que publie Alibis, et ma foi, les récits brefs de nos auteurs locaux soutiennent tout à fait bien la comparaison. Donc, compte tenu de sa forme et de son propos analogues, Crimespotting s’avère idéal pour patienter entre deux parutions de votre revue spécialisée préférée. Rappelez-vous que la cause en vaut le coup ; comme le dirait le fantôme de Walter Scott, dans un pub du Royal Mile : « Buy the bloody book ! » (SR)

Crimespotting
Irvine Welsh

Paris, Music & Entertainment Books, 2010, 200 pages.

L’assassin connaît la musique…

 [Couverture] La musique adoucit les mœurs, dit-on. Aujourd’hui, il devient nécessaire de préciser : la musique classique ! Faites-moi subir quelques minutes de heavy metal, de rock satanique, de free jazz ou de musique contemporaine et vous pourrez constater, à vos risques et périls, à quel point mes mœurs se sont adoucies ! Tout ça pour dire qu’a priori, musique classique et violence, musique classique et meurtres, sont incompatibles. Si le jazz est omniprésent dans le polar, et cela depuis les origines, il n’est que très rarement question de la grande musique. Charlie Parker, yes, Beethoven, no way, ou pas très souvent !

L’action de Meurtre en la majeur, de l’avocat canadien Morley Torgov (il est né à Sault-Ste-Marie en 1927), se passe à Düsseldorf (Allemagne) en 1854 (la date n’est pas mentionnée mais les événements rapportés ont eu lieu cette année-là) et se déroule dans l’univers singulier des grands maîtres et génies de la musique romantique, Robert et Clara Schumann, Franz Liszt, Johannes Brahms et Cie.

Tout d’abord, l’inspecteur Hermann Preiss, de la police de Düsseldorf, est convoqué par Robert Schumann, très perturbé, qui lui fait part de ses plus vives inquiétudes : la note la s’obstine à sonner faux sur son piano et elle ne cesse de bourdonner à ses oreilles tel le plus terrible des acouphènes. Il se pense victime d’une machination. Quelqu’un veut le faire basculer dans la folie. Mais pour la belle Clara, son épouse, tout ceci n’est qu’un symptôme de plus dans la longue liste des maux qui affligent ce génie musical en train de sombrer dans la démence.

Quand un biographe (non autorisé) de Schumann est assassiné, l’affaire prend soudain une autre tournure. Dans son livre, l’homme allait révéler des frasques de jeunesse du maître, dont quelques aventures homosexuelles.

Je dois avouer que j’ai entamé la lecture de ce polar historique plus par curiosité que par réel intérêt, ma première motivation étant que l’auteur était canadien. Puis, dès les premières pages, j’ai été séduit et conquis par le style et par l’histoire que j’ai trouvée fort intéressante du début jusqu’à la fin. Sans nous ennuyer une seconde, l’auteur nous propose un récit solidement documenté qui nous promène dans les cercles musicaux et les soirées de Düsseldorf, dans l’univers très particulier de ces compositeurs géniaux dont on découvre les passions, les amours, les amitiés et les haines ainsi que les terribles rivalités. Par exemple, la réception en l’honneur de Franz Liszt est une scène d’anthologie que l’on déguste de la première à la dernière ligne. Avec doigté et finesse, sans jamais nous lasser, l’auteur nous apprend, par exemple, des tas de choses passionnantes sur l’art d’accorder les pianos…

L’enquête policière est classique, avec une résolution sans grande surprise (vu le nombre restreint de suspects possibles, un lecteur perspicace trouvera facilement le coupable), mais dans le contexte elle n’a que peu d’importance. L’inspecteur Hermann Preiss (mélomane à ses heures, mais piètre pianiste) est surtout un témoin privilégié qui nous entraîne dans l’univers guindé et névrotique des génies de la musique et des grands maestros, un monde quelque peu snobinard et hautain d’egos boursouflés, imbus de leur art, un monde où les revolvers sont rares, mais où les couteaux volent bas ! Morley Torgov n’est pas un spécialiste du polar, mais sa première incursion dans le genre est une incontestable réussite. (NS)

Meurtre en la majeur
Morley Torgov

Arles, Actes Sud (Actes noirs), 2010, 316 pages.

Bernie Gunther Rides Again !

 [Couverture] Trois bonnes nouvelles pour les lecteurs fidèles des aventures de Bernie Gunther, le héros atypique de l’incomparable « Trilogie berlinoise » (terme désormais inadéquat puisque l’ensemble compte maintenant six volumes), une de mes séries policières préférées tous genres confondus…

Premièrement, les trois premiers volumes de la dite « Trilogie berlinoise » sont maintenant disponibles en format de poche (Le Livre de Poche). Ensuite, le cinquième livre de la série vient de paraître (au Masque) en français sous le titre de Une douce flamme, et enfin, pour ceux qui maîtrisent l’anglais et ne veulent pas attendre 2011 pour la parution du sixième volume, on peut maintenant se procurer If the Dead Rise Not, conclusion (provisoire ?) de cette magnifique série. L’action de ce dernier volume se déroule à Cuba en 1954 et à Berlin en 1934.

Dans Une douce flamme (celle qui brûlait, paraît-il, dans le regard teutonesquement paternel de ce bon vieux Adolf), nous retrouvons Bernie Gunther qui est traqué à cause de son appartenance passée aux SS. Comme des milliers d’autres Allemands (dont une forte proportion de criminels de guerre, de tortionnaires et autres fleurons du défunt régime nazi), il est allé s’exiler en Argentine (au cours de la traversée, il avait comme compagnon de voyage le sinistre Adolf Eichmann). Muni d’une nouvelle identité, Gunther s’installe à Buenos Aires où il fait la connaissance du couple Juan et Evita Peron, les maîtres absolus du pays. Une jolie paire de désaxés !

C’est alors qu’il est contacté par le colonel Montalban, de la police locale, qui sollicite son aide pour résoudre le meurtre d’une jeune réfugiée allemande âgée de quinze ans. Montalban, un admirateur de Gunther dont il a suivi la carrière, a noté des similitudes entre le meurtre de Grete Wolhauf et deux affaires non résolues sur lesquelles Gunther avait enquêté en 1932.

En échange d’un traitement médical gratuit pour son cancer de la thyroïde, Bernie Gunther accepte de mener l’enquête, sachant par ailleurs que le coupable est certainement un membre de cette communauté allemande qui regroupe ce que le régime avait de pire : médecins de camps de la mort, gardiens assassins et tortionnaires, commandants d’unités spéciales, organisateurs de pogroms et autres démons.

Ce que Gunther ignore, c’est que cette enquête est pleine d’embûches et, bien involontairement, il va mettre son nez dans des affaires gouvernementales nauséabondes, et découvrir à son corps défendant ce qu’est la fameuse Directive Onze qui concerne les Juifs émigrés. Plus ça change… La guerre est peut-être terminée en Europe, mais elle continue d’une horrible manière en Argentine, et si vous croyez (à juste titre) que les nazis étaient des fanatiques sadiques et dégénérés, attendez de voir les Argentins à l’œuvre !

Tranche d’histoire bien saignante (les Peron en prennent pour leur rhume !) servie sur le vif, Une douce flamme est en tous points comparable aux quatre autres volumes de cette série qui ne cesse de m’étonner et de me fasciner, une synthèse parfaite du polar noir hard-boiled, du récit d’enquête et du roman historique, avec un personnage central comme il en existe peu dans la littérature policière. (NS)

Une douce flamme
Philip Kerr

Paris, Le Masque, 2010, 428 pages.

Revue Alibis – Mise à jour: Juillet 2010

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