Encore dans la mire 34

Encore dans la mire

André Jacques, Martine Latulippe, Richard D. Nolane, Simon Roy et Norbert Spehner

Exclusif au volet en ligne (Adobe Acrobat, 0.9Mo) d’Alibis 34, Printemps 2010

Méfiez-vous de l’homme de l’ombre…

 [Couverture] L’Homme de l’ombre, de Robert Harris est paru en traduction en 2007, mais il y a de bonnes raisons pour lesquelles je n’en parle que maintenant. D’abord, la sortie récente du thriller de Roman Polanski, The Ghost Writer, film généralement bien accueilli par la critique, va certainement donner une nouvelle vie au roman de Harris dont il est l’adaptation (avec Pierce Brosnan et Ewan McGregor). Par ailleurs, toujours d’actualité, ce livre est un excellent récit de politique-fiction doublé d’un suspense efficace, qui devrait intéresser les lecteurs préoccupés par la géopolitique contemporaine, la lutte contre le terrorisme et la présence des Occidentaux en Irak et en Afghanistan.

Suite au décès accidentel de Michael McAra, conseiller et homme de confiance d’Adam Lang, ex-premier Ministre de Grande-Bretagne, un écrivain professionnel (narrateur de l’histoire), qui a construit sa carrière comme « nègre » pour personnalités du monde artistique ou sportif, est engagé pour terminer les mémoires de Lang. Dès le départ, cette tâche prend des allures de mission impossible : le malheureux a un mois pour réviser et compléter le manuscrit pourri de son malheureux prédécesseur. De plus, il doit travailler dans une ambiance de paranoïa et de suspicion étouffante, dans le secret le plus absolu. Tout cela l’amène à se questionner sur ce qui se passe réellement dans l’entourage de son sujet. Soudain, coup de théâtre, Adam Lang risque d’être accusé de crimes de guerre par un tribunal international, ce qui amène l’éditeur, publicité et marketing obligent, à réduire davantage les délais de livraison du manuscrit. Cela contraint notre « nègre » à mettre son nez où il ne devrait pas, notamment dans les circonstances étranges entourant la mort de son prédécesseur. Celui-ci avait découvert quelque chose sur Lang qui lui a coûté la vie…

Difficile d’interrompre la lecture de ce récit très hitchcockien dans sa facture même, habilement construit, qui explore les coulisses secrètes de la politique internationale récente. Le livre est d’autant plus intéressant quand on sait qu’Adam Lang est une version (à peine) transposée de Tony Blair dont Harris était un bon ami. Pourquoi, se demande l’homme de l’ombre, Adam Lang a-t-il été le politicien le plus populaire de son pays, une sorte de Kennedy britannique, avant de devenir en l’espace de trois ans l’homme le plus détesté du pays ? Pourquoi s’est-il rangé aveuglément et obstinément du côté des Américains dans la guerre en Irak ? Quel rôle a joué dans tout cela Ruth, la belle épouse qui veut divorcer parce que son mari se tape la belle relationniste ? Autant de questions que le « nègre » tente de tirer au clair. Mais il y a un prix à payer quand on met son nez dans les secrets d’État. Il ne tardera pas à le découvrir…

Bien entendu, L’Homme de l’ombre est une œuvre de fiction, mais comme tout récit de politique-fiction bien documenté, hormis certains épisodes un peu rocambolesques, il devient difficile de départager le vrai du faux. Une chose est certaine, une fois la lecture terminée, une fois le fameux secret révélé, notre regard sur l’histoire récente et les événements du Moyen Orient ne sera plus jamais le même. Pire, cela nous incitera certainement à questionner désormais toute déclaration officielle, toute thèse préfabriquée destinée à endormir notre sens critique. Car il y a la version officielle des événements, telle que transmise par les menteurs de service, à la solde des puissants, et il y a ce que découvrira tôt ou tard l’homme de l’ombre, celui qui pose les bonnes questions, qui met son nez partout et qui, avec un peu de chance et beaucoup de culot, finira par crever l’abcès. (NS)

L’Homme de l’ombre
Robert Harris

Paris, Plon, 2007, 356 pages.

Œil pour œil…

 [Couverture] L’intelligence d’un roman se manifeste le plus souvent dans ces petits détails subtils, çà et là abandonnés, parfois en dépit de la volonté même de son auteur. Ainsi en est-il des Visages de la vengeance, qui confirme l’émergence d’une autre voix importante du roman noir publié sous nos latitudes. « Tous ces yeux qui lui criaient sa marginalité » est ce qu’on peut appeler une phrase microcosme : cette mise en abîme nous renvoie subrepticement toute l’essence du roman de François Lévesque, préparant en quelque sorte la montée lente mais déterminée du bras vengeur contre la vanité des bien-pensants. Lire les trois premiers romans de cet auteur (on recommande Matshi, l’esprit du lac paru chez Médiaspaul et Un automne écarlate chez Alire) procure le même émerveillement teinté d’angoisse que lorsque, quinze ans plus tôt, les premiers récits de Patrick Senécal suscitaient une rumeur favorable chez les aficionados de thrillers, à la différence près que la facture stylistique rappelle dans la narration davantage peut-être la maîtrise élégante, plus raffinée, d’un Daniel Sernine. Dialoguiste digne héritier de dramaturges établis comme Serge Boucher ou Michel Tremblay, François Lévesque a ce sens de la repartie authentique et naturelle. Bien que créant un écart pour le moins surprenant à prime abord avec le langage châtié de la narration, ce parti pris pour la langue parlée du Québec populaire confère un degré plutôt impressionnant de réalisme à l’œuvre.

Comme il l’avait fait en 2009 avec son premier roman, François Lévesque ne se prive pas de nourrir son écriture de son impressionnante culture de films slashers, Les Visages de la vengeance se construisant comme une mosaïque de citations et de références cinématographiques : ici, on reconnaît aisément Carrie (De Palma, 1976), là La Petite Fille au bout du chemin (Gessner, 1976), sans parler de tous ces films cultes où un désaxé tue sauvagement les personnages dans un jeu de massacre sanglant. Cette parenté avec ce genre populaire qui a connu ses moments de gloire pendant les années quatre-vingt excuse sans doute certaines entorses à la vraisemblance… Lévesque essaie-t-il trop à la fin de sortir quand on ne s’y attend plus un dernier lapin de son chapeau ?

Tout juste rentré à Saint-Clovis après sept ans de suivi thérapeutique en institution psychiatrique (conséquence inévitable des événements scabreux racontés lors d’Un automne écarlate), Francis est accueilli chez sa tante Lucie. Curieusement, des gens commencent à mourir peu après… On sent que le jeune homme de seize ans porte en lui une fêlure, qu’il ne sera jamais plus en phase avec son environnement et ceux qui l’entourent, hormis peut-être son indéfectible et loyale amie Geneviève, avec qui il partage une certaine forme de résilience. C’est qu’il a encore frais en mémoire son passé d’humiliation et d’intimidation, d’autant plus frais qu’il retrouve le visage de la reine de ses souffrances d’antan en Sophie Malo, qui continue, plus belle et machiavélique que jamais, d’exercer son influence malsaine à l’école secondaire Des Saules.

« Lorsque l’on contemple l’abîme, l’abîme regarde aussi à travers nous », disait Nietzsche. Souffrant de troubles névrotiques profonds, Francis est comme une âme errante dans cette ville hostile qui fut le théâtre des drames marquants de son enfance. Ce sentiment d’étrangeté qu’il éprouve par rapport à Saint-Clovis est accentué du fait qu’il observe qu’en sept ans la ville a sombré dans un lent déclin et que, à travers ses yeux d’adolescent, tout lui apparaît désormais décati. On retrouve grâce à cette plongée dans le monde intérieur tourmenté de l’adolescent un peu la même atmosphère que dans le si beau film scénarisé par Guillaume Vigneault Tout est parfait (Yves-Christian Fournier, 2008). Habité par un vide sclérosant, Francis constate avec désolation que tout, jusqu’aux souvenirs, a fini par pâlir. Même ces bons vieux films d’épouvante dont il se régalait si goulûment enfant, ne seraient devenus dans les années quatre-vingt-dix qu’une pâle imitation édulcorée. Si tout semble avoir perdu de sa saveur, Francis n’est pas pour autant privé de la fougue toute contenue de ceux qui fomentent un projet vengeur. Déterminé à accomplir une mission qu’il sait stratégiquement garder secrète, il a su s’adapter, il a appris l’art de la manipulation, lui qui s’apprête à devenir un impitoyable bras justicier.

À croire que Michael Connelly avait raison quand il écrivait : « Celui qui combat les monstres doit veiller à ne pas devenir un monstre lui-même. » (Lumière morte et Le Poète). Francis appartient à cette catégorie de personnages qui ont sondé les profondeurs des ténèbres de l’âme humaine et qui n’en sont jamais revenus.

Le dernier roman de François Lévesque suscitera un grand enthousiasme, à n’en pas douter. Or Les Visages de la vengeance n’est pas un roman parfait, loin s’en faut. Dans les chapitres exposant la nouvelle situation de Francis, on ne rate pas une occasion d’expliquer certains comportements du premier tome, comme si on voulait en mieux définir les contours ou gommer les ambiguïtés possibles. À vouloir trop fournir de réponses, à trop chercher à éclaircir les motifs des événements du passé, l’auteur atténue la portée de ce qu’il avait par ailleurs atteint dans Un automne écarlate en en sapant une grande part de la richesse, fondée sur une spéculation nébuleuse. Les passages plus explicatifs visant à justifier le caractère plus ou moins plausible d’une situation donnée manquent toujours de subtilité et jurent avec l’ensemble, autrement plus réussi. Comme si l’auteur, se sentant surveillé, voulait parer d’avance les réserves de la critique. Tentant d’effacer une tare, il en crée une autre, peut-être pire car cousue de fil blanc.

Qu’on se le dise, Les Visages de la vengeance suscite l’intérêt du lecteur en grande partie grâce à cette aura de mystère qui auréole le plan finement calculé de Francis jusque dans les délectables dernières pages. (SR)

Les Visages de la vengeance
François Lévesque

Lévis, Alire (Romans 133), 2010, 304 pages.

Attention ! Chutes de pierres !

 [Couverture] Il y a deux Iain Pears : celui qui publie d’intéressants romans policiers se déroulant dans l’univers de l’art ; celui des grandes fresques historiques où se mêlent mystère, mort et passion comme Le Cercle de la Croix publié en français en 1998. Son dernier roman, La Chute de John Stone, appartient nettement à la seconde catégorie.

Curieuse architecture que celle de ce pavé de plus de six cents pages. On y pénètre par strates successives dans le mystérieux passé de John Stone, un grand industriel britannique anobli et devenu lord Ravenscliff.

Le prologue se déroule en 1953 et met en scène Matthew Braddock, ancien journaliste d’une soixantaine d’années qui, à la suite de la lecture d’un avis de décès, se présente aux funérailles de madame Virginie Robillard (autrefois lady Elizabeth Ravenscliff) en l’église de Saint-Germain-des-Prés à Paris. À la sortie de la cérémonie, un notaire londonien lui demande de passer à son étude, car un colis a été laissé à son intention. Colis qui ne devait lui être remis qu’à la mort de madame Robillard. Matthew Braddock décide alors de mettre sur papier ses mémoires racontant ses rapports avec la belle lady Ravenscliff.

La première partie du roman s’ouvre donc en 1909 à Londres. Braddock est alors jeune journaliste dans un grand journal londonien. Talentueux certes, mais pour l’instant cantonné aux faits divers. Un jour, il reçoit une lettre de lady Elizabeth Ravenscliff le priant de bien vouloir se présenter chez elle. Quelques semaines plus tôt, le mari de cette dernière, John Stone devenu lord Ravenscliff, est mort mystérieusement : une malencontreuse chute du balcon de son bureau. À l’ouverture du testament du richissime industriel, une clause surprend tout le monde : lord Ravenscliff lègue une part importante de sa fortune à un enfant qu’il aurait eu dans sa jeunesse. La belle veuve charge donc Braddock de retrouver cet enfant dont elle (ni personne) n’a jamais entendu parler. Pour éviter les rumeurs, elle lui demande de camoufler son enquête en recherches destinées à une biographie du grand homme. Braddock fouillera donc le passé mystérieux de l’industriel. Peu à peu, le journaliste découvrira que, derrière l’image officielle de Stone, se cachaient de plus sombres machinations. Des témoins importants disparaissent, d’autres sont victimes d’accidents qui tombent juste à point. Et, sur toute cette histoire, plane l’ombre de Henry Cort, un personnage retiré et secret qui, selon certaines rumeurs, serait à la tête des services secrets britanniques. Malgré ses efforts, Matthew Braddock ne retrouvera jamais l’enfant disparu.

La deuxième histoire fait partie des papiers que le notaire a transmis à Braddock. Ce sont justement les mémoires de Henry Cort. Cette fois, l’auteur nous entraîne à Paris en 1890. Cort, alors jeune employé de banque, est envoyé par ses employeurs à leur succursale parisienne. Mais c’est un tout autre apprentissage que le jeune homme fera. Il y sera recruté par les services secrets et deviendra l’un des plus efficaces agents de Sa Majesté. Dans le Paris de la Belle Époque, il sera amené à déjouer un sombre complot qui vise à déstabiliser la Banque d’Angleterre et tout le milieu financier de la City. Avec l’aide d’une baronne hongroise prénommée Elizabeth et de l’industriel John Stone, il y réussira, mais non sans laisser quelques cadavres dans les coins. Et la belle baronne Elizabeth épousera John Stone.

La troisième histoire, jointe aux papiers de Cort, se déroule à Venise en 1867. Ce sont les mémoires de John Stone lui-même. Ce dernier vient d’hériter une jolie fortune d’un oncle misanthrope. Le placement de cet héritage lui permet de décupler la somme et d’entreprendre un long périple sur le continent. Le voilà donc à Venise où il se mêle à la colonie des exilés britanniques : un architecte dépressif et sa très belle épouse, un ingénieur au caractère impossible qui met au point une torpille qui devrait révolutionner l’art de la guerre maritime, d’autres… Et Stone, sortant peu à peu de son dilettantisme, se lancera dans le domaine industriel. Ce sera le début de son ascension.

À la toute fin du roman, en épilogue, une courte lettre de Stone, écrite juste avant sa mort, reliera tous ces éléments qui par moments semblent assez disparates. C’est la clé de voûte de ce grand roman architectural.

Car c’est bien d’architecture qu’il faut ici parler. Le roman, un peu lent et long par moments, est une prouesse de narration. Trois récits distincts, écrits au « je », nous mènent à travers les époques et construisent, par pierres successives, un gigantesque édifice : la vie et la chute de John Stone. Mais le lecteur ne perçoit qu’un pan de l’édifice à la fois. On peut penser aussi à ces poupées gigognes que l’on dévisse et dans lesquelles on trouve une autre poupée plus petite qui se dévisse à son tour… La dernière, la lettre finale de John Stone, contenant la clé du mystère.

La Chute de John Stone est aussi un roman remarquable par son style. À la fois très moderne par sa structure et très classique par sa description minutieuse des diverses époques où le récit se déroule. On pense ici aux meilleurs romans d’Émile Zola (auquel d’ailleurs l’auteur fait référence à quelques reprises). La vie sévère des milieux industriels et financiers londoniens, celle plus gaie du Paris de la Belle Époque et celle sombre et mélancolique de la Venise d’avant le tourisme, toutes nous sont restituées avec une précision et une érudition exceptionnelles.

Bref, si, pour les puristes, La Chute de John Stone n’est pas un vrai polar (le roman contient pourtant tous les éléments du genre : crimes, mystères, enquêtes…), l’œuvre, en nous montrant la jeunesse et la maturation des trois personnages, constitue un exceptionnel roman d’apprentissage. (AJ)

La Chute de John Stone
Iain Pears

Paris, Belfond, 2009, 607 pages.

Tout est dans l’ambiance…

 [Couverture] Il faut croire que Johan Theorin a connu un certain succès (mérité !) avec son premier roman L’Heure trouble que je vous présentais dans le numéro précédent, puisque son deuxième, intitulé L’Écho des morts, est déjà disponible en traduction. Nous retrouvons le cadre néo-gothique de la petite île d’Oland et son atmosphère étrange. La famille Westin (Joakin, Katrine et leurs deux enfants Livia et Gabriel) a quitté Stockholm pour emménager sur l’île dans une ancienne demeure de gardiens de phares, une maison construite avec du bois récupéré d’épaves de bateaux échoués. Ce qui porte malheur, dit-on…

Et le malheur ne tarde pas à frapper : alors que Joakin est absent, la belle Katrine se noie : une chute malencontreuse sur des roches glissantes. Entre en scène Tilda Davisdsson, jeune policière récemment nommée, la nièce du fameux Gerlof, protagoniste important du premier roman, détective à ses heures qui, une fois de plus, va mettre son grand nez dans les affaires des autres. Certains indices matériels lui font croire que Katrine a peut-être été victime d’un meurtre. À peine débarquée sur l’île, Tilda hérite d’une affaire de cambriolages en série dans les habitations abandonnées en hiver. Trois malfrats dévalisent systématiquement les villas et chalets laissés à l’abandon pendant la mauvaise saison. La tension monte d’un cran quand ils décident de changer de tactique et de cambrioler désormais des lieux habités. Une de leurs cibles futures : la demeure des Westin, où un Joakin inconsolable sombre dans la dépression.

Comme dans le roman précédent, Theorin nous présente d’abord en détail les divers protagonistes tout en installant une ambiance de malaise, un climat sombre presque macabre. Une fois arrivés les grands froids de l’hiver, l’île devient un lieu sinistre et les maisons ont des airs de demeures gothiques : les vieilles planches grincent, certaines pièces semblent animées d’un souffle propre, des bruits bizarres se font entendre. La découverte d’un grenier étrange, des apparitions bizarres, des voix étranges, tout cela crée un climat de peur et de suspicion dans ce récit qui flirte parfois avec le fantastique : de vieilles légendes refont surface, il y a deux phares dont l’un, défectueux, ne s’allume que pour annoncer un décès, le fantôme de sa sœur disparue ne cesse de hanter Joakin et sa fille Livia, etc. Mais Tilda, Gerlof, et Joakin doivent affronter des forces du mal bien réelles et la double confrontation finale sera sanglante.

À quoi tient la magie de certains polars scandinaves ? Contrairement à leurs collègues nord-américains qui misent sur l’action directe et brutale, des litres d’hémoglobine, des cadavres à la pelle, un rythme d’enfer (beaucoup d’invraisemblances) et des coups de théâtre, le suspense ici est feutré, mis en place lentement, progressivement, avec un savant mélange d’action livrée au compte-gouttes et d’ambiance envoûtante. Il y a de nombreuses digressions, des histoires parallèles (notamment celle de la mère de Katrine qui a écrit un livre pour révéler certains faits troublants) mais tout cela progresse inexorablement et vient alimenter l’intrigue principale. La nature joue un rôle essentiel dans ce récit angoissant où tout le monde vit dans l’attente angoissée de « l’événement », la grande tempête qui balaie tout, piège mortel pour les malheureux qui sont surpris à l’extérieur. Bref, c’est tout un univers que l’auteur nous invite à découvrir. Il faut un peu de patience, beaucoup d’attention, pour ce singulier voyage sur l’île d’Oland, mais le résultat en vaut la peine. (NS)

L’Écho des morts
Johan Theorin

Paris, Albin Michel, 2010, 410 pages.

Mystères à Rennes-le-Château, encore et toujours…

 [Couverture] Voici donc la cinquième enquête du commissaire Antoine Marcas, toujours franc-maçon et toujours mêlé à des enquêtes aux parfums d’Étrange…

L’ouverture du roman se fait sur fond de trafic international d’œuvre d’arts, ici un dessin préparatoire du peintre Nicolas Poussin pour son fameux tableau des Bergers d’Arcadie dérobé lors de la Deuxième Guerre mondiale à une famille juive française. Mais un meurtre sauvage et bizarre commis par un couple lors d’une rave party en Inde a précédé cette séquence et indique au lecteur un peu attentif que les deux choses doivent être liées quelque part entre elles…

Ensuite, tout s’accélère. L’enquête de Marcas se développe jusqu’en Israël pendant que son chemin commence à croiser un peu trop souvent celui du jeune couple de tueurs psychopathes qui avaient sévi en Inde. Si le fait d’appartenir aux Francs-Maçons ne se révèle pas de tout repos pour le commissaire, ses frères tentant de le manipuler pour diverses raisons, l’autre société secrète contre qui il va devoir lutter attend, sous le signe de Judas, depuis deux mille ans de pouvoir déclencher rien moins que l’Apocalypse ! La clé de cette révélation est bien sûr le tableau de Nicolas Poussin et son dessin préparatoire. Et la serrure dans laquelle doit jouer cette clé pour ouvrir ce qui pourrait être une boîte de Pandore se trouve dans le fameux village de Rennes-le-Château, près de Carcassonne en France. Là où l’abbé Saunière aurait découvert un trésor (ou des documents que des puissants auraient accepté de lui payer un prix fabuleux…) à la fin du XIXe siècle, histoire connue désormais du monde entier, utilisée par Dan Brown dans le Da Vinci Code et qui attire des dizaines de milliers de visiteurs chaque année à Rennes-le-Château. La conclusion de ce thriller ésotérique ne surprendra pas vraiment le lecteur habitué à fréquenter le mystère de l’abbé Saunière et ses prolongements ésotériques : ce n’est pas pour rien que Giacometti et Ravenne sont passionnés par Rennes-le-Château depuis leur adolescence…

Côté forme, le roman suit deux lignes de narration, la plus importante étant bien sûr celle racontant l’enquête d’Antoine Marcas. Le style est alerte et l’affaire nerveuse et bellement troussée à quelques détails près. L’autre histoire, qui s’infiltre tout au long du roman par une suite de courts chapitres, raconte, elle, le cheminement au travers des siècles de ce secret né au temps de la mort de Jésus. C’est aussi une réussite, peut-être même plus prenante par moments que l’enquête elle-même.

Il faut toutefois avertir le lecteur que l’épilogue du roman est à éviter, car achevant de gâcher par un rebondissement « gros comme la gare » une fin qui avait déjà tendance à faire un peu dans la ficelle et la facilité dans le traitement peu crédible du scénario. Mais, on l’aura compris, Apocalypse vaut le coup d’être lu, aucun doute là-dessus ! (RDN)

Apocalypse
Eric Giacometti et Jacques Ravenne

Paris, Fleuve Noir, 2009, 384 pages.

13 heures chrono !

 [Couverture] Que les choses soient claires d’emblée : Deon Meyer est un de mes auteurs préférés. J’attends chaque nouveau livre avec impatience… et voici enfin un sixième titre traduit en français qui arrive en libraire : 13 heures. Deon Meyer nous a habitués à des intrigues très solides plantées dans un ensemble de réflexions sociales élaborées ; s’il ne s’empêche pas de dénoncer encore ici les travers de l’Afrique du Sud post-apartheid, il accorde néanmoins la priorité à l’enquête de Benny Griessel, qui est enlevante, rien de moins. Un page turner tout à fait réussi !

13 heures nous offre donc des retrouvailles avec l’inspecteur Griessel, sobre depuis cinq mois, dont la vie est assez chaotique : sa femme l’a mis à la porte en raison de ses problèmes d’alcool principalement, il est dans la police depuis vingt-cinq ans et a l’impression de se faire pousser un peu vers la sortie dans le rôle de mentor qu’on lui impose, il lutte toute la journée contre une irrésistible envie de boire… En pleine période de tourmente, à 5 h 37 du matin, le téléphone sonne : on vient de retrouver le corps d’une jeune femme assassinée… Une touriste. La journée ne fait que commencer. Car le même matin, une ex-vedette de la chanson découvre le corps de son mari, Adam, tué à ses côtés. Trop ivre la veille, elle ne se souvient de rien. S’ajoute à ces récits la fuite éperdue de Rachel, une autre touriste, traquée par on ne sait qui, on ne sait trop pourquoi… Et c’est un Meyer très en forme dès le départ qui nous livre le compte rendu de cette journée, par tranches d’heures, donnant immédiatement un rythme haletant au roman, rythme qui ne se dément pas au fil des pages. Toute l’action est concentrée en une seule journée : treize petites heures pour résoudre tant d’intrigues… Les histoires s’entrecroisent à toute vitesse : on apprécie l’efficacité de la technique, quasi frustrante par moments pour le lecteur, qui embarque dans une trame et s’en fait éjecter aussi vite pour suivre un autre personnage ! Presque essoufflant ! Meyer dose ses effets et se montre très habile ; alors que les informations semblent arriver de partout, rien n’est pourtant tout à fait clair… comment faire le tri ? C’est bien ce que se demande Griessel…

Fidèle à son habitude, l’auteur couvre plus large que son enquête et profite du polar pour parler racisme, crime organisé, alcoolisme… et pour tracer tout en finesse le portrait d’une Afrique du Sud où tout ne va pas sans tension entre Noirs, Blancs et Métis. Certains de ses romans précédents allaient plus loin dans cette réflexion (Les Soldats de l’aube, Lemmer l’invisible…), mais il n’en demeure pas moins que j’ai eu la même impression pour ce livre que pour les cinq précédents : Meyer nous offre chaque fois du polar intelligent. C’est intéressant, resserré, cohérent, on se laisse prendre au jeu de l’intrigue tout en s’attachant aux personnages. On dévore 13 heures, carrément. On se demande bien sur quoi repose tout ça : la fuite de Rachel, la mort d’Adam, la mort de la touriste… et on n’est pas déçu. Meyer reprend tous les fils. Vivement son septième roman ! (ML)

13 heures
Deon Meyer

Paris, Seuil (Policiers), 2010, 462 pages.

Du mariage considéré comme le crime parfait…

 [Couverture] Greg Iles a déjà une longue feuille de route. Poison conjugal est son sixième roman traduit aux Presses de la Cité, mais c’est le premier que je lis de cet écrivain qui vit à Natchez, dans le Mississippi, ville qui sert de décor à la plupart de ses romans. Poison conjugal est un récit à suspense de haute qualité avec une thématique pour le moins originale.

Alexandra Morse, agente du FBI, spécialiste des négociations avec les preneurs d’otages, soupçonne son beau-frère d’avoir assassiné sa sœur Grace pour s’approprier son argent et refaire sa vie avec sa maîtresse. Mais il lui faut des preuves… À l’insu de ses supérieurs, elle mène sa propre enquête sur les agissements d’Andrew Rusk, un avocat spécialisé dans les divorces et qui aiderait ses clients, moyennant finances, à se débarrasser de leur conjoint. Pour ce faire, Rusk se sert des compétences très spéciales d’un chercheur obsédé par la quête de l’arme absolue permettant aux États-Unis de vaincre leur prochaine grande menace : la Chine. Ce chercheur a trouvé la recette du crime parfait, un moyen atroce, mais indétectable d’expédier ad patres ses malheureuses victimes. Quand Alexandra réalise que la prochaine victime est un certain docteur Chris Shepard, elle le rencontre et lui annonce que ses jours sont comptés : sa femme, qui le trompe avec un collègue, veut le liquider ! Incrédule, Shepard est d’abord persuadé d’avoir affaire à une folle. Mais l’entrevue avec Alexandra a semé les germes du doute et peu à peu, Shepard réalise qu’elle a peut-être raison. Dès lors c’est une course contre la montre qui s’engage entre les divers protagonistes, une course à la mort car le chercheur complice de Rusk est un tueur impitoyable, machiavélique qui a plus d’un tour dans son sac.

L’intrigue est ingénieuse, les personnages intéressants, la tension dramatique constante, les cadavres nombreux. J’ai particulièrement apprécié le personnage très réussi du tueur et ses théories intrigantes sur la géopolitique mondiale, sa certitude quasi mathématique d’un affrontement inévitable, dans un futur pas très lointain, entre les États-Unis et la Chine, fourmilière sans âme, pays sans morale, avide d’énergie et d’espace vital, qui n’hésitera pas à sacrifier des millions d’individus pour en arriver à ses sinistres fins de domination planétaire. Le médecin rappelle cette phrase terrible de Mao qui affirmait en riant que même si on tuait cinq cent millions de Chinois, il en resterait tout de même un autre cinq cent millions ! De quoi donner froid dans le dos…

Par contre, et c’est un reproche que l’on pourrait adresser à nombre de polars américains, la fin du récit est assez rocambolesque, hollywoodienne en diable !

On veut bien croire à tout ce qui précède, mais à la toute fin, on se dit qu’il y a vraiment un bon Dieu pour les personnages de polars américains et que les « méchants », aussi intelligents et retors soient-ils n’ont en fait aucune chance. Ils ont déjoué tous les pièges pendant près de quatre cent cinquante pages, mené le jeu à leur guise et là, bêtement, ils se font avoir ou commettent une erreur fatale qui va précipiter leur perte… Dur à avaler !

Par ailleurs, je l’ai souvent mentionné (radoté ?), comme bien d’autres polars contemporains, ce livre souffre d’obésité. Quelques coupes judicieuses n’auraient certainement pas nui à la qualité du suspense. Il reste que Poison conjugal est un excellent divertissement, un polar haut de gamme tourne-pages qui mérite le détour. (NS)

Poison conjugal
Greg Iles

Paris, Presses de la Cité (Sang d’encre), 2010, 478 pages.

Le terrible secret de Patty Bigelow

 [Couverture] Patty Bigelow a toujours mené une vie exemplaire : infirmière respectée et consciencieuse, elle a trimé dur pour donner à sa petite-nièce Tanya une existence confortable, cette dernière ayant été abandonnée par sa mère aux mœurs dissolues et au passé trouble. Quelques années plus tard, le psychologue Alex Delaware retrouve Tanya, qu’il avait déjà soignée pour troubles obsessionnels alors qu’elle était fillette. La jeune femme tient à informer le professionnel d’un intrigant message soufflé par tante Patty au moment où elle s’apprêtait à passer l’arme à gauche : Patty aurait fait une chose terrible ; elle aurait eu à voir avec la mort de quelqu’un de près… Cette révélation aussi énigmatique qu’improbable consterne tellement Tanya qu’elle supplie son psy d’investiguer avec l’aide de son comparse, l’inspecteur Milo Sturgis.

Si le roman de Jonathan Kellerman Meurtre et Obsession commence sur une note stimulante propre à bon nombre de psycho thrillers, il passera facilement la moitié de ses quelque quatre cent quarante pages à s’enliser dans un bourbier plutôt banal et sans relief. N’ayant guère de prise pour amorcer leur enquête, sinon cette mystérieuse annonce d’une femme à l’agonie, les deux Samaritains plutôt sceptiques quant à leurs propres chances de réussite grugent petit à petit le territoire nébuleux de la vie de Patty Bigelow jusqu’à tisser des liens avec des personnages parmi les plus glauques de la faune californienne : camés, magnats véreux de l’immobilier, stars du porno, disc jockeys frénétiques, les plus impensables ramifications sont finalement mises au jour pour reconnaître que finalement la vie de la vulnérable Tanya est menacée par ceux qui ont tout intérêt à garder tus les plus inavouables secrets criminels. Nous découvrirons, encore faut-il être désespérément patients, comment des situations et des comportements compromettants finissent par s’imbriquer dans la vie plutôt rangée en apparence de Patty Bigelow.

Dans ce roman plutôt terne et en tout point prévisible, Jonathan Kellerman ajoute son grain de sel dans cette marmite de romans convenus qui sombrent vite fait dans l’oubli de l’interchangeable. En psychologue qu’il est dans sa deuxième vie, Kellerman s’intéresse de près aux gens : cette empathie que l’on devine sincère prend la forme de descriptions très détaillées de ses personnages presque toujours typés (ici l’avocat malhonnête, là le sociopathe à l’enfance déjà déviante, ailleurs le beau vieux tombeur…). Et tout ce beau monde, qu’il est bavard ! Surabondance de dialogues, pages entières de répliques consécutives truffées d’un humour pince-sans-rire bon bourgeois distingué. Ça questionne des gens en masse, ça tourne en rond. À ressasser sans cesse les mêmes spéculations qui n’ont guère la chance d’évoluer, le roman gagne bien inutilement en épaisseur en même temps qu’il devient, pour notre malheur, ronflant.

Il faut toutefois reconnaître à Kellerman qu’il cause de ce qu’il connaît : les problématiques psychologiques enfantines et les traitements idoines. Les pages où on assiste à l’évocation de la relation patient/psy autour des troubles obsessionnels compulsifs sont les plus prenantes peut-être du fait que le personnage d’Alex, lui-même issu d’un milieu familial pourri à l’os, arrive tant bien que mal à supporter une blessure psychologique qu’il traîne depuis l’enfance. Qu’il consacre sa vie adulte à essayer de combler cette fissure d’âme en aidant les autres est noble et beau, quoique l’idée ne soit pas nouvelle. Les cas de résilience font habituellement de bons récits. Or Kellerman abandonne cet angle aussitôt qu’il le configure pour verser dans ce salmigondis procédural d’une enquête qui tarde tellement trop à se mettre sur les rails. (SR)

Meurtre et obsession
Jonathan Kellerman

Paris, Seuil (Policiers), 2010, 447 pages.

Histoire de fou…

 [Couverture] Commençons par une anecdote tirée du roman Viens plus près, de Sara Gran… Amanda entre dans un magasin pour y feuilleter quelques revues quand elle se fait apostropher par le gérant qui lui demande d’acheter les revues ou de les laisser sur le comptoir. L’affaire tourne à l’engueulade et Amanda quitte les lieux furieuse, non sans avoir été traitée de « connasse » par le marchand lui aussi furieux ! Quelques jours plus tard, Amanda regarde la télévision et apprend que l’homme a été assassiné à coup de cutter. Première réaction d’Amanda : « Cela ne me surprenait pas, vu comment il s’était comporté. Il avait sans doute dû dire ce qu’il ne fallait pas à la mauvaise personne ». Quelques phrases plus loin, elle écrit « … c’était certainement moi qui avais assassiné le marchand de journaux ».

Typique de ce récit assez bref (moins de 200 pages, une rareté…) qui est l’histoire d’une dérive, celle d’Amanda, jeune femme comblée, qui adore son mari Ed, qui exerce la profession d’architecte et qui, en apparence du moins, mène une petite vie parfaite. Et puis, les choses commencent lentement à déraper. Quelque chose d’insidieux est en train de se produire et Amanda plonge peu à peu dans un état second. Un peu malgré elle, elle se met peu à peu à réaliser ses désirs les plus enfouis, à donner libre cours à toutes ses pulsions. Ça va du simple vol à l’étalage, considéré comme un moment de distraction jusqu’à des pulsions de mort qui finiront par se concrétiser de manière atroce…

Viens plus près est une histoire de fou, au sens propre, le récit du naufrage psychique d’une jeune femme qui pense être possédée par un démon qu’elle a baptisé Naama et qui, selon elle, aurait été la troisième femme d’Adam après Lilith et Ève. Peu à peu, Naama prend le contrôle d’Amanda qui perd complètement les pédales jusqu’au dénouement sanglant prévisible.

En général, je ne suis pas très friand de ces éternelles histoires de psychos avec ou sans pattes, sauf quand elles s’inscrivent dans une intrigue de thriller riche en action et rebondissements. Ce qui n’est pas vraiment le cas ici. Viens plus près est plutôt un roman noir psychologique, avec peu d’action spectaculaire, un style très dépouillé, écrit sous forme de monologue, teinté d’un certain humour noir, surtout dans la première partie où la tension dramatique, résultant des agissements de plus en plus irresponsables et dangereux d’Amanda, contraste avec une certaine drôlerie de ses remarques déjantées. Mais plus on progresse et plus l’angoisse prend le pas sur l’humour : le rire devient jaune, avant de disparaître complètement pour céder la place à l’horreur.

La partie où Amana se croit possédée et consulte des « experts » en exorcisme est loin d’être convaincante ; mais le reste du récit est efficace, chaque fin de chapitre étant une invitation à continuer le récit de cette inquiétante dérive mentale qui semble être une marque de commerce de Sara Gran, une nouvelle voix du roman (très) noir dont on a déjà pu lire Dope (Sonatine, 2008) qui ne faisait pas non plus dans la dentelle. (NS)

Viens plus près
Sara Gran

Paris, Sonatine, 2010, 184 pages.

Rome, que serais-tu sans tes ennemis  (de l’intérieur) ?

 [Couverture] Conspirata (titre de l’édition américaine du livre qui s’intitule Lustrum en Angleterre) est la suite directe d’Imperium, le premier des trois romans que Robert Harris compte consacrer au personnage de Cicéron. Son narrateur en est toujours Tiron, à la fois esclave, secrétaire et confident du grand homme, et qui présente l’avantage d’offrir au lecteur le point de vue d’un enfant du peuple sur des agissements souvent insensés de gens puissants et déconnectés du quotidien. Le livre débute juste après la fin d’Imperium, au moment où Cicéron devient consul pour un an en 63 av. J.-C., pour se terminer cinq ans plus tard, d’où le titre original de Lustrum désignant à Rome la période de cinq ans entre deux recensements.

La veille de l’entrée en fonction de Cicéron, l’horrible meurtre, apparemment rituel, d’un adolescent esclave sonne comme un avertissement pour le nouveau consul qui se sait détesté par les dirigeants des deux camps politiques du Sénat, les patriciens et les plébéiens populistes. Et la fonction de consul n’est pas de tout repos ! Une série de coups tordus organisés par Catilina et un jeune ambitieux du nom de Jules César font vite comprendre à Cicéron qu’un complot est en train de se mettre en place pour le tuer mais aussi pour mettre à mort la République, ce qui sera fait quelques décennies plus tard avec l’avènement de l’Empire… Seules l’intelligence et la capacité de Cicéron à deviner le dessous de bien des cartes vont lui permettre de préserver ce qui peut l’être dans cette guérilla politique romaine où la violence, le sordide, la trahison et le meurtre règnent en maîtres sous le regard lointain du puissant et menaçant Pompée qui vient de vaincre le roi Mithridate en Asie Mineure. Cicéron c’est la lutte de l’intérêt de la nation contre l’intérêt personnel poussé quelquefois jusqu’à l’absurde par des personnages puissants agissant comme des incendiaires. Cette lutte, il la mènera ensuite lorsqu’il sera nommé « Père de la patrie » et que César, Pompée et Crassus se vengeront de lui après avoir pris le pouvoir dans la seconde partie du roman.

Sous la plume vive et précise de Robert Harris, ce thriller politique est une évocation particulièrement prenante d’une époque à la fois cruciale, terrible et fascinante de l’histoire de Rome. Cicéron n’y est pas présenté comme un héros vertueux mais comme un homme dont les traits de génie et la ténacité prennent le dessus sur un certain nombre de défauts. Le rythme des péripéties est plus soutenu ici que dans Imperium où Robert Harris avait pris le temps nécessaire pour dresser un portrait fouillé de Cicéron. Ce qui n’empêche nullement Conspirata d’être autonome et de pouvoir se lire indépendamment de son prédécesseur. Mais franchement ce serait bouder son plaisir que de ne pas déguster ces deux romans dans la foulée l’un de l’autre… (RDN)

Conspirata
Robert Harris

Paris, Plon, 2009, 428 pages.

La femme police au pays de la Phallocratie

 [Couverture] Il semble que quelqu’un ait péché par trop de curiosité. Le lien avec le mythe de Sodome et Gomorrhe est sans équivoque dans la mise en scène du cadavre découvert à l’Université du Québec à Trois-Rivières : la professeure Ingrid Lambert est retrouvée debout, drapée de blanc, transformée en statue de sel telle la trop curieuse femme de Loth, dans l’Ancien Testament.

Quelle est la différence entre un roman qui ne fait pas sérieux et un autre qui ne se prend pas trop au sérieux ? Sans doute le polar signé Jacques Rousseau appartient-il à la deuxième catégorie, dans la mesure où, ayant tous les ingrédients pour livrer un sacré bon roman procédural, il persiste à se désamorcer sans cesse lui-même. ROM (Read Only Memory), sans atteindre le degré de maîtrise d’un Paul Auster dans Cité de verre, explore lui aussi par le biais de l’allusion occasionnelle l’univers de Don Quichotte : Agathe de Francheville, récemment diplômée de l’Institut de Police, se débat elle-même avec un vague syndrome de l’imposteur, mettant à profit son apprentissage tout livresque tiré du fameux Manuel de l’enquête policière pour coffrer le coupable de l’assassinat d’Ingrid Lambert. Se voulant trop souvent drolatique, le roman de Jacques Rousseau camoufle sous le prétexte qu’il s’agit de la toute première enquête d’Agathe de Francheville certaines maladresses ou impairs, symptômes évidents du manque d’assurance que la jeune femme éprouve. La connaissance qu’on acquiert d’elle passe souvent par ces réflexions – reproduites en italiques – qu’elle se fait pour elle-même : celles-ci ont plutôt des allures d’apartés propres au théâtre, c’est-à-dire davantage adressés au lecteur qu’à elle-même, ce procédé brisant malheureusement l’illusion romanesque nécessaire à la création d’une atmosphère crédible. Or dans la mesure où on semble avoir affaire à un roman qui ne se prend pas au sérieux, on ne peut trop se surprendre de ce côté très deuxième degré, cohérent avec l’esprit du roman.

L’enquêteure avec un e est aidée dans ses recherches par des personnages quelque peu cabotins : sa mère Aurélie, férue de la chose informatique, est une hacker hélas dépourvue des contours singuliers d’une Lisbeth Salander (Millenium) ; quant à la secrétaire à la langue bien pendue du département de psychologie, Patricia Dubois, elle se targue du prestige inespéré de collaborer à une véritable enquête policière. Agathe de Francheville, elle, mène une enquête très méthodique où elle suit selon les règles de l’art le B-A BA de la procédure conventionnelle. Au grand dam de cette verte recrue, les principaux suspects appréhendés dans cette affaire semblent se disculper trop facilement, prouvant par là qu’elle erre sur de mauvaises pistes tracées à partir d’erronés soupçons. Émotive davantage que rationnelle, Agathe se laisse aisément orienter par les ragots et les rumeurs qu’entretient la secrétaire Dubois. C’est que dès le départ opère chez elle un mal avisé sentiment d’identification avec la victime : les deux femmes sont nées le même jour de la même année ; qui plus est, Ingrid Lambert était enceinte depuis quelques semaines au moment où on lui a enlevé la vie…

Les quelque soixante dernières pages proposent une incursion réussie dans le monde fascinant de la psychoéducation, que Jacques Rousseau connaît sur le bout de ses doigts, lui qui a œuvré dans ce domaine toute sa carrière comme professeur et directeur de département à l’UQTR. Le portrait critique sans complaisance du milieu universitaire, avec ses rivalités, la pression des pairs, ses intrigues internes pleines de remous est bien brossé, offrant un cadre original pour ce genre d’enquête qui, avouons-le, fraie plus fréquemment avec la lie de la société qu’avec son élite intellectuelle, que l’on découvre ici pétrie de vanité et bassement ambitieuse.

Un mot enfin sur le travail éditorial plutôt bâclé : les éditions Triptyque ne nous ont pas habitués par le passé à autant d’erreurs (fautes d’accords, d’orthographe ou d’inattention). Le manque de rigueur en ce qui concerne la révision linguistique est ici bien déplorable. (SR)

ROM (Read Only Memory)
Jacques Rousseau

Montréal, Triptyque (L’épaulard), 2010, 214 pages.

Une judicieuse et juteuse erreur judiciaire…

 [Couverture] Un mot d’abord pour saluer l’excellente qualité des productions des éditions Sonatine qui, dans le polar, nous ont notamment fait découvrir des écrivains talentueux comme R. J. Ellory, avec ces deux chefs-d’œuvre que sont Seul le silence et Vendetta, Shane Stevens et son tragique Au-delà du mal, ou dans un tout autre registre, l’extraordinaire La Religion, un passionnant roman historique de Tim Willocks. Sonatine s’est taillé une place de choix dans le monde très concurrentiel de l’édition contemporaine, avec une production très variée, même en polars, et des titres de grande qualité. Dont acte.

Les Lieux sombres de Gillian Flynn ne fait pas exception à la règle. Stephen King l’a qualifié de « roman exceptionnel » et pour une fois, je lui donne raison (King, dont les goûts sont parfois très éclectiques, a aussi déjà recommandé des trucs assez nuls, merci !). Ceci dit, voilà encore un de ces romans-briques qui se « méritent » parce que l’action y est lente, les personnages nombreux, l’ambiance parfois lourde ! C’est l’histoire de Libby Day, une jeune femme traumatisée, paresseuse et pas très sympathique, qui a vécu une expérience atroce. Au début des années quatre-vingt, elle a sept ans, lorsque sa mère et ses deux sœurs sont assassinées dans leur ferme familiale. Miraculeusement rescapée, elle désigne le meurtrier à la police : son frère Ben âgé de quinze ans. Vingt-cinq ans plus tard, alors que son frère est toujours derrière les barreaux, Libby, qui ne s’est jamais remise du drame, sombre dans une certaine dépression. C’est alors qu’elle est contactée par une association de détectives du dimanche, de fêlés des affaires criminelles dont certains membres sont persuadés que Ben est innocent, que le témoignage de Libby n’a été qu’une manipulation honteuse de la police et qu’il faut revoir le dossier. En désespoir de cause, Libby accepte de revisiter les lieux sombres de son passé, alors qu’une vérité inimaginable commence à émerger.

Ce long récit, à la progression lente, se déroule sur deux plans temporels. D’une part, nous suivons Libby aujourd’hui alors qu’elle reprend contact avec son frère et certains protagonistes du drame initial. Par ailleurs, l’auteur va reconstituer de façon minutieuse, heure par heure, les événements qui se sont passés réellement lors de cette nuit de toutes les horreurs. Les lignes temporelles finiront par se télescoper lors de la révélation finale, laquelle on s’en doute bien, déjoue nos pronostics et s’avère surprenante jusqu’à un certain point.

Comme l’affirme le texte de la couverture arrière, Gillian Flynn nous offre ici une intrigue d’une densité rare, des personnages complexes et tragiques. Tout de même, on a parfois envie de botter le derrière de cette curieuse Libby, même si, comme elle, on veut connaître le fin mot de l’histoire : qui est l’assassin ? Ben ? Le père violent et alcoolique ? Un vagabond de passage ? Les hypothèses ne manquent pas, les fausses pistes non plus et il faut attendre la sortie de cette intrigue labyrinthique pour qu’une certaine lumière se fasse enfin. Les Lieux sombres est le deuxième roman de cet auteur qui nous a déjà donné Sur ma peau (Calmann-Lévy, 2007). (NS)

Les Lieux sombres
Gillian Flynn

Paris, Sonatine, 2010, 484 pages

Apocalypse now…

 [Couverture] Comme le roman policier, et malgré les apparences, le récit d’espionnage et de politique-fiction se présente sous des formes assez variées. Il y a d’abord les séries un peu cartoonesques, avec un héros récurrent à la James Bond, des œuvres alimentaires et de distraction que l’on trouve sous la plume de Ian Fleming, Jack Higgins, Jean Bruce et cie. Un cran au-dessus, on trouve les thrillers d’action à la Robert Ludlum, Frederick Forsythe (une aventure de Jason Bourne est quand même plus « convaincante » que celle d’un S.A.S ou d’un Michael Fallon). Et puis il y a le roman d’espionnage « songé », limite intello, plus réaliste, à la trame aventureuse duquel vient se greffer une réflexion géopolitique, historique ou sociologique. C’est le cas des œuvres de John Le Carré, Robert Littell, Graham Greene et autres Alan Furst.

Percy Kemp (qui écrit directement en français) est une voix originale du genre et qui appartient plutôt à cette dernière catégorie. Ne vous laissez surtout pas induire en erreur par la collection, car quoique passionnant par bien des aspects, Noon Moon, ou Le Mercredi des Cendres n’a pas grand-chose d’un thriller. Curieux objet que ce livre étonnant dont il est difficile de parler sans en révéler les aspects les plus intéressants, les plus spectaculaires aussi, chose que je veux éviter à tout prix pour vous ménager les surprises (et elles sont de taille !).

Au départ, il y a deux histoires distinctes. La première trame narrative concerne l’agent américain Charlie O’Shea, animé par un désir de revanche et qui traque un terroriste avec lequel il a un compte à régler. Quand l’opération échoue, Charlie est rabroué par ses supérieurs et mis sur la touche. Mais voilà qu’un mystérieux tueur commence à liquider un peu partout dans le monde les terroristes notoires parmi lesquels la cible initiale de Charlie. Les États-Unis seraient-ils en train de gagner le pari de la guerre contre les terroristes ? Pas sûr, surtout que le cercle des victimes commence à s’élargir pour atteindre aussi des personnalités importantes de l’Islam sans lien avec Al Qaida (ici nommée La Confrérie). Du coup, l’Amérique se retrouve au banc des accusés et le monde musulman s’agite de plus belle.

L’autre récit concerne Zandie, un agent britannique tombé aux mains des Fous de Dieu et qui reçoit la visite d’un étrange maître espion avec lequel il va développer des liens plutôt ambigus. Cette partie du roman est faite essentiellement de longs monologues dans lesquels il est question de Platon, du Coran, d’Alexandre le Grand, de Napoléon, de stratégie, de philosophie, de religion et… du déclin inévitable de l’Amérique et de l’Occident. Une partie très statique qui demande un réel effort de lecture, mais qui propose aussi une réflexion passionnante sur les géographies secrètes du monde d’aujourd’hui. Le récit change brusquement de rythme et de visage dans la deuxième partie quand Zandie (qui a recouvré sa liberté) a retrouvé son « mentor » aux États-Unis où ce dernier prépare un coup fumant, un truc pour le moins époustouflant !

Même contraint et forcé, je n’en dirai pas plus sinon que les deux récits vont fusionner, que des explications seront données mais que rien ne se passera comme vous le pensez. Après tout, on est dans un récit d’espionnage où les apparences, les manipulations, les traîtrises, les retournements de veste et autres coquetteries sont de mise. Mais si vous voulez comprendre la complexe réalité géopolitique du monde dans lequel nous vivons, il faut lire attentivement cette œuvre de Percy Kemp, ainsi que Les Éclaireurs d’André Bello (Gallimard, 2009) qui aborde les mêmes thématiques (le monde en guerre après le 11 septembre) quoique de manière différente, moins explosive !

Au début, je dois avouer que le roman de Kemp m’a un peu ennuyé (je me demandais où toute cette parlotte allait nous mener), puis il m’a accroché et une fois ferré, je ne l’ai plus lâché. Une belle réussite ! Ah oui… Le titre un peu bizarre trouve son explication logique dans le dernier paragraphe, alors que le sous-titre, lui, nous saute à la face bien avant ! (NS)

Noon Moon
Percy Kemp

Paris, Seuil (Thrillers), 2010, 430 pages.

Revue Alibis – Mise à jour: Avril 2010

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