Encore dans la mire 28

Encore dans la mire

Michel-Olivier Gasse, André Jacques, Martine Latulippe, Simon Roy, Christian Sauvé et Norbert Spehner

Exclusif au volet en ligne (Adobe Acrobat, 1 038Ko) d’Alibis 28 Automne 2008

Le meilleur roman noir de l’année ?

[couverture] Le choc ! La découverte ! J’en suis encore tout secoué… Deon Meyer rencontre James Ellroy et Robin Cook, ou quelque chose comme ça…Après Millénium (eh oui, j’ai craqué moi aussi…), Zulu, de Caryl Férey est mon polar préféré de cette année ! En tout cas, le meilleur roman noir de l’année. Plus noir que ça, c’est l’enfer ! Noir parce que ça se passe en Afrique du Sud ! Noir parce que certains protagonistes le sont. Noir parce que l’histoire est d’une cruauté exemplaire, avec quelques scènes d’un sadisme sans bornes. Noir, parce que des trois personnages principaux, deux finiront de manière tragique (euphémisme, euphémisme !), alors qu’un seul des trois verra une relative lumière au bout du tunnel infernal dans lequel ils sont plongés.

Après la découverte du cadavre de la fille d’un ancien champion du monde de rugby cruellement assassinée (l’assassin dément l’a réduite en bouillie !) dans le jardin botanique de Kirstenbosch, Ali Neuman, chef de la police criminelle de Cape Town, prend la direction de l’enquête. Il découvre qu’une drogue à la composition inconnue est la cause du massacre. Quand d’autres victimes sont trouvées, toutes aussi amochées, l’affaire prend une tournure politique. Les victimes sont toutes de jeunes Blancs des milieux aisés. Neuman travaille en étroite collaboration avec le jeune Fletcher, un flic un peu efféminé, dont la femme lutte contre le cancer, et avec son bras droit Brian Epkeen, un électron libre, dont la hiérarchie se méfie à cause de ses méthodes peu orthodoxes et de sa vie sentimentale plus compliquée qu’un traité d’épistémologie post-moderne. Ce trio de choc se lance sur la piste du tueur sans savoir à qui ils ont affaire. Et l’adversaire est dangereux, voire terrifiant !

L’auteur semble avoir une parfaite connaissance du climat politique et social de l’Afrique du Sud, un pays ravagé par la violence et le sida. Même si l’apartheid a disparu de la scène politique, de vieux ennemis agissent toujours dans l’ombre de cette réconciliation nationale qui, à bien des égards, cache de sanglants règlements de compte. Même si leur expérience les a quelque peu blindés contre certaines formes de violence, les trois héros de cette histoire pénètrent dans un enfer où les vieilles pratiques de sorcellerie africaines ont cours, avec leur lot de superstitions imbéciles (violer un bébé ou une vierge vous protège du sida, par exemple), de rites macabres, de pratiques abominables dans des townships où pauvreté, alcoolisme, drogues et ultra-violence sont le lot quotidien de populations illettrées. Pour Neuman, Fletcher et Epkeen, cette affaire insensée, aux ramifications complexes, représente l’ultime rencontre avec le destin. Rarement aurai-je lu un polar avec des dénouements aussi dramatiques, aussi brutaux ! On en sort ébranlé.

Caryl Férey est le pseudonyme d’un auteur français qui est en train de s’imposer comme l’un des meilleurs espoirs du thriller et qui a déjà remporté quelques prix prestigieux avec Haka (Folio Policier) et Utu (Folio Policier) que je vais m’empresser de lire en espérant qu’ils sont du calibre de ce Zulu qui frappe au cœur comme une sagaie ! (NS)

Zulu
Caryl Férey

Paris, Gallimard (Série noire), 2008, 304 pages.

Le bête humain

[couverture] Dès les premières lignes, l’ombre imposante de Simenon plane sur le roman Tu ne verras plus. Sans l’accabler d’un poids écrasant, cette impression persistera, tenace, jusqu’à la fin. Plus encore qu’en raison de ce décor constitué de péniches ou de rafiots, cette parenté tient avant tout du caractère profondément humain de l’écriture riche de Pascal Dessaint. Si le Liégeois a des allures de parrain littéraire quant à l’atmosphère, on sent ici un grand lecteur de stylistes comme peuvent l’être les Chandler et Bukowski. La plume est une arme assassine quand elle est tenue du bon côté et Pascal Dessaint s’affaire à être d’une dangereuse efficacité.

Le capitaine Félix Dutrey, un flic enclin parfois à certains penchants suicidaires – en ouverture, il expose avec une précision et une logique déconcertantes la légitimité de l’acte du suicide –, traque les travers de ses congénères avec une acuité et un cynisme proche de l’absurde. Ses constats déprimants affichent toute la lucidité et les désillusions de celui qui ne cesse de s’étonner de la bêtise humaine, chaque jour lui apportant « la confirmation que la plupart des humains [ne sont] pas toujours très normaux » (p. 82). L’humour, noir à souhait, est fin ou choquant, toujours subtil et mordant à la fois. Dutrey appartient à cette race d’hommes qui ont sondé les ténèbres de l’âme humaine mais qui n’ont jamais su émerger indemnes de cette plongée risquée. Les séquelles, pour irréparables qu’elles soient, ont néanmoins façonné un être fascinant à découvrir et vraiment attachant.

La collègue de Dutrey, Magali, lui rapporte un événement pour le moins insolite : dans la région de Toulouse, des individus déguisés en Peaux-Rouges attaquent les passagers d’un train touristique et les détroussent. Terrassée par une crise cardiaque, l’une des victimes, un magnat de l’industrie pharmaceutique, y restera. Seulement, on retrouve les portefeuilles volés intacts dans une poubelle un peu plus loin. Si ce n’est le vol, quel est le mobile pour expliquer cette attaque surréaliste ? Peu après, un taxidermiste est retrouvé sans vie, énucléé, qui plus est. Qui donc a voulu supprimer Francis Aubignac ? Pourquoi s’acharner sur lui au point d’extraire ses globes oculaires de leur cavité ? Sa femme, un rival, sa fille illégitime ? Les suspects sont nombreux et les motifs, plausibles. On s’en doute, un lien existe entre les deux affaires, qui entraînera le lecteur dans le milieu des activistes, des socialement engagés qui, eux, n’ont pas perdu leurs illusions et s’emploient à transformer le monde positivement.

Indubitablement un écrivain de polar procédural de grand calibre qu’il faudra suivre avec assiduité, même si les œuvres qu’il propose n’ont rien de réconfortant pour l’âme. (SR)

Tu ne verras plus
Pascal Dessaint

Paris, Rivages (Thriller), 2008, 259 pages.

Méfiez-vous du Bonhomme de neige !

[couverture] Quand un auteur de polar classique ou contemporain veut faire durer le suspense, allonger la sauce, il se sert d’un des trucs les plus éculés de la formule : les enquêteurs découvrent un premier coupable (à mi-parcours du roman, environ) qui s’avère être innocent au bout de quelques pages, ce qui relance l’intrigue. Puis un deuxième (faux) coupable pointe son nez, un troisième etc., avant qu’on ne mette le grappin sur le vrai, dans un dernier chapitre trépidant ! Sous la plume d’écrivains maladroits, inexpérimentés, ce procédé simpliste donne des romans plutôt médiocres. C’est le cas, par exemple, de La Froide Vérité de Jonathan Stone (Albin Michel) où le truc est employé de manière tellement évidente, artificielle et grotesque que ça en devient ridicule. Par contre, dans Le Bonhomme de neige, de Jo Nesbø, ce procédé narratif (qui ne trompe jamais le lecteur chevronné) fonctionne à merveille. Ce polar n’est rien de moins qu’un chef-d’œuvre !

« En Norvège, il n’y a pas de tueur en série !  ». C’est ce qu’affirment les flics de l’entourage de Harry Hole, le seul policier norvégien à avoir suivi un stage au FBI, et le seul à avoir affronté un serial killer, mais en Australie (L’Homme chauve-souris). Les choses vont changer à partir de novembre 2004, avec les premières neiges. Un tueur retors, baptisé « le bonhomme de neige », enlève et assassine des mères de famille. Il envoie une lettre à Harry Hole, missive signée « le bonhomme de neige », qui lui annonce d’autres victimes. Quand l’équipe de Harry se met à fouiller dans les dossiers de la police, elle découvre une vague de disparitions parmi les femmes mariées et mères de famille de Norvège. Elles ont toutes disparu le jour de la première neige…

Pour mener à bien cette délicate affaire, Hole reçoit l’aide de Katrine Bratt, une jeune femme belle, déterminée, passionnée, qui, à bien des égards, ressemble à Harry. Ce nouveau personnage, complexe, fascinant, plein de surprises, contribue largement à l’intérêt de cette intrigue remarquable où Jo Nesbø, plus habile que jamais, multiplie les coups de théâtre avec brio et conviction. On en oublie le côté artificiel du procédé.

Écrire un roman de plus de 500 pages sans la moindre longueur, en soutenant constamment l’intérêt du lecteur, est la marque d’un grand conteur. Le Bonhomme de neige est le quatrième polar de Nesbø que j’ai lu, c’est aussi l’un des meilleurs. Quant à l’inspecteur Harry Hole, il est sans conteste l’égal des Harry Bosch (Michael Connelly), John Rebus (Ian Rankin), Charlie Resnick (John Harvey) et compagnie, ces flics hard-boiled individualistes forcenés, obsédés par leur boulot, aux méthodes très personnelles, tourmentés par des démons intérieurs, et dont la vie sentimentale est habituellement un joyeux carnaval !

L’année 2008 n’est pas terminée, elle peut encore nous réserver d’agréables surprises, mais pour le moment, ce roman fait partie de mes cinq favoris. À ne pas manquer… (NS)

Le Bonhomme de neige
Jo Nesbø

Paris, Gallimard (Série noire), 2008, 524 pages.

Entre jungle et thriller

[couverture] La quatrième de couverture de Décompte final est avare de détail, mais l’essentiel y est : Éric Dautriat « fut pendant plusieurs années l’un des hauts responsables des lanceurs spatiaux européens. » Il n’en faut pas plus pour nous convaincre qu’il y connaît quelque chose lorsqu’il décrit la Guyane, là où se trouvent les plates-formes de lancement des fusées européennes Ariane. Quand Dautriat nous amène dans les jungles de l’Amérique du Sud, ou bien dans les salles de conférence où des ingénieurs doivent découvrir ce qui a mené à l’accident spectaculaire qui a mis fin au premier vol du dernier fleuron de l’aérospatiale européenne, on est manifestement en présence de quelqu’un qui écrit sur ce qu’il connaît.

Mais l’expertise factuelle n’est pas suffisante à la création d’un thriller efficace. À sa défense, l’éditeur Pascal Galodé reste discret lorsque vient le moment de vendre ce livre comme roman à suspense : seul un « Aventure » vert-sur-vert bien discret sur la couverture tente de séparer ce livre de la fiction générale. À la lecture, le roman s’avère tout aussi partagé : si l’écriture nous amène à soupçonner des ambitions littéraires franches au fil de lourdes descriptions de la vie du protagoniste à Kourou, la structure du livre n’est que mollement façonnée en forme de roman à suspense. Les nouveaux lanceurs Ariane ont été sabotés, et ceux qui tentent d’en apprendre plus sont attaqués, traqués et forcés à s’enfuir en pleine jungle.

Il y a là un potentiel évident. Dautriat maîtrise son matériel, et son aperçu à l’arrière des scènes demeure fascinant : le contraste entre la technologie européenne et la jungle guyanaise est frappant, et les enjeux technologiques du programme Ariane ne rivalisent d’importance qu’avec les torticolis politiques nécessaires à de tels projets. Lorsque l’intrigue commence à déboucher en thriller géopolitique où l’aérospatiale européenne est soumise aux pressions politiques chinoises, on entrevoit un résultat qui aurait certainement pu être mordant et agréable à lire.

Mais le tout échappe à la simple satisfaction du lecteur de roman à suspense. Trop long d’un tiers, Décompte final finit par s’embourber en pleine jungle, envoyant ses personnages se perdre dans une série de marasmes qui sapent le rythme de l’action. Ces personnages ne semblent pas doués d’indépendance, ou même de fierté propre : ils et elles se laissent bercer par les événements, haussent les épaules quand une ingénieure est menacée d’agression à plusieurs reprises, et finissent par se retirer de l’intrigue plutôt que de viser une victoire quelconque. La conclusion aura de quoi exaspérer n’importe quel lecteur à la recherche d’une conclusion satisfaisante, surtout à la fin de 450 pages trop indulgentes.

Mais on l’a dit : évaluer ce livre sous l’optique du thriller ne mène qu’à une insatisfaction grandissante. Ceux qui préfèrent une littérature soi-disant générale, où l’intrigue reste secondaire, contrairement aux paysages, seront nettement plus aptes à apprécier les réussites de Décompte final. (CS)

Décompte final
Éric Dautriat

Saint-Malo, Pascal Galodé (Univers), 2008, 466 pages.

La peur du loup

[couverture] Curieux livre que ce Chien de Dieu de Patrick Bard ! L’auteur se lance ici dans un récit qui a beaucoup plus à voir avec le roman historique qu’avec le roman policier proprement dit. Bien sûr, les éléments essentiels du genre policier sont présents : des crimes, et ils se comptent par centaines, un personnage qui tient un rôle d’enquêteur et qui cherche à lever le voile sur des faits incompréhensibles, un dénouement où les « méchants » sont punis. Mais le traitement étonne ou détonne.

Résumons : le livre s’ouvre en 1764 dans une demeure paysanne du Gévaudan dans les Cévennes. Ce coin perdu de France est une véritable terre de Caïn. La misère, profonde et séculaire. Et soudain, l’Horreur : le corps d’une jeune bergère mutilé, dévoré par le loup, par la Bête immonde.

Ce prologue passé, on se retrouve à Rome en 1798. Les armées de Bonaparte occupent la Ville Éternelle. S’ensuivent la peur, les exactions et les éternels pillages. Le pape est prisonnier et les occupants exigent un lourd tribut d’œuvres d’art et de manuscrits anciens qu’ils veulent ramener en France. L’abbé Antonin Fages, un Français bibliothécaire et chercheur à la bibliothèque vaticane, participe à un complot visant à soustraire certains des plus rares manuscrits à la convoitise de ses compatriotes. Et un soir, alors que lui et un de ses collègues tentent de se faufiler entre les maillons de la garde, des coups de feu éclatent. L’autre prêtre est tué et Antonin réussit à s’enfuir avec un curieux manuscrit. Jusque-là, et nous sommes aux environs de la page125, on est loin du polar !

Les vingt pages qui suivent présentent le début de ce manuscrit. Une histoire d’horreur et de sang écrite au « je ». Celle de la Bête du Gévaudan, ce monstre qui pendant quatre ans, de 1764 à 1768, sema la mort et la terreur dans les Cévennes, ces hautes terres arides du cœur de la France.

La lecture de ce manuscrit mystérieux sert de déclencheur à un long retour en arrière pour l’abbé Antoine Fages. Toinou se retrouve en 1764, chez lui, jeune vicaire en ces contrées perdues où, avec l’aide de paysans terrorisés et de soldats royaux fort incompétents, il tente de traquer la Bête. S’ensuit alors une longue lutte contre le Loup d’abord, mais aussi contre les seigneurs locaux qui protègent leurs privilèges et les autorités religieuses que ces diableries agacent.

Puis, vers la page 300, retour à Rome, en 1798, où l’abbé Antoine Fages poursuit sa lecture clandestine du manuscrit. Mais d’autres aussi veulent mettre la main sur ce texte maudit. Agressions, meurtres s’accumulent autour de l’abbé. Jusqu’à ce que finalement la Vérité soit dévoilée.

Oui, il y a, dans Le Chien de Dieu, une enquête. Une quête, plutôt. Celle de la vérité sur l’un des plus troubles et des plus sanglants épisodes de l’histoire rurale française. Mais, comme je l’ai dit au début, le traitement global relève plus du roman historique que du polar. La structure du récit agace parfois avec son chevauchement des épisodes entre deux périodes séparées par plus de trente ans.

Il s’agit toutefois d’un grand livre, merveilleusement bien écrit. Certains passages coupent le souffle par leur beauté sauvage. La description de la vie paysanne en ces années maudites est d’une précision et d’une exactitude qui fascinent le lecteur. Quelques petites fouilles que j’ai entreprises sur la Bête du Gévaudan m’ont montré que les recherches historiques faites par Patrick Bard pour bien ancrer son intrigue sont d’une rigueur extrême.

À lire donc, ce Chien de Dieu, pour ceux et celles que les pages sanglantes de l’Histoire fascinent. En précisant toutefois que l’on est bien loin ici du Petit chaperon rouge de notre enfance. (AJ)

Le Chien de Dieu
Patrick Bard

Paris, Seuil, 2008, 473 pages.

Psycho-thriller

[couverture] Thierry Serfaty écrit des livres, ce qui ne fait pas de lui pour autant un écrivain mû par une noble vocation artistique. La démarche de l’auteur d’Agônia est prévisible et n’impressionne plus guère : il propose depuis quelques années au lectorat francophone des histoires mettant en scène le même groupe de personnages, le même type de récits développant des intrigues toujours semblables où la psychologie sert à la fois de cadre et de prétexte. Thierry Serfaty fait du surplace ; ses œuvres, elles, n’évoluent point. Cela sent l’homme qui a flairé le filon lucratif.

Érick et Laura sont de la police parisienne. Personnages caractérisés sans grande nuance ni profondeur, on sent qu’on essaie néanmoins de nous les rendre attachants par leur personnalité forte, leur passé trouble, et malgré leurs tics et leurs défauts. Lui est calme comme un jardin japonais ; elle évoque plutôt un volcan en éruption. Serfaty ne dédaigne même pas verser dans le sentimentalisme, au risque de se complaire dans les clichés les plus éculés ou dans l’humour cabotin qui ne lève pas. Thierry Serfaty veut écrire du roman populaire, sans compromis.

Même ses idées de départ les plus fortes ne tiennent malheureusement pas la route : Serfaty sacrifie la vraisemblance des détails et la crédibilité de l’ensemble, quitte à entraîner son univers narratif dans des dérapages scientifiques qui tiennent davantage de la mauvaise science-fiction paranoïaque que du polar rigoureux et réaliste. Sous l’emprise d’un Maître sadique, des Fighters (c’est le nom qu’on leur donne, l’auteur n’ayant pas découvert d’équivalents français) forment un groupe secret s’étant donné pour mission réparatrice d’anéantir la peur, voire toute forme d’émotion… Les petits projets sauront bien attendre, il y a quand même un sens aigu des priorités ici ! Un mystère opaque entoure les circonstances de la mort de ces jeunes phobiques s’en étant remis au Fight. Grâce à une intervention chirurgicale – la stéréotaxie –, on implante des électrodes dans le cerveau de ces perturbés pathologiques dans le but d’en arriver à l’élimination radicale de l’objet de leur phobie. L’étape finale de ce processus thérapeutique consiste à leur faire braver la mort sans sourciller. Les scènes extrêmes de leur Combat ultime (Agônia, en grec ancien) sont captées sur vidéo et diffusées pour des initiés au Fight sur Internet. Pendant une heure, un blog éphémère transmet les dernières images de ces combattants de la peur, en fait au moment précis où ils sont victimes d’une mort violente. Certains souffrent de taphophobie (cette peur d’être enterré vivant), d’autres craignent de se faire dévorer par des fauves, ou de sauter du haut d’une tour… Ces gestes malades, pratiquement des assassinats-suicides téléguidés, s’apparentent au principe cruel des snuff movies, à la différence importante près que les victimes vulnérables semblent d’abord être des disciples conscients et consentants.

Il est dommage que des maladresses de composition viennent faire ombrage aux forces de Thierry Serfaty : l’univers des phobies personnelles est rien moins que fascinant. L’examen qu’il propose des travers et ratés de la psyché humaine ne lasse jamais. Que savons-nous avec certitude sur cette question inépuisable ? Le fonctionnement du cerveau humain a quelque chose de mystérieux, d’abyssal, qui évoque des puits insondables. Quelles sont les dernières percées scientifiques dans le domaine de la psychologie (psychobiologie, morphopsychologie) ? Indirectement, le roman a le mérite de soulever une réflexion sur jusqu’où serait-on prêt à aller pour se libérer une bonne fois pour toutes de ces peurs irrationnelles. Certains n’hésitent pas à investir des fortunes en thérapies ; Serfaty essaie maladroitement de nous convaincre que d’autres iraient jusqu’à cracher dans l’œil de la mort pour prouver qu’ils ont gagné le Fight. (SR)

Agônia
Thierry Serfaty

Neuilly-sur-Seine, Michel Lafon, 2008, 396 pages.

Quand la scène du crime est un lieu commun…

[couverture] Quoique pas inintéressant par moments, Bunker de Philippe Huet ne brille pas vraiment par son originalité. Les Européens en général, les Français en particulier, n’en finissent pas d’exorciser les démons issus des traumatismes de l’Occupation et de la Libération. Et il semble bien que pour les romanciers, cette période terrible soit une source inépuisable d’inspiration.

Bunker se passe à Vollaville, une plage du débarquement, quelques semaines après la fin des cérémonies ayant marqué le cinquantième anniversaire du débarquement en Normandie. La quiétude des habitants, surtout ceux qui ont connu de près ces événements tragiques, est bouleversée par la présence d’un Allemand qui, contrairement aux touristes qui ne font que passer, s’est installé au bar-hôtel du coin. D’une discrétion exemplaire, il passe ses journées à se promener dans la campagne et à consulter des cartes. Ce qui ne manque pas d’inquiéter le vieux Alfred Fournier chez qui la présence de ce « Boche » réveille d’affreux souvenirs. Quand on apprend que Jürgen Schneider est à la recherche de son grand-père, un officier SS disparu dans la région après le débarquement, certaines personnes commencent à s’affoler. Les langues se délient peu à peu. Et puis le drame… Une première personne est abattue par un mystérieux assassin, puis une deuxième. L’enquête, menée par les gendarmes, s’avère plus ardue que prévu. Puis l’Allemand est agressé et, surprise, le coupable, enfin révélé, se donne la mort, mettant fin à la première partie du roman, de loin la plus intéressante, et à une énigme qui n’en était pas vraiment une. On peut alors se demander ce que vient faire dans cette histoire le personnage de la jeune gendarme, bardée de diplômes, qui semble vouloir damer le pion à ses collègues avec des méthodes d’enquête modernes et branchées. Tout cela aboutit à une impasse. Et l’intrigue devient carrément bancale quand, dans la deuxième partie, deux des protagonistes, de jeunes amants, se lancent à la recherche d’un trésor de guerre. Eh oui, le grand-père SS a dissimulé un vaste butin dans un bunker aujourd’hui disparu, enseveli quelque part.

Expédiée en quelques pages, avec une finale aussi explosive qu’inattendue, cette partie rocambolesque (et disons-le, plutôt invraisemblable) de l’histoire est très différente de la première partie, ou le côté psychologique, roman de mœurs et roman historique avait tout de même un certain intérêt. Bunker est une histoire étrange, mal équilibrée, qui commence de manière intrigante, avec quelques personnages intéressants, un arrière-plan historique captivant, qui se transforme ensuite en médiocre énigme policière qui ne tient pas ses promesses, avant de se dégonfler complètement et de perdre tout intérêt.

Les cicatrices de la guerre, les haines accumulées, les comptes à régler entre collaborateurs et résistants, les exactions diverses commises à l’époque puis refoulées, oubliées avant de resurgir de manière dramatique, il n’y a là rien de bien nouveau sous le soleil. On pourrait établir une vaste bibliographie de ce genre de titres. Mais Bunker ne contribue en rien à renouveler cette thématique éculée.

Dans le genre, on relira plutôt Jean Amila ou Didier Daeninckx. (NS)

Bunker
Philippe Huet

Paris, Rivages (Thriller), 2008, 220 pages.

Techno-thriller

[couverture] L’Hexagone sur fond de révolution. C’est l’incendie, le grand incendie, comme le chantait Cantat. Ça flambe à Paris et les bombes explosent, tout semble sur le point de sauter. La déroute climatique se confirme, le chaos s’installe. Le ton est défaitiste, résigné, fataliste, les injustices sociales ont raison des dernières résistances des laissés-pour-compte. Nicolas Sarkozy est président de la République…

Les romans de la trilogie La Dernière Guerre, 2008-2011 ont tous les ingrédients pour séduire le lecteur qui a suivi les aventures de Jason Bourne du célèbre Ludlum : une intrigue politique qui brasse les cartes de l’échiquier stratégique en s’appuyant sur des bases familières de la réalité, de l’action, des poursuites à l’emporte-pièce et beaucoup de bombes qui sautent. Dans Hexagone, Guillaume Lebeau revient avec une mission extrême pour le colonel Jean d’Estavil, dont on a connu la détresse et la détermination dans le premier volet du triptyque Pentagone paru l’année dernière : toujours sur la trace de sa femme enceinte disparue dans des circonstances ultra-secrètes, il est confronté cette fois à des attentats terroristes qui frappent le cœur symbolique de la capitale française. Les événements seraient-ils liés ? Un complot politique se trame en de hauts lieux, secret qui dépasse les inquiétudes les plus paranoïaques du commun des mortels, les soupçons les plus alarmistes du lecteur le plus attentif. Lebeau s’assure de faire de l’officier d’Estavil l’homme de la situation sachant se montrer à la hauteur des enjeux, aussi délicats soient-ils.

Ayant œuvré dans le milieu de la presse musicale aux penchants indie rock, Lebeau a un goût certain pour les mélodies accrocheuses de circonstance : les romans de la trilogie sont étonnamment accompagnés en annexe d’une bande originale (comme pour les films) ; on retrouve même souvent au fil de la lecture une mention des pièces qui accompagnent tel passage, donnant d’une certaine façon le ton à la scène décrite. Une musique branchée sur les courants actuels, modernes, qui donne la mesure à cette technologie à la fine pointe que Lebeau distille si rigoureusement dans son projet littéraire. L’effet est réussi. Tout comme cette manipulation de la durée narrative, qui fait s’étirer les secondes cruciales en les découpant avec une précision maniaque, exacerbant du coup la tension dramatique et créant une intensité redoutable.

Guillaume Lebeau semble se nourrir de quelques passions hétéroclites : par exemple, avec un collègue il a fondé le Club Van Helsing, qui se donne pour mission la publication d’œuvres mettant en scène des monstres. Nul doute que Le Fugu, sorte de masse informe sinon difforme aux allures de tueur à gages plus ou moins efficace en ce qui concerne la mission de liquider le colonel d’Estavil, s’inscrit dans cette veine douteuse aux relents de romans pulp. Les convergences subtiles entre la vie et l’œuvre de Guillaume Lebeau sont en fait une source de plaisir inattendue, pas besoin de s’appeler Pierre Fourniaud pour l’éprouver…

Hexagone représente une lecture captivante pour les amateurs de romans d’espionnage ou autres récits de guerre, qui fera en prime sourire les détracteurs de Sarko, lui qui a droit à une analyse critique dure et sans complaisance : « […] un homme difficile, incapable d’écoute et à l’ego surdimensionné. Une bête politique dangereuse car imprévisible et totalement sous l’emprise d’un psychisme à l’équilibre incertain » (page 297).

Bonne nouvelle, la liberté d’expression semble bien se porter dans l’Hexagone. (SR)

Hexagone
Guillaume Lebeau

Paris, Phébus, 2008, 400 pages.

Camilla Läckberg sur les traces de Stieg Larsson ?

[couverture] C’est presqu’une loi de la nature… Quand un roman ou un cycle romanesque connaît un immense succès comme Le Seigneur des Anneaux, les aventures de Harry Potter ou le Da Vinci Code, on peut s’attendre à ce que sévisse aussitôt une armée d’imitateurs désireux de profiter de la manne. D’où des dizaines d’œuvres à la manière de… dont les éditeurs chercheront à persuader le public qu’il s’agit d’histoires aussi bonnes sinon meilleures que l’original (ce qui, dans le cas de Dan Brown, n’est pas bien difficile – c’étaient mes petites secondes de perfidie !).

On peut donc se demander si la publication de La Princesse des glaces, de Camilla Läckberg s’inscrit dans ce phénomène. Cherche-t-on à nous vendre un nouveau Millénium ? Voici quelques éléments de réponse…

La Suédoise Camilla Läckberg, née le 30 août 1974, est à ce jour l’auteur de cinq polars ayant pour héroïne Erica Falck et dont l’intrigue se situe toujours à Fjällbacka, port de pêche de la côte ouest en Suède.

Publié chez Actes Sud, le livre – dont le titre fait un peu « écho » à La Reine dans le palais des courants d’air – a la même présentation gothique facilement reconnaissable des polars de la série Millénium : livrée noire et rouge, avec illustration centrale ovale représentant des personnages… inquiétants, ou bizarres. Sur la couverture arrière, on précise (mais discrètement, il est vrai…) que « En Suède, tous ses ouvrages se sont classés parmi les meilleures ventes de ces dernières années, au coude à coude avec Millénium de Stieg Larsson ». Au coude à coude ? Étonnant, parce que, je vous le dis tout de suite, à part ses origines suédoises, et quelques thèmes universels (les secrets cachés d’une petite communauté ou d’une famille), ce roman n’a pas grand-chose à voir avec la série de Larsson. Par contre, il a ses propres qualités.

On y rencontre donc Erica Falck, une jeune femme de trente-cinq ans, auteure de biographies qui a le malheur de découvrir le cadavre aux poignets tailladés d’une amie d’enfance, nue dans une baignoire d’eau gelée : la princesse de glace. Erica est très vite convaincue qu’il ne s’agit pas d’un suicide. C’est aussi la conviction de l’inspecteur Patrik Hedström, un ami d’enfance d’Erica, amoureux transi, qui va mener l’enquête. Sur fond de romance, les deux complices vont passer au scalpel une petite communauté dont la surface tranquille cache des eaux bien troubles, alors que les cadavres s’accumulent de manière inquiétante et que lecteur découvre une galerie de personnages fort complexes et quelques coupables potentiels.

Les bases de l’intrigue sont banales : une petite ville portuaire paisible, des habitants ordinaires, et puis un drame qui crée une onde de choc, avec des répercussions inattendues, des révélations troublantes. Une fois qu’on a raclé le fond, toute la vase remonte et on s’aperçoit un peu tard que le canal était bouché par des tonnes de boue accumulées au cours des années.

Camilla Läckberg est une excellente conteuse. Contrairement à ceux de Larsson, son roman n’a ni longueurs ni digressions intempestives et, même si le sujet n’est pas des plus originaux, elle arrive à nous accrocher dès les premières pages pour nous emporter dans une intrigue dont les protagonistes principaux sont particulièrement sympathiques. Mais ce premier roman de la série (qui compte cinq volumes pour le moment) n’a ni l’intensité dramatique, ni les personnages exceptionnels des bouquins de Larsson. Il est donc préférable d’éviter de se laisser influencer par certains titres médiatiques du genre « Sur les traces de Stieg Larsson », « Une rivale pour Stieg Larsson ? », « Après Stieg Larsson, quoi ? » et autres fariboles… On lit du Läckberg et, ma foi, c’est déjà pas mal ! (NS)

La Princesse des glaces
Camilla Läckberg

Arles, Actes Sud (Actes noirs), 2008, 382 pages.

Fantômes, occultisme, meurtres et maisons closes !

[couverture] Pour mon plus grand plaisir, je viens de découvrir mon premier écrivain de polars polonais. Il s’agit de Marek Krajewski (né en 1966) qui enseigne le latin à l’université de Wroclaw, son lieu de résidence. Bonne nouvelle : Les Fantômes de Breslau est un roman qui fait partie d’une série consacrée à un curieux personnage, l’assistant criminel Eberhard Mock. Mauvaise nouvelle : ce premier roman publié dans la Série Noire est le troisième de la série ! Inutile de s’énerver, on sait que des intérêts bassement commerciaux sont responsables de ces choix éditoriaux douteux. Et tant pis pour les lecteurs…

L’action de ce polar (historique ? pas vraiment, mais on peut discuter…) débute en septembre 1919, dans la ville allemande de Breslau (aujourd’hui, Wroclaw en Pologne). L’étrange Eberhard Mock est spécialisé dans les affaires de mœurs. Dans la pratique, il est chargé de l’inspection des bordels, au cours desquelles il en profite pour « inspecter » les nouvelles filles ! Question de veiller dignement sur l’hygiène publique, bien entendu ! Mock connaît (le plus souvent de manière très très intime) toutes les putains de la ville. La vie de ce fonctionnaire libidineux va basculer quand des collégiens découvrent les corps atrocement mutilés de quatre jeunes hommes en bonnet de marin, avec des bourses de cuir sur les testicules, accoutrement qui suggère un quelconque rite homosexuel. Un petit carton trouvé sur l’un des cadavres est une courte missive adressée à Mock, message qui contient, entre autres, cette phrase énigmatique : « Mock, avoue ta faute, avoue que tu as cru », et une citation de la Bible. Personnellement impliqué par le mystérieux assassin (qui va récidiver), Eberhard Mock se lance dans une enquête surréaliste à travers les sombres ruelles de Breslau marquées par le désœuvrement de l’après-guerre, le crime et des établissements douteux où circulent toutes sortes de drogues et où fleurit la prostitution. En cours de route, notre enquêteur va croiser bien des personnages étranges et colorés, une faune plutôt exotique frisant parfois le grotesque. Quant à la clef de l’affaire, Mock la découvrira dans certains cercles bourgeois très discrets qui pratiquent l’occultisme, avec des rituels étranges et barbares.

Les Fantômes de Breslau est un polar atypique que l’on est surpris de trouver dans la Série Noire, avec en plus, l’étiquette commerciale convenue de « thriller » ! Or, ce roman de mœurs, ce récit criminel aux accents historiques, au rythme plutôt lent mais régulier, n’a rien de la fougue ou de la nervosité du thriller typique.

Régulièrement, depuis quelques années, il y a quelque oiseau de mauvais augure pour annoncer la mort imminente de la Série Noire. Force est de constater pourtant que le cadavre se porte bien et que le choix des textes publiés est de très bon niveau, voire même exceptionnel dans la dernière livraison qui comprenait deux chefs-d’œuvre, soit Le Bonhomme de neige de Jo Nesbø, l’ahurissant Zulu, de Caryl Férey, et Les Fantômes de Breslau, qui mérite vraiment d’être découvert. D’ailleurs, comment résister à un polar, polonais de surcroît, dont l’illustration de couverture (une photo olé olé) suggère qu’il y aura quelques scènes torrides, avec des filles sexy ?

Dont acte (sexuel…) ! (NS)

Les Fantômes de Breslau
Marek Krajewski

Paris, Gallimard (Série noire), 2008, 298 pages.

Meurtre dans un jardin sauvage

[couverture] Mark Mills est un auteur britannique qui vit à Oxford. Son premier roman, Amagansett (Calmann-Lévy, 2005) s’est mérité le John Creasy Memorial Dagger, décerné par la British Crime Writer’s Association. Avec Le Jardin des ombres il nous plonge dans l’univers feutré d’un polar très littéraire, presque érudit, avec une étonnante maîtrise de l’intrigue. Résultat, la lecture de ce roman, au lieu d’être un exercice un peu pénible (le sujet se prête à des longueurs que l’auteur évite de nous infliger), est au contraire une expérience des plus agréables. Mais de quoi s’agit-il ?

À l’été de 1958, Adam Strickland, un jeune étudiant britannique en histoire de l’art, parcourt les magnifiques jardins Renaissance de la Villa Docci. Frappé par l’agencement curieux des lieux, envoûté par leur atmosphère étrange, il est vite persuadé que cet univers fascinant de statues antiques, de labyrinthes et de fontaines recèle une énigme vieille de plusieurs siècles. Obsédé par cette idée, il se met à fouiller dans le passé de la famille Docci dont les membres contemporains sont sous l’emprise totale de la maîtresse des lieux, celle-là même qui a demandé que l’étudiant britannique étudie le jardin. Ce faisant, Strickland perce à jour un mystère plus récent : les circonstances réelles de la mort tragique d’Emilio, le fils aîné de la famille, abattu pendant la guerre par les Allemands qui occupaient le troisième étage de la villa, désormais condamné. Mais la curiosité du jeune homme dérange. L’énigme du jardin cache un meurtre, et voilà qu’il est en train de mettre à jour une autre affaire sordide. De retour en Angleterre, il va se rendre compte qu’il a été manipulé, qu’il était finalement très naïf, une marionnette dans un jeu pervers, dont les ficelles étaient tirées par des esprits retors.

Comme l’affirme justement la quatrième de couverture, ce roman est « une histoire d’amour, de mort et de perte d’innocence » que j’ai lu avec beaucoup de plaisir. Il s’agit d’une histoire intelligente, raffinée, avec des personnages bien campés, une écriture recherchée sans être pédante, avec ce qu’il faut d’informations et de références au monde de l’art sans jamais tomber dans le didactisme lourd. Dans ce genre de récit, aux antipodes du thriller à l’américaine, il n’est pas question de suspense mais plutôt de tension dramatique, surtout quand le jeune Strickland commence à découvrir les dessous peu reluisants de l’histoire de la famille Docci.

Un roman où il est question d’Ovide, de Dante, d’artistes de la Renaissance, de peintres, de sculpteurs et d’architectes, un livre intelligent qui vous changera agréablement des meurtres en série, des psychopathes et autres prédateurs à deux pattes de mauvais goût, justes bons à nous filer des cauchemars. (NS)

Le Jardin des ombres
Mark Mills

Paris, Calmann-Lévy, 2008, 326 pages.

La belle et la bête en cavale !

[couverture] De tous les auteurs de polars que je fréquente depuis des lustres, Robert Crais est un des rares, sinon le seul, qui ne m’ait jamais déçu. Il a toujours une bonne histoire à raconter, ses personnages sont bien campés et il a un sens du rythme inégalé. Avec lui, le mot « thriller » n’est jamais galvaudé. Pourtant, Robert Crais n’a pas (encore) la notoriété d’un Michael Connelly, d’un Dennis Lehane ou d’un James Ellroy et c’est bien dommage car il le mériterait bien, ne serait-ce que pour l’excellente série mettant en vedette le détective Elvis Cole et son mystérieux partenaire Joe Pike, un ancien flic du Los Angeles Police department, reconverti en mercenaire solitaire, efficace et peu bavard.

Dans Mortelle Protection, un polar de première classe, l’auteur a inversé les rôles. Il donne la vedette à Joe Pike qui se retrouve du jour au lendemain, et cela bien malgré lui, engagé comme garde du corps d’une richissime enfant gâtée. La belle Larkin était au mauvais endroit au mauvais moment. Elle a vu ce qu’elle ne devait pas voir et depuis, la vie de cette riche héritière de vingt-deux ans est devenue un cauchemar. Appelé à la rescousse, Joe Pike constate que leur moindre déplacement est repéré. Quelqu’un est au courant de tous leurs faits et gestes. Après deux tentatives de meurtre, il se décide à faire appel à l’unique personne en laquelle il puisse encore avoir confiance, son ami et associé Elvis Cole. Pour l’héritière insouciante, la vie vient de basculer. Habituées aux boîtes branchées de Hollywood, la voilà obligée de fréquenter les planques miteuses d’Eagle Rock avec un Pike renfrogné, brusque et impatient. Le cauchemar…  !

Robert Crais est un conteur efficace qui ne laisse pas de répit à son lecteur. Mortelle Protection a le rythme soutenu des thrillers de bonne facture et si l’histoire ne brille pas par son originalité, elle se démarque dans cette série dans la mesure où l’auteur nous en dit un peu plus sur Joe Pike, cet ancien flic qui tire d’abord et cause ensuite, ses aventures traumatisantes au Vietnam et ses sentiments pour la belle Larkin, dont il doit repousser les avances. Pour la première fois, Crais ouvre une brèche dans ce personnage et nous en fait découvrir de nouvelles facettes, plus nuancées, alors qu’il le contentait jusqu’à présent dans le rôle ingrat d’adjuvant et de brute de service. La fin de roman est touchante, quand Pike doit bien admettre qu’il est tombé amoureux de la belle emmerdeuse. Évidemment, il s’agit d’un amour impossible. Il agira donc en conséquence… (NS)

Mortelle Protection
Robert Crais

Paris, Belfond (Belfond noir), 2008, 356 pages.

Une quinzième proie pour Davenport !

[couverture] Lucas Davenport, le héros des polars de John Sandford (série : les proies) a eu une carrière bien occupée. Il a chassé nombre de tueurs en série, résolu des affaires épineuses, vécu des bagarres épiques et affronté moult dangers, dont plusieurs jolies femmes pas toujours bien intentionnées ! Au début de La Proie cachée, quinzième roman de la série, il est en train de prendre goût à une vie rangée, moins aventureuse. Il est marié avec Weather (non, elle ne fait pas la pluie et le beau temps dans le couple), ils ont un fils âgé de neuf mois prénommé Sam et ils ont pris en charge la jeune Letty Ward, rencontrée dans des circonstances tragiques dans La Proie de l’aube. Chargé des enquêtes dites délicates, Davenport mène une existence relativement paisible jusqu’à ce qu’on découvre le cadavre d’Orion Oleshev, un officier de marine russe, abattu dans le port de Duluth. Dès le départ, nous savons qu’il a été tué par Carl Walther, un adolescent qui agit au nom de Papy, son grand-père âgé de 92 ans. L’affaire se corse quand on trouve un deuxième cadavre, celui d’une itinérante à qui on a tranché la tête. Pour Davenport, il ne fait aucun doute que les deux affaires sont liées. Quand le gouvernement russe envoie la belle Nadia Kalin, un officier de police moscovite, pour donner un coup de main aux autorités américaines, l’intrigue prend une nouvelle tournure et le lecteur, un peu surpris, se retrouve au cœur d’une histoire d’espionnage quelque peu invraisemblable. Il faut le talent de conteur d’un John Sanford pour rendre plausible cette histoire de cellule dormante passablement tirée par les cheveux. Quand un auteur de polar célèbre s’aventure dans les méandres d’une intrigue d’espionnage, le résultat est souvent décevant. Même des vedettes comme Henning Mankell, Michael Connelly et d’autres, ont écrit des bouquins décevants avec ce thème casse-gueule. Heureusement, Sandford a concentré le récit sur les péripéties de l’enquête, le travail des flics et il y a suffisamment d’éléments intrigants et de rebondissements pour nous embarquer dans une histoire bien rythmée et dont l’intérêt ne se relâche pas.

La relation entre Davenport, amateur de jolies femmes (mais mari fidèle) et la belle Nadia Kalin est amusante. Peu habituée aux idiomes locaux, elle joue les innocentes et pose quelques questions bien candides qui ont pour effet de faire ressortir toute l’absurdité de quelques-unes de nos expressions consacrées. Par ailleurs, son rôle exact dans cette histoire la désigne comme suspect potentiel. Bref, rien n’est simple dans le Midwest américain où, pendant quelques heures tragiques, réapparaît le spectre de la guerre froide, avec agents du KGB, exécutions de traîtres et personnages à double voire triple face. Au centre de tout ça, un Davenport excité par l’odeur du sang et qui a repris goût à la chasse, même si le gibier, pour une fois, n’est pas vraiment américain. Un bon divertissement, un thriller solide, mais pas le meilleur roman de la série. (NS)

La Proie cachée
John Sandford

Paris, Belfond (Belfond noir), 2008, 402 pages.

Le syndrome du palindrome

[couverture] Je l’avoue, difficile de prendre au sérieux un meurtrier qui n’abat que des jeunes dont le prénom est un palindrome, un prénom qui peut se lire d’un côté ou de l’autre… L’idée m’a fait sourire ; on conçoit mal comment peut se développer une telle fixation, d’autant plus que le nombre de victimes potentielles est quand même limité. Quand on a éliminé les Ève, Otto, Ava… mais bon, passons par-dessus cette prémisse – qui m’a paru un peu faible, je l’avoue – pour découvrir une histoire qui n’a rien de drôle.

Selon son habitude, George Pelecanos situe l’action de son roman Les Jardins de la mort à Washington. La première partie se déroule en 1985. Une troisième victime est retrouvée dans un jardin communautaire. Le « tueur au palindrome », comme on l’appelle, abat des enfants d’une balle à la tête avant de déposer leur corps dans un jardin. Sur les lieux du crime se trouvent trois policiers : les agents Holiday et Ramone, à peine un an d’expérience, de même que T. C. Cook, un inspecteur de vingt-quatre années de service, dont le taux d’élucidation est de 99 %.

La deuxième partie nous transporte en 2005. Pelecanos présente d’abord l’inspecteur Ramone, vingt ans plus tard, et sa famille : son épouse noire, son fils qui traverse une période mouvementée, et sa fille, personnage à peine esquissé. À l’opposé de ce père soucieux et présent, on retrouve Holiday, qui n’est plus dans la police et dont la vie se compose essentiellement d’alcool et de liaisons faciles. Le lecteur a droit à une présentation assez longue avant que le fil ne le ramène à l’histoire du « tueur au palindrome ». Car vingt années après, voilà qu’on découvre le corps d’un garçon abandonné dans un jardin communautaire, tué d’une balle à la tête… Il s’appelait Asa. Le passé revient hanter Holiday, Ramone et aussi Cook, retraité et malade, qui est resté hanté par l’échec de ses recherches dans cette enquête. À travers cette trame principale se dessinent quelques autres histoires, dont celle de Roméo Brock, qui rêve de devenir un vrai dur et qui commet un vol et un meurtre aux conséquences insoupçonnées.

Avant d’en arriver à ce que les fils se rejoignent, il y a quelques longueurs, mais la lecture reste agréable, la construction est rigoureuse. Quand les liens apparaissent, que tout se recoupe, on comprend mieux pourquoi Pelecanos a mis tant de temps pour tout installer. L’enchevêtrement des différentes histoires est somme toute complexe ; on pourrait s’attendre à quelque chose de plus resserré sur le plan de l’enquête, mais on s’aperçoit vite que ce n’est pas l’aspect le plus important du livre. Car Les Jardins de la mort est avant tout un roman noir, qui aborde tant la difficulté d’être noir à Washington que les moyens limités dont disposent les écoles pour aider les ados, tant les relations père-fils que l’insouciance de certains quant aux armes à feu… Au-delà de la trame principale, on retient du roman l’image de trois personnages sensibles, attachants, bien définis. Une histoire fort bien menée et racontée, malgré une enquête que j’aurais souhaitée un peu plus rigoureuse sur le plan de la cohérence. Une petite remarque que je ne peux m’empêcher de faire en terminant : si le traducteur pouvait faire un peu confiance à ses lecteurs, il rendrait service à l’édition en français ! La surabondance de notes en bas de page m’a par moments carrément exaspérée ! À titre d’exemples, on a senti le besoin d’expliquer au lecteur qui est Angelina Jolie ou ce qu’est la NFL… (ML)

Les Jardins de la mort
George Pelecanos

Paris, Seuil (Policiers), 2008, 368 pages.

La vraie vie, comme dans les romans

[couverture] À force de s’imbiber de nombreuses aventures d’enquêteurs de papier, le danger est grand pour nous, amateurs de romans policiers, d’en arriver à croire qu’on s’y connaît dans le domaine des enquêtes. Il s’agit là bien sûr d’un comportement motivé davantage par la passion que la prétention, oserons-nous avancer. Quoi qu’il en soit, l’ouvrage de Miles Corwin servira grandement à remettre les pendules à l’heure.

Loin des nombreux ouvrages-réalité qui relatent la vie des criminels ou de ces valeureux policiers qui ont donné leur vie pour combattre le mal, Corwin, qui est journaliste au Los Angeles Times, fait la chronique de cette unité d’élite du LAPD avec force détails.

Nous apprenons dans ce livre passionnant que le fait d’être enquêteur d’élite à Los Angeles n’empêche pas d’avoir un tout petit bureau dans un immeuble presque en ruine, où la climatisation fonctionne étrangement à plein régime au beau milieu de l’hiver. Faire partie de la crème de la crème ne fait pas apparaître les témoignages ni les preuves, et les résultats de tests d’ADN n’arrivent pas plus vite. Les effectifs sont coupés partout, et les enquêteurs attendent souvent quelques mois pour avoir des nouvelles du laboratoire. Et bien sûr, le fait d’être un grand professionnel n’empêche pas les ratés. Les membres d’Homicide Special doivent vivre entre autres avec les suites de l’affaire O. J. Simpson, où la presse avait décrié haut et fort l’incapacité des enquêteurs de l’unité. Car s’occuper des crimes crapuleux à Los Angeles, c’est aussi composer avec une presse en mal de scandales.

Durant une année complète, Miles Corwin a été l’ombre de l’ombre de quelques équipes d’Homicide Special et nous livre son compte rendu qui se traverse comme un roman. À de nombreuses reprises, le lecteur prendra une pause pour se rappeler qu’il lit des faits, plutôt qu’une histoire fictive, et que les inspecteurs Knolls, McCartin, Lambkin, Marcia, Jackson, entre autres, ne sont pas des Bosch, Wallander ou Rebus, mais bien de vrais hommes, qui ont une vie même lorsque leur auteur est en pause d’écriture. Le récit des enquêtes qui s’imbriquent et se croisent est régulièrement stoppé pour nous apprendre l’histoire passée de tel ou tel enquêteur, témoin ou victime. Sinon, c’est pour nous faire la genèse de la ville de Los Angeles, ou bien pour nous raconter des affaires antérieures qui ont entaché la réputation d’Homicide Special et du LAPD, qui fut longtemps reconnu comme le service de police le plus corrompu des États-Unis. Des parenthèses un peu longues, mais fort instructives.

Corwin (qui reste absolument invisible tout au long du livre) n’épargne aucun de ses sujets, et nous les décrit avec une franchise qui nous les rend tout à fait attachants, à travers leurs fortes personnalités, leur humour souvent déplacé et les nombreux mensonges perpétrés pour arriver à leurs fins. C’est un plaisir que d’assister à la formation d’un nouveau duo et de les voir s’habituer l’un à l’autre, apprendre à se connaître et en venir à gérer un interrogatoire selon les capacités de chacun.

Le livre est plutôt complet. Les amateurs de détails et de techniques d’enquête seront ravis. Mais les affaires s’accumulent et s’étirent, et les descriptions météorologico-bucoliques (la seule poésie que se permet Corwin) deviennent pesantes vers la fin, surtout lorsqu’on voit les pages défiler, et que la plupart des enquêtes ne sont pas encore bouclées. Car si un roman policier se termine généralement avec la clé de l’intrigue, ici, c’est la vraie vie, et on constate que le métier d’enquêteur est long, fastidieux et souvent frustrant.

Je terminerai en infligeant une punition au graphiste responsable de la couverture, pour non-respect du thème. On y voit le cliché du policier blanc en uniforme de patrouille qui maîtrise un homme noir au sol. Avoir lu le livre, le graphiste aurait bien vu qu’on n’y trouve aucun patrouilleur, et que chaque enquêteur est habillé en complet, et très souvent, avec une classe dont Corwin ne cesse de faire mention. Tant qu’à y être, j’étends la punition aux patrons du graphiste, aussi. (MOG)

Homicide Special
Miles Corwin

Paris, Sonatine, 2008, 591 pages.

Le polar pour les nuls

[couverture] Chaque année nous amène sa petite ration d’ouvrages sur le polar. Certains sont fouillés et passionnants ; d’autres sont de petits ouvrages assez vite faits, mais qui ouvrent certaines portes ou ravivent de vieux souvenirs.

Le Guide des 100 polars incontournables d’Hélène Amalric appartient à la deuxième catégorie. L’auteur nous y présente un panorama de cent polars qu’elle juge les plus représentatifs du genre et de son évolution. Pour les mordus de littérature policière, la plaquette apportera bien peu de découvertes. La plupart des titres choisis sont en effet des incontournables que nul n’ignore. On s’étonnera parfois que certains romans classiques comme Crime et châtiment de Fiodor Dostoïevski se retrouvent au palmarès, mais chacun a la liberté de ses choix. On déplorera aussi quelques absences et une propension un peu forte à choisir des auteurs anglo-américains. Aucun auteur québécois, évidemment. Ailleurs, on s’interrogera sur le choix de tel titre d’un auteur plutôt que de tel autre qu’on préfère, mais là encore…

Chacun y trouvera donc quelques petites vétilles qui le titillent mais, dans l’ensemble, le choix est acceptable. Et l’on a parfois le plaisir de découvrir certains auteurs que l’on ne connaissait pas.

La faiblesse du livre d’Hélène Amalric vient du format même de la collection où elle le publie. « Librio », on le sait, fait dans le léger. Cent dix pages dans ce cas-ci. Donc, si on exclut l’introduction et la table des matières : une page par « incontournable ». C’est un peu mince !

Chaque page présente une fiche du livre : titre, année, auteur, traducteur (quand c’est un livre étranger) et genre. On aurait apprécié le nom de l’éditeur français. On trouve aussi un petit encadré présentant la biographie de l’auteur et quelques autres titres de son œuvre. Puis un extrait du roman (à peine six ou sept lignes qui en disent bien peu sur l’œuvre) et un bref résumé de l’intrigue. On me dira c’est déjà beaucoup pour une page. Mais la typographie pour aveugles du résumé et les grands espaces blancs laissés en bas de plusieurs pages nous montrent qu’on aurait pu étoffer un peu plus.

En somme, une gentille plaquette qui a l’avantage de ne pas coûter trop cher que l’on pourra offrir à une tante ou à un beau-frère qui se targuent de bouffer du polar sans avoir jamais dépassé Agatha Christie. (AJ)

Le Guide des 100 polars incontournables
Hélène Amalric

Paris, J’ai Lu (Librio 871), 2008, 110 pages.

Revue Alibis – Mise à jour: Septembre 2008

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