Encore dans la mire 27

Encore dans la mire

Michel-Olivier Gasse, André Jacques, Martine Latulippe, Richard D. Nolane, Simon Roy et Norbert Spehner

Exclusif au volet en ligne (Adobe Acrobat, 572Ko) d’Alibis 27, Printemps 2008

Héros et méchants du temps jadis, voici votre heure !

[couverture] Sélection issue des trois premiers volumes de la série Tales of the Shadowmen réunis et publiés entre 2005 et 2007 aux USA par Jean-Marc Lofficier sous le label Black Coat Press, Les Compagnons de l’Ombre -1 se sont infiltrés dans la « Collection Noire » de Rivière Blanche aux côtés de la superbe réédition intégrale en six volumes omnibus de la série « Madame Atomos » d’André Caroff. Les deux projets participent à la même célébration des héros et méchants de la culture populaire « classique », celle qui a fasciné des générations du début des feuilletons au XIXe siècle jusqu’à l’invasion des séries TV dans les années 70 qui a changé la donne au point qu’on peut parler d’une vraie cassure à partir de ce moment-là.

La ligne éditoriale des Tales of the Shadowmen (dont un quatrième volume est en préparation) est simple : faire se croiser de manière chronologiquement acceptable et de préférence en France, des héros et des méchants venus de divers supports (livres, BD, journaux, pulps, cinéma de série B) et de divers horizons thématiques comme le roman policier, le roman d’aventure, le fantastique, la SF, etc.

Ce jeu littéraire donne ici sa pleine mesure en convoquant pour notre plus grand plaisir des figures plus ou moins connues : si Jules Maigret, Fantomas, Arsène Lupin, Sherlock Holmes et Judex se taillent la part du lion avec plusieurs apparitions chacun, il est particulièrement réjouissant de les voir partager la vedette l’espace d’une nouvelle ou de cohabiter au sommaire de ces Compagnons de l’Ombre avec d’autres vieilles connaissances comme Jules de Grandin, le Chevalier Dupin, le comte de Monte-Cristo, la créature de Frankenstein, Lemmy Caution, le Fantôme de l’Opéra, d’Artagnan, James Bond, Hercule Poirot et le voyageur du temps de Wells, pour ne citer que ceux-là, le tout sous les plumes d’auteurs français mais aussi anglais, américains et australiens.

S’il fallait choisir les trois meilleurs récits de cette sélection, je voterais en premier pour la superbe novelette de Kim Newman « Les Anges de la Musique », puis pour « Le Tortionnaire au grand cœur », de John Peel, et pour « Les Ferrets invisibles », de Sylvie Miller & Philippe Ward. D’autres histoires bien troussées, signées Matthew Baugh, Xavier Mauméjean, Chris Roberson, Jean-Marc Lofficier ou Robert Sheckley, forment une solide « deuxième ligne » et le gros du sommaire de cette anthologie entièrement inédite en français, de qualité supérieure et au casting enviable. La belle couverture style « EC comics » est signée Mike Manley et les illustrations intérieures Fernando Calvi.

Je profite de l’occasion pour souligner l’effort impressionnant de Black Coat Press USA en matière de traductions en anglais des auteurs français, anciens et modernes avec, entre autres, l’aide du talentueux et bilingue auteur britannique Brian Stableford : le site www.blackcoatpress.com vaut vraiment le déplacement côté catalogue et belles couvertures !

Pour commander Les Compagnons de l’Ombre, il faut visiter le site www.riviereblanche.com (RDN)

Les Compagnons de l’Ombre -1
Jean-Marc Lofficier présente…

Californie/France, Black Coat Press (Rivière Blanche, Noire 9), 2008, 300 pages.

Cœurs et estomacs sensibles, s’abstenir !

[couverture] David Peace est né en 1967 dans le Yorkshire en Angleterre. Fortement influencé par Ellroy, il publie d’abord une tétralogie aux titres minimalistes : 1973, 1977, 1980 et 1983. Puis, au début des années 90, il s’installe à Tokyo où il vit depuis avec sa famille. Tokyo Année zéro est le premier volet d’un nouveau cycle qui se déroule au Japon entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et les Jeux Olympiques de 1964.

L’intrigue commence en effet en août 1945, le jour même de la capitulation de l’empire du Soleil levant face aux forces alliées. Le corps d’une jeune fille violée et assassinée est découvert dans les ruines d’un édifice désaffecté. Aussitôt, un suspect coréen, qui se trouvait sur les lieux, est sommairement exécuté.

Un an plus tard, les cadavres de deux autres jeunes filles sont trouvés dans un parc du centre de Tokyo. L’inspecteur Minami est chargé de l’une des enquêtes. Commence alors une véritable descente aux enfers qui entraînera Minami dans les bas-fonds de la ville dévastée.

Le roman frappe d’abord par la description presque nauséeuse du Japon occupé. Saleté, puanteur, vermine, famine, rien n’est épargné au lecteur. On découvre, dans cette vision dantesque, une société en état avancé de décomposition, comme les cadavres qui ne cessent de s’accumuler au fil des chapitres. Les personnages du récit circulent comme des zombies dans cet univers en décrépitude. La description de la ville de Tokyo par David Peace rappelle celle de Pierre Frei dans Terminus Berlin où on nous montrait aussi la déchéance d’une ville vaincue et dévastée dans laquelle sévit un tueur en série.

Dans Tokyo Année zéro, malgré la faim, la déchéance et le manque absolu de moyens, l’inspecteur Minami et la police japonaise tentent de rétablir un rudiment d’ordre au cœur du chaos. Et l’enquête se déroule méthodiquement, avec un souci exemplaire du détail. Face au désastre, a survécu la force de la pensée militariste et traditionnelle japonaise, cette rigidité ancienne de la philosophie des samouraïs.

Autre élément fort du roman : le personnage même de l’inspecteur Minami. Peu sympathique, déchiré entre le passé et le présent, déchu, schizophrénique, il tente de réduire ses angoisses et ses insomnies en avalant, quand il le peut et quand il en trouve, des poignées de somnifères. Toutefois, comme les autres habitants de cette ville noire et calcinée qui cherchent partout de quoi manger, qui se grattent au sang, qui puent mais qui persévèrent, lui aussi serre les dents et il fait progresser son enquête malgré les embûches qui s’accumulent sur son chemin.

Mais, outre ce personnage tragique et l’odeur pestilentielle de la ville, le premier élément qui frappe le lecteur est l’écriture même de David Peace. Un style sec, haché, morcelé par l’accumulation des onomatopées et par les multiples répétitions qui deviennent presque incantatoires. Un style qui agace rapidement parce que le procédé est ici utilisé à l’excès. Le roman finit alors par produire un effet presque stroboscopique qui, à la longue, pourrait déclencher des crises d’épilepsie chez les lecteurs qui auraient survécu à la nausée. (AJ)

Tokyo Année zéro
David Peace

Paris, Rivages (Thriller), 2008, 365 pages.

Le bonheur au Brésil ?

[couverture] Nous sommes le premier avril au matin, et le Brésil se prépare pour la fête de l’arrivée du bonheur au pays. Parce que, tout le monde le sait, Dieu est Brésilien et il vient partager la terre, rendre le Brésil à ses habitants. Au travers de cette odeur de lance-parfum qui embaume l’air et celle de cheval qui va grandissante avec la journée, le papillon vert du bonheur occupe le ciel du pays et rend visite aux nombreux protagonistes de ce roman (l’annonceur de radio, le tueur à gage, la beauté américanisée, le président défait, le vieillard mourant, le publiciste criminel, le soldat dans l’hélicoptère n˚ 3, le sergent au centre des commandes…), les plongeant dans une nostalgie vaporeuse qui leur donne envie de prier. Puis un ours invincible qui prend une voix d’acteur américain et dont certains disent qu’il est Dieu, d’autres le Diable, fera des siennes. Au cours de la journée, la fête du bonheur tournera en guerre civile par un coup d’État, tandis que le papillon vert du bonheur continue de voler, envers et contre tout.

Si cette introduction vous laisse perplexe, imaginez-moi durant 400 pages. Il ne fait aucun doute que ce roman, paru en 1980 sous une dictature militaire qui dura de 1964 à 1985, occupe une place particulière dans l’histoire militante du Brésil. Aucun doute non plus que cette édition française fait figure de document et qu’une lecture à froid par un esprit occidental qui ignore tout du Brésil, si ce n’est son carnaval, mérite d’être mise en contexte. Hélas, la présente édition n’offre absolument rien qui permette d’y voir clair. Aucune introduction, seulement quelques notes en bas de page, principalement pour traduire les extraits de chansons (mais pas tous) qui rythment le roman. Sans compter que resteront indéfinis les très nombreux termes portugais que l’on aurait aimé voir accompagnés d’une note de renvoi pour plus de précision. Mais le traducteur juge bon de nous informer qu’un « feu sauvage » est en fait une «  dermatose chronique ». Une belle attention…

Un brin confus à la fin de cette lecture, quelques recherches s’imposaient. L’impatience et l’intolérance qui m’ont accompagné durant le roman ont vite cédé au respect et à la compréhension. Roberto Drummond, mort en 2002, s’était qualifié d’écrivain « pop ». Pris d’un désir de banaliser la littérature pour faire en sorte qu’elle soit accessible à tous à tout moment, il eut recours au surnaturel afin de dénoncer l’absurde du monde et de coder, en quelque sorte, le message à passer. Des personnages historiques en côtoient d’autres fictifs, sans compter les nombreuses hallucinations de stars américaines et de personnages fantastiques. Le sang de Coca-Cola qui coule dans les veines de plusieurs, c’est le sang d’un Brésil devenu urbain, d’un Brésil aliéné par l’Occident, envahi par les images de marques. Le Coca-Cola qui vole la place au cacao et la canne à sucre.

Il est malheureux de constater que, dans son intention de créer une littérature non-intellectuelle, Roberto Drummond n’atteint pas son but. Ses nombreuses techniques narratives (changement de personnage à chaque chapitre, une démarche différente pour chaque personnage), son langage touffu et dense, truffé de répétitions, de figures de style, de citations et de délires en italique, font qu’il en résulte un ouvrage plutôt hermétique dont l’une des grandes qualités est d’être construit en très courts chapitres.

Pour lecteurs avertis et documentés. (MOG)

Sang de Coca-Cola
Roberto Drummond

Paris, Fayard (Fayard Noir), 2007, 402 pages.

Starsky et Hutch, version pays de la frite

[couverture] En introduction, une mise en garde de l’auteur : « Cette histoire se passe en Belgique, c’est-à-dire nulle part. » Dans un mélange de boutades et de clichés sur sa mère patrie – où l’on ressent tout de même l’amour du pays, malgré le fait d’être constamment détrempé par la pluie – Pascal Leclercq nous propose, avec son premier roman, un divertissement tout à fait digne de mention.

Marzi, c’est Georges Marzineau fils, un jeune professeur en serrurerie, qui se voit dans l’obligation, le jour de la mort de son père, de reprendre les affaires familiales. Quand faut y aller, faut y aller, et Marzi s’attelle à son nouveau métier de mafieux belge en entendant le faire à sa propre manière. Simple. Rapide. Efficace. Dans une rixe de bar, Marzi rencontre Outchj, le gros Yougo sympathique, qui deviendra son fidèle allié pour la suite de l’histoire, fidèle dans la mesure où les charmes de l’ex-pute Ivana ne viennent pas altérer son sens des responsabilités.

Visiblement, on en veut à la vie de Marzi. D’abord, trois agresseurs déguisés en témoins de Jéhovah cognent à sa porte. C’est Marzi qui aura le dessus en assommant ses visiteurs d’un discours religieux particulièrement rigoureux. À leur sortie, un tueur à moto les crible de balles mal tirées, tuant un faux Jéhovah tout en abîmant la maison de Marzi. Mais qui donc en veut à qui ? Et à qui Marzi pourra-t-il réclamer la réparation de sa façade ? À grands coups de bière, de rhum, de pétards et de cornets de frites, Marzi et Outchj tenteront, bien maladroitement, de tirer cette histoire au clair tout en distribuant des baffes ça et là, alors que sifflent à leurs oreilles des balles qui leur sont destinées. Et dans la tête brumeuse de Marzi flotte tout ce temps-là la trinité féminine, formée par madame sa mère, qui n’hésite pas à mettre son fils à l’épreuve dans son nouveau métier, Eulalie, l’amoureuse invisible, puis Priscilla Van Heft, la secrétaire de l’école où travaillait Marzi, en qui il se plaît à canaliser toute la haine nécessaire pour mener à bien son nouveau métier. La sainte, la mère et la pute, avec toute l’influence dont on les sait capables.

On ne lira pas tant Marzi et Outchj pour la qualité de son intrigue, sympathique mais un peu bâclée, mais plutôt pour la force évocatrice de son écriture. Une langue fournie et surprenante, musicale et rebondissante, une langue qui, malgré de nombreux termes locaux qui nous laisseront dans le vague, donne la belle part à l’humour, cynique et burlesque. Des personnages cons et colorés – un consul d’Italie féru de jeunes ouvriers, un commissaire de police érotomane, un gérant d’épicerie soumis –, des situations impossibles, comme une explosion dans la pièce d’à côté, et Marzi qui entre et vole calmement une montre à un bras qui traînait par là, c’est un univers douteux et tordant que nous offre Pascal Leclercq, qui est déjà poète, journaliste, nouvelliste et traducteur.

Sans aucun doute, le meilleur numéro des éditions Coups de Tête jusqu’à présent. (MOG)

Marzi et Outchj
Pascal Leclercq

Montréal, Coups de Tête 8, 2008, 110 pages.

Dans la tradition de Dan Brown

[couverture] Je ne raffole pas des « Da Vinci clones », ces récits faits sur mesure, qui sont autant de copier/coller de l’original sans pour autant connaître le même succès. Ce qui ne manque pas de piquant, la plupart des émules de Dan Brown étant plus talentueux que le « maître » : meilleurs écrivains, meilleurs récits, etc. La formule de ces thrillers historiques ésotérico-archéologiques est relativement simple : un artefact mystérieux surgi du passé (œuvre d’art, manuscrit, codex, graal, sarcophage, lance ou épée magique, etc.) dont le secret est jalousement gardé par un ordre, une secte, des gardiens, des vigiles, un archéologue/antiquaire/libraire spécialisé dans les trucs anciens veut mettre la main dessus, les Autres veulent l’en empêcher, un complot planétaire, une menace pour la civilisation, la religion…, et une intrigue rocambolesque opposant les divers protagonistes avec force rebondissements, voyages exotiques, découvertes fabuleuses, révélations sensationnelles et toutes ces sortes de choses mystérieuses !

Dans L’Énigme Alexandrie, de Steve Berry, la recette est appliquée intégralement, sans l’ombre d’un soupçon d’innovation. On y retrouve Cotton Malone, le simili-Indiana Jones de L’Héritage des Templiers, recyclé dans la vente de livres rares et l’expertise de manuscrits anciens à Copenhague. Au début du roman, son ex-femme l’informe que leur fils a été kidnappé. Les ravisseurs veulent faire pression sur Malone, car ils le soupçonnent de détenir des informations secrètes sur la mythique bibliothèque d’Alexandrie. Contrairement à la légende, tout le contenu de la bibliothèque n’aurait pas été détruit. Des gens prévoyants auraient sauvé de la destruction nombre de manuscrits et d’ouvrages importants parmi lesquels des traductions de la Bible prouvant hors de tout doute que l’emplacement actuel d’Israël ne correspond pas du tout à la Terre Promise biblique traditionnelle. Une telle révélation mettrait en cause la légitimité de cet État (déjà contestée par les Palestiniens) et plongerait la région dans le chaos. S’en suit un feuilleton rocambolesque, ponctué de faits d’armes, de poursuites, de fusillades, de bagarres aussi divertissantes qu’invraisemblables, alors que Malone doit décrypter nombre d’énigmes historiques et religieuses pour percer le mystère de la bibliothèque disparue.

Fidèle au schéma instauré par Dan Brown, Steve Berry met en scène un personnage de « méchant  » aussi redoutable que le moine fou du Da Vinci Code, un être sans scrupule qui a son propre agenda et qui sème les cadavres sur son passage. La seule raison pour laquelle il m’arrive de lire ce genre de récit prévisible comme un discours électoral, c’est le sujet, ici l’énigme de la bibliothèque d’Alexandrie dont l’existence et la disparition m’ont toujours fasciné. Le roman contient nombre d’informations fascinantes sur la question, et soyons justes, le récit de Berry est mieux structuré, mieux écrit que l’opus de Brown, avec un dénouement qui se tient.

Quant à Cotton Malone, il n’est pas au bout de ses peines. Un troisième volet de ses aventures (inédit en français) vient de paraître. Dans The Venetian Betrayal, il est question de découvrir l’emplacement (toujours inconnu) de la tombe d’Alexandre le Grand. Et d’un complot international ! Of course… À suivre… (NS)

L’Énigme Alexandrie
Steve Berry

Paris, Le Cherche Midi, 2008, 558 pages.

Petra et le petit génie

[couverture] Fort de plusieurs prix prestigieux et de romans brillamment accueillis tant par le public que la critique (La Psy, La Clinique…), Jonathan Kellerman nous revient avec Tordu, un roman qui ne met toutefois pas en vedette le psychologue Alex Delaware et l’inspecteur Milo Sturgis. Cette fois, le personnage principal est plutôt Petra Connor, inspectrice du LAPD. Une inspectrice qui a fort à faire, puisqu’elle doit enquêter sur une affaire de quadruple meurtre pour le moins mystérieuse. Après un concert au Paradiso Club, une voiture passe lentement dans la rue et abat quatre jeunes de 15 à 17 ans qui traînaient encore dans le coin. Trois des victimes sont aussitôt identifiées : des jeunes blancs comme neige, que tout le monde aime, à qui personne ne semble en vouloir. La quatrième victime n’a pas de papiers et personne ne paraît la connaître. Aucun lien apparent entre ces jeunes, aucun mobile non plus. Leur mort a toutes les apparences d’un hasard macabre, du genre mauvais lieu au mauvais moment. Petra en a déjà plein les bras. Comme si ce n’était pas suffisant, voilà qu’on la charge en plus de « materner  » un jeune génie universitaire en stage au LAPD, Isaac Gomez. Le surdoué en question fait une découverte troublante, qui vient remettre sur la table une affaire de meurtre que Petra croyait résolue… avant qu’Isaac ne découvre que six autres meurtres semblables ont eu lieu la même journée, le 28 juin, les années précédentes. En plus de continuer son enquête sur la fusillade du Paradiso, Petra reprend la piste de ces affaires non classées, n’hésitant pas à enfreindre certaines règles quand il le faut et quand la bureaucratie se fait trop lourde, à la façon des Bosch et Wallander, quitte à se retrouver suspendue de ses fonctions…

L’institution policière se retrouve d’ailleurs au cœur de nombreuses réflexions du roman. On y dénonce les moyens limités dont disposent les policiers, qui font souvent tomber dans l’oubli des affaires non classées, qui sont aussi responsables du fait que trop de policiers doivent se démener seuls, sans beaucoup de soutien et même aux prises avec de lourdes contraintes administratives. Le ton de Kellerman est juste, net, sans fioritures. Tordu n’est pas haletant, mais les personnages sont crédibles et sympathiques, le tandem Petra–Isaac a de la personnalité et on le reverra assurément dans de prochaines aventures. Les affaires sur lesquelles Petra travaille, avec l’aide du petit génie, sont complexes, apparemment sans lien entre elles, même si Petra concentre vite (trop vite ?…) ses efforts sur un seul suspect. Cependant, malgré l’intérêt des enquêtes croisées et des personnages, j’ai été déçue par le dénouement. Si j’ai en général apprécié ma lecture, il m’a semblé que le scénario était parfois précipité, qu’il y avait beaucoup trop de coïncidences et d’heureux hasards à mon goût pour aider Petra à régler ses enquêtes. L’idée du compte à rebours menant vers le 28 juin est excellente et vient redonner du rythme au roman après un départ qui a semblé lent, mais on retient surtout, en refermant le livre, quelques incohérences, des coins tournés parfois rondement, les explications finales longues et un peu lourdes…

Dommage pour Petra et Isaac, qui nous avaient jusque-là offert de bons moments et à qui on aurait souhaité une conclusion moins… tordue, justement. (ML)

Tordu
Jonathan Kellerman

Paris, Seuil (Policiers), 2008, 454 pages.

Un lieutenant de Glass

[couverture] Après avoir purgé des peines ridicules, compte tenu de leurs fautes, des meurtriers, violeurs et autres agresseurs sont assassinés dans les jours qui suivent leur remise en liberté. On croit à un tueur qui vient terminer un travail que la justice aurait négligé. Ces meurtres sont en effet l’œuvre d’un « tribunal » externe, composé de proches de victimes de meurtres. Et d’un informateur particulièrement bien placé, qui tient au courant de ces remises en liberté souvent faites dans le plus grand anonymat.

L’inspecteur Solomon Glass est sur le coup. Un être dur, froid, cynique et souvent désagréable. Mais à la brigade criminelle, on lui pardonne ses écarts d’humeur parce qu’il est tout simplement le meilleur. On ignore tout de son passé, on évite de poser des questions, et on laisse le lieutenant Glass travailler en solo. Le jeune Dany Malone, un Irlandais bonasse aux grands pieds, s’est fait dire par le commissaire Keeves que s’il voulait apprendre, il devait se coller aux meilleurs. Malone, téméraire, prend les ordres au mot, voit en Glass le meilleur et s’y colle. Le Juif et l’Irlandais devront bien finir par se comprendre, histoire de mettre au clair cette série de meurtres.

Le duo Henshaw/Clanchy nous vient d’Australie et présente, avec Si Dieu dort, la première enquête du lieutenant Glass, qui sort en poche conjointement à la parution grand format de la suite. Tous deux écrivains reconnus dans leur pays, les auteurs ont uni leurs forces pour donner dans le roman de procédure policière aux accents psychologiques. Saluons d’abord la création du lieutenant Glass, personnage intrigant, surprenant, et qui sait mettre le lecteur en confiance. Cependant, l’écriture est lourde. On s’égare sans arrêt dans les pensées des personnages, les dialogues sont entrecoupés de commentaires verbeux, la notion de rythme est ignorée. Mais on ne manquera pas d’être affecté par le dénouement de l’histoire, qui aura pour effet de multiplier les démons déjà nombreux qui hantent les pensées de Glass.

[couverture] Heureusement, l’écriture se resserre dans L’Ombre de la chute, la deuxième aventure. Dès les premières pages, on embarque de plain-pied dans une enquête dérangeante, où un kidnappeur d’enfants garde ses victimes en otages quelques jours, pour ensuite envoyer un paquet à la mère, qui contiendra un doigt, un lobe d’oreille ou une lèvre dont on imagine sans peine la provenance. En pièce jointe, une note qui dit : « Votre vie ou la sienne. Vous avez cinq jours. » Le livre commence au moment du quatrième kidnapping. Jusqu’à présent, deux mères se sont suicidées, et les enfants ont été relâchés, un morceau en moins. La troisième mère a été chanceuse. On lui a rendu son enfant devenu hystérique.

Flanqué de Malone, qui prend du métier sans toutefois perdre sa naïveté, et de la belle Nora, spécialiste du système informatique que l’on aura rencontrée dans le livre précédent, Glass se lance dans une enquête qui se déroule davantage dans les fichiers de la criminelle que sur le terrain. Bénéficiant toujours d’une longueur d’avance, le kidnappeur laisse des indices pour finalement faire comprendre que ce qu’il veut, c’est la peau de Glass.

Nettement supérieur au premier roman, L’Ombre de la chute est une enquête qui dérange et laisse peu de répit. Mais je ne suis pas sans ignorer que le thème du kidnappeur d’enfants est éculé. Les vieux routiers y trouveront peut-être nombre de lieux communs, je n’ai pour ma part éprouvé aucune réticence. Peut-être suis-je le Malone naïf de cette histoire.

Si ce livre vous intéresse, laissez-moi cependant gâcher votre plaisir. L’Ombre de la chute se détaille à près de 55 $ en librairie (mais vous pensez à quoi, chez Bourgois ?).

Un beau prétexte pour visiter la bibliothèque. (MOG)

Si Dieu dort
Mark Henshaw et John Clanchy

Paris, Folio (Policier), 2007, 407 pages.

L’Ombre de la chute
Mark Henshaw et John Clanchy

Paris, Bourgois, 2008, 430 pages.

Prévisible verdict

[couverture] Une amorce en coup de canon qui laisse présager le meilleur. Dès les premiers paragraphes du roman Coupable ?, David Hosp accroche le lecteur à deux trames qui défilent à un train d’enfer. Le rythme effréné du prologue fait penser au sprinteur qui se propulse hors de son bloc de départ. L’effet est réussi. Un peu comme le K. de Kafka, Vincente Salazar est éjecté de sa routine quotidienne quand les autorités viennent le chercher sans qu’il s’y attende. Seulement, contrairement au roman Le Procès, la violence de l’arrestation crée cette fois un effet choquant. Le malaise n’est plus que psychologique. Là toutefois s’arrête la comparaison avec l’œuvre du Tchèque, car la suite de l’histoire de David Hosp est tout ce qu’il y a de plus convenu. Le lecteur devra se contenter de fouler des sentiers déjà maintes fois battus.

Tout comme le personnage principal, Scott T. Finn, l’auteur exerce lui-même la profession d’avocat à Boston. Maître Hosp œuvre pour l’association Innocence Project de Nouvelle-Angleterre (NEIP). Pendant que des hommes croupissent en prison alors qu’ils sont dans les faits innocents des crimes pour lesquels on les a condamnés, il participe activement à des tentatives de libération d’hommes qu’on a envoyés en prison par erreur. Lui et ses collègues s’évertuent donc à laver de tout soupçon ces détenus sacrifiés, le plus souvent grâce à des analyses ADN. Depuis sa création en 2000, la NEIP a représenté et disculpé six hommes condamnés à tort. Dans un souci documentaire ne nuisant guère à la cause, on retrouve en annexe au roman (qui est une fiction, est-il nécessaire de le souligner ?) de brèves présentations de cas réels, d’hommes ayant été soutenus et défendus par l’association NEIP.

Or, une cause noble ne conduit pas forcément à la création d’une œuvre littéraire digne d’intérêt. Bien que l’auteur nous montre une expérience et une connaissance des enjeux tout simplement inattaquables, à travers notamment les démarches acharnées de l’avocat pénaliste Finn, qui sait rendre compte avec justesse des milieux judiciaire et carcéral, on est ici en présence d’une œuvre aux contours grossiers, qui ressasse la plupart des clichés du genre. On a d’ailleurs même droit au coloré personnage secondaire, l’acolyte de service qui n’a pas froid aux yeux, le bien nommé Tom (Koz) Kozlowski, détective privé qu’on imagine tout droit sorti des années quarante. Il est même balafré au côté droit du visage… Mais Coupable ? est d’abord et avant tout le récit détaillé des aventures de Scott Finn, que l’on recrute pour innocenter quinze ans plus tard Vincente Salazar d’un crime qu’il n’a pas commis. On espère que les résultats des analyses ADN lui permettront de recouvrer sa liberté. Étant donné la cause derrière l’opération artistique de David Hosp, il est clair qu’à la base l’intention finale et la stratégie sont éventées. Nous nous doutons bien de l’innocence de Salazar, sinon à quoi bon toute cette entreprise presque promotionnelle visant à faire connaître la NEIP ? Un roman à thèse, dont les intentions sont pures, n’en demeure pas un roman à thèse. Un goût de propagande nous vient en bouche, un peu comme lorsque dans un film on voit trop clairement la stratégie de placement de produits commanditaires. Sans réelle surprise, le dénouement est à la hauteur des attentes, ni plus ni moins. Entre-temps, on a droit au récit ponctué de mille et une embûches, car on se doute bien que pour atteindre les 400 pages, tout concourt à retarder l’inéluctable au moyen de bâtons dans les roues ou de menaces diverses auxquelles nous ne croyons jamais trop, étant donné ce dénouement que nous voyons venir du haut de notre butte. Pour ce faire, Hosp greffe autour de l’os strictement judiciaire une enquête visant à retracer le véritable coupable de l’agression dont a été accusé Salazar. Au fur et à mesure que progresse cette traque périlleuse, il faut reconnaître que Finn a de l’audace et de belles valeurs : pugnace, il est obstiné et risque sa vie pour défendre ses idéaux. Mais Hosp n’arrive pas à y échapper, son roman reste cousu de fil blanc. Même s’il essaie de miner la crédibilité de Salazar en nous faisant croire en son éventuelle culpabilité, on perce vite la stratégie. L’auteur a le mérite de ne pas rendre tout noir ou tout blanc, ses tentatives de mettre du gris un peu partout n’en sont que trop flagrantes. Il faudra à l’avenir tenter d’essayer de faire subtil, mais plus subtilement.

Un roman prévisible, sans surprises où les dés étaient pipés d’entrée de jeu. (SR)

Coupable ?
David Hosp

Paris, First, 2007, 397 pages.

Rendez-vous manqué

[couverture] J’aime découvrir un nouvel auteur, apprivoiser son univers, découvrir son style… Je ne connaissais pas Michael Robotham, sinon de nom. J’avais aussi entendu dire de belles choses sur ses romans précédents, La Disparue et Le Suspect. Je commençais donc la lecture de La Clandestine pleine de préjugés favorables. Dommage, mais la lecture s’est avérée plus laborieuse que prévu. Le personnage d’Alisha Barba, bien qu’il puisse être sympathique par moments, ne m’a pas paru très crédible avec sa volonté absolue de passer pour une dure à cuire et ses longues réflexions sur ses états d’âme. Mais ne sautons pas d’étapes ! Voyons d’abord l’histoire que propose Robotham.

Policière de 29 ans, sikh de surcroît (ce qui finalement amène peu au récit mais joue sur sa personnalité, ses relations familiales et même amoureuses), Alisha Barba faisait auparavant partie du Groupe de protection diplomatique de la police de Londres. Mais un accident est survenu, bouleversant sa vie, quand un suspect dans une affaire de kidnapping lui a fracturé plusieurs vertèbres. Depuis, Alisha a retrouvé la forme, mais la police de Londres ne sait plus trop quoi faire d’elle et tente de lui imposer un emploi bureaucratique, ce qui n’est pas pour plaire à la bouillante jeune femme. Un jour, Alisha reçoit un message de sa grande amie de jadis, son inséparable, Cate. Après huit ans de silence entre les deux, Cate demande à la voir parce qu’elle a des ennuis. Mais la rencontre se termine mal : sous les yeux d’Alisha, Cate et son mari se font frapper. Les autorités croient à un banal accident, mais Alisha ne peut se résoudre à cette conclusion et décide de mener sa propre enquête. Car si Cate lui laisse nombre de souvenirs, elle la laisse surtout aux prises avec de multiples questions. Alisha tente donc de comprendre ce qu’ont été les dernières années de Cate, entrecoupant le tout de bribes de souvenirs, véritable voyage dans le temps dans ce roman qui tourne beaucoup autour du passé, de la nostalgie, de la quête de soi. Alisha réussit à mettre au jour un tissu de mensonges créé par Cate, mais son enquête illégale la plonge aussi au cœur d’une histoire de trafic d’humains.

Dans La Clandestine, Michael Robotham aborde de difficiles sujets : exploitation d’enfants, trafic d’humains, immigration illégale, mères porteuses pratiquement prisonnières, oppressées. Il est plein de bonnes intentions et est visiblement capable de raconter une histoire, de créer des personnages. Mais ici, hélas, il semble manquer de souffle. Une fois Cate frappée par la voiture, le roman a du mal à trouver son erre d’aller, et ce, jusqu’à la fin. Malgré quelques bons procédés, comme le fait d’apprendre graduellement le pourquoi de ces huit années de silence ou de découvrir peu à peu l’histoire du réseau des mères porteuses, l’auteur a de la difficulté à garder notre intérêt. Trop souvent, l’histoire m’a paru lente, longue. Bien sûr, les multiples réflexions du personnage permettent de mieux cerner qui est Alisha Barba et comment elle se sent, mais elles font peu avancer l’action. Cette première rencontre avec Michael Robotham ne m’a donc guère convaincue. Souhaitons qu’il y en ait d’autres, plus enthousiasmantes, pour me permettre de revenir sur cette première impression. (ML)

La Clandestine
Michael Robotham

Paris, JC Lattès, 2008, 455 pages.

Surveillez vos poches, y’a un avocat dans la pièce !

[couverture] Victor Carl occupe le premier rôle des six romans de Lashner traduits en français (dont deux en poche chez Folio) et, tout comme son auteur, il est avocat criminel. Mais n’allez pas croire à de soporifiques romans de procédure judiciaire, loin de là. Victor Carl, plus ou moins ambitieux dans son métier, semble avoir un don pour trouver ses clients parmi la pire racaille de Philadelphie. Heureux mélange de personnage hard-boiled et de poule mouillée, Carl fait dans son froc à la vue d’un fusil, mais ne tient pas compte d’un gangster lui intimant de se mêler de ses affaires. Il a la réplique facile, joue les charmeurs sans rien mener à terme, et préfère les cravates en polyester, indestructibles, alors qu’en soie, une tache de sauce et c’est foutu.

Quand Victor Carl se fait appeler pour se présenter au quai 84 du port de Philadelphie où un crime vient d’être commis, il doit identifier un cadavre que l’on a retrouvé la gorge tranchée entre deux conteneurs à déchets : Joseph Parma, alias Joey Rapiat, un de ses clients qui s’est bâti une réputation à grands coups de dettes ici et là, Victor Carl compris. Ils s’étaient vus le matin même et Rapiat avait alors confié à son avocat un meurtre commis vingt ans plus tôt, chose qu’il avait toujours gardée sous silence. Une affaire qui avait mal tourné. Quelqu’un devait se pointer avec une valise, et lui et son collègue avaient eu consigne de foutre une raclée au porteur. Ç’aurait été une simple raclée avec une batte de baseball si le porteur ne s’était baissé pour éviter le coup. Le pauvre, au lieu d’une hanche broyée, il s’est retrouvé avec le crâne démoli. Les malfaiteurs le balancèrent dans le fleuve avant d’ouvrir la valise, pleine à craquer de billets. Ils se remplirent les poches et prirent la fuite sans jamais donner de nouvelles.

Il faut croire que la valise en question suscite encore la convoitise vingt ans plus tard puisque deux autres témoins liés à l’affaire seront assassinés peu après. Victor Carl est lancé, pour l’honneur et pour la mère de Parma, à la recherche du meurtrier sans se douter à quel point ses investigations pourront en déranger plus d’un. Il s’appliquera à brasser un passé rempli de mensonges, d’adultère et de trafic de drogue. Il subira coups et menaces, mettra à ses pieds un juge de la cour suprême, fantasmera sur une série de photos érotiques anonymes que lui a refilées Rapiat et lira Hamlet deux fois, tout en faisant régulièrement un saut par l’hôpital pour rendre visite à son père malade et grincheux qui tient à lui raconter une mystérieuse histoire.

Dette de sang est un divertissement tout à fait honnête, malgré les quelques cabotinages et certaines chutes douteuses de chapitres qui nous projettent subitement dans l’avenir. Cependant, le ton sympathique et direct de l’écriture, les personnages colorés à souhait ainsi que les courts chapitres (75 en tout) nous gardent dans la course, même si le rythme est plutôt lent. Étrange sentiment que celui de croire qu’un roman pourrait subir quelques coupures sans pour autant avoir ressenti de longueur à la lecture. Un livre qui se lit vite mais qui ne finit jamais. Étrange sentiment aussi que cette couverture, qui nous fait osciller entre le mauvais goût et l’admiration des attributs qu’elle présente. Un plaisir à lire dans un autobus rempli de jeunes étudiants aux regards déviants. (MOG)

Dette de sang
William Lashner

Paris, Folio Policier, 2007, 627 pages.

Aucun de nous n’est ce qu’il pense être

[couverture] On peut dire de Craig Russell qu’il sait cultiver l’art du leitmotiv  : il insiste de loin en loin sur cette petite phrase lancinante qu’on l’imagine avoir longuement mûrie. Microcosme de l’œuvre entière, cette phrase éclaire l’enquête tout en la nourrissant de mystère à la fois. On répète ainsi à qui mieux mieux des sentences comme celle qui a des allures de credo du Kriminalhauptkommissar hambourgeois Jan Fabel : « La vérité est la dette qu’on a envers les morts » ou d’autres qui nous rappellent qu’à travers l’histoire nous ne serons jamais rien de plus que des variations sur un même thème. « Ce qui était sera de nouveau. » Comme ce Franz le Rouge, rebaptisé par la presse allemande le Coiffeur de Hambourg…

Après Rituels sanglants et Contes barbares, l’Écossais d’origine, établi depuis belle lurette en Allemagne, poursuit son œuvre de reconstruction et de valorisation des mythes fondateurs de son pays d’adoption. Cette fois, avec Immortel, il revisite le passé trouble de Franz le Rouge sur toile de fond politique. Russell fait s’entrecroiser des pans de l’histoire allemande, des confins d’une époque lointaine aux actions radicales des années 1970-80. En tant que chef d’équipe de la Mordkommission, Jan Fabel se frotte à un tueur en série doublé d’un terroriste impitoyable, parti en vendetta contre ceux qui ont trahi son père quelque vingt ans plus tôt. Cet illuminé croyant à l’immortalité par le biais de la réincarnation déploie un rituel plutôt horripilant en collectionnant symboliquement les scalps teints en rouge de ses victimes, qu’il liquidera violemment à tour de rôle. L’assassin, dont l’identité nous échappe astucieusement jusqu’aux dernières pages, remet si on veut au goût du jour une pratique barbare qui remonte aux temps immémoriaux de l’ancienne Europe.

Un tel don pour la mise en scène de l’horreur ne se rencontre pas si souvent dans le domaine de la littérature policière qui, on le sait bien, en fait pourtant sa spécialité. Craig Russell possède ce talent peu commun.

Au fil d’une enquête enlevante, on assiste aux hésitations existentielles de Fabel, dont les certitudes partent à vau-l’eau, tout comme ce monde moderne qui l’entoure, décidément parti à la dérive de la violence exacerbée. Avant d’assister à une fin d’enquête où le rythme haletant oblige le lecteur à tourner les pages avec anxiété, on prend bien soin de disposer lentement les jalons qui permettront de donner de la consistance à l’œuvre, de teinter l’arrière-plan de plusieurs strates politiques afin de bien saisir la nature des enjeux et la portée des actes vengeurs. Pendant les premiers trois-quarts du roman, c’est d’ailleurs dans la recherche des motifs lointains des personnages que réside l’intérêt de la lecture. On fouille et exhume le passé des acteurs de ce drame sinistre. Comme ces archéologues qui jalonnent le récit, on dépoussière méticuleusement les éléments enfouis dans le temps. Il ne faudra dès lors se surprendre que tant Fabel que son créateur Craig Russell se sont passionnés à un moment de leur vie d’histoire européenne, qui avant de se mettre à traquer les tueurs fous, qui avant de se mettre à en écrire les histoires.

Enquêteur du passé, enquêteur de la mort ; « ce qui était sera de nouveau », ne lit-on pas tel un leitmotiv dans Immortel ? (SR)

Immortel
Craig Russell

Paris, Le Masque, 2008, 407 pages.

Premières armes, premières larmes…

[couverture] Née à Los Angeles, où elle réside avec son mari, Dianne Emley est une nouvelle venue dans le vaste monde de la littérature policière. Parcours classique, avant de se consacrer à l’écriture, elle a exercé de nombreux métiers. Un écho dans la nuit, dont la version originale a été publiée aux États-Unis en 2006, est son premier roman et, vérification faite, un deuxième titre de cette nouvelle série est paru en avril 2008… en Australie ! Mauvais signe… ! Tout comme l’était le fait qu’une semaine après en avoir terminé la lecture, j’étais incapable de me souvenir des principaux éléments de l’intrigue.

Alors, qu’est-ce qui cloche dans ce roman de procédure policière mettant en vedette la détective Nan Vining qui a miraculeusement survécu à une attaque sauvage ? La gorge tranchée, elle est passée de vie à trépas pendant quelques instants avant de revenir parmi les vivants. Ayant surmonté la terrible épreuve, elle reprend du service dans la police de Pasadena et se retrouve mêlée à une enquête épineuse : on a retrouvé le corps affreusement mutilé d’une femme flic à la réputation sulfureuse. La mort de cette Frankie Lynde rappelle étrangement à Vining sa propre agression. Et pourtant, l’assassin n’est pas le même.

Dans l’absolu, Un écho dans la nuit est un roman de procédure comme on en a lu des dizaines : une femme flic jeune, jolie et déterminée, doit lutter pour se tailler une place dans un métier de machos. Les collègues mâles se divisent en deux clans : ceux qui lui mettent des bâtons dans les roues ou qui ne pensent qu’à l’ajouter à leur tableau de chasse de séducteur, et ceux qui l’épaulent. Rien de bien nouveau sous le soleil. Et le méchant de service, un dangereux psychopathe qui hait les femmes, rien de nouveau non plus… Les prisons et les cimetières de fiction en débordent  ! Dianne Emley a-t-elle prouvé le besoin d’ajouter une touche d’originalité dans un schéma convenu ? En ce qui me concerne, elle a commis le crime de lèse-polar en introduisant un élément surnaturel : revenue d’entre les morts parce que son heure n’avait pas sonné, Nan Vining a changé. Elle a hérité de pouvoirs étranges. Elle entend des voix, elle a des perceptions extrasensorielles… D’abord, elle croit qu’elle devient folle, mais sa fille, qui s’intéresse au paranormal, affirme que Vining communique avec les esprits des morts. Du coup, ce qui était un polar conventionnel certes, mais convenable, bascule dans le best-seller pour « matantes pas exigeantes », avec deus ex machina et tout le tralala… Alors que le tueur s’apprête à l’abattre (il appuie un revolver contre la tête de Vining désarmée), une voix venue d’outre-tombe va lui sauver la mise ! Et quoi encore ? Quelle solution de facilité ! Il n’y a pas pire manière de conclure une histoire : cela s’appelle « tricher » !

Michael Connelly a beau avoir vanté de manière particulièrement putassière ce premier livre d’Emley qu’il qualifie « d’irrésistible », rien de moins, la suite, Cut to the Quick, a tout de même été publiée en Australie  ! Un peu comme un auteur d’ici qui passerait de Boréal (Montréal) à, disons, la Plume joyeuse de Chibougamau. Mauvais signe, vous dis-je ! (NS)

Un écho dans la nuit
Dianne Emley

Paris, Belfond (Noir), 2008, 418 pages.

De l’importance d’aller jouer dehors

[couverture] Un imposant manoir reculé, à trente kilomètres du prochain voisin, où vivent un célèbre auteur de romans policiers et son majordome, qui reçoivent une pléiade d’enquêteurs et de détectives. Me voilà déjà mis en appétit. Quel vent de fraîcheur. Que pourra-t-il bien se passer ?

Richard Porton (il faut dire Portooooné) est passionné de criminologie et prône, pour l’écriture de ses romans, la redoutable efficacité du réalisme. Il n’hésite donc pas à mettre en scène les chapitres qu’il projette d’écrire, au grand malheur de ses acteurs. Ainsi invite-t-il, de force, Germain Dips, un éminent policier, pour l’informer qu’un meurtre a eu lieu dans ce manoir, aujourd’hui même. Mais Dips devra cueillir ses informations dans les intrigues et le langage truffé de double sens de son hôte, pour fatalement constater que le mort en question, ce sera lui. Suivra le détective Bérard, qui sera soumis au même sort. Puis le détective Polsky. Puis ensuite les policiers Dujardin et Selznick. Qui mourront pratiquement tous selon le procédé qu’ils auront d’abord proposé à Portôné, qui a comme plan machiavélique d’informer ses visiteurs qu’il est en panne d’écriture et cherche de nouvelles façons de faire mourir ses victimes, peut-être auriez-vous une idée, même mauvaise, à suggérer ?

Quand commence le chapitre où arrive Virginie Monbaerts, une nouvelle victime potentielle, le désir nous prend d’aller voir plus loin, histoire de constater combien de temps encore ça pourra durer. Mais attention, avec la venue de cette dernière, le procédé redondant qui prenait place depuis le début de l’histoire cède la place à… euh… je crois que le terme précis est « de l’action ». Virginie sera sauvée de son guet-apens par Polsky, qui n’est pas mort finalement, et ils prendront tous deux la fuite dans les bois environnants, et rendu là, entre des histoires d’enfant roumain assassiné, de chasse au trésor, de trafic de lingots d’or démantelé (l’affaire sur laquelle Polsky travaillait justement, quel heureux hasard), le tout couronné d’une pauvre ébauche de scène érotique entre Polsky et Virginie, empreinte des meilleures valeurs judéo-chrétiennes, rendu là, si vous continuez votre lecture sans avoir, comme moi, une raison valable, c’est probablement que vous faites partie de l’entourage immédiat de l’auteur et désirez l’encourager dans ses projets.

Construit presque entièrement sur des dialogues, plutôt mal menés, souvent lassants, truffé de quelques fautes d’orthographe et d’une grossière erreur de mise en page à la page 132, Le Créatif du crime est le premier roman de Dominique Daneluzzi. Aux éditions Baudelaire. C’est quoi, les éditions Baudelaire ? Sais pas. Pas disponible sur le marché québécois, en tout cas. Et ne figure même pas dans les bases de données des librairies. Allez donc jouer dehors, à la place, vous ne vous en porterez que mieux. (MOG)

Le Créatif du crime
Dominique Daneluzzi

Lyon, Baudelaire, 2008, 165 pages.

So Wilde

[couverture] L’entreprise menée par Gyles Brandreth mérite d’être saluée avec tout le sérieux qu’elle mérite. Véritable passionné d’Oscar Wilde, l’homme était présent lorsque, le 30 novembre 2000, à 13 heures 45, dans la chambre du premier étage de l’Hôtel d’Alsace, on a commémoré intimement le centième anniversaire de la mort de l’auteur du Portrait de Dorian Gray. Crédibilité assurée.

31 août 1889. Billy Wood, un jeune ami de l’insolent dandy, est assassiné. Apparemment victime d’un rituel meurtrier, l’adolescent de seize ans est retrouvé égorgé, les bras en croix, étendu dans une chambre du 23, Cowley Street, éclairée à la lueur de chandelles.

C’est un pastiche fort réussi du roman policier classique à la Conan Doyle que nous propose Gyles Brandreth avec son Oscar Wilde et le meurtre aux chandelles, merveilleusement traduit par Jean-Baptiste Dupin (!). Or, si l’intrigue policière épouse remarquablement les caractéristiques du genre tel qu’on le concevait il y a un siècle à Londres aux alentours de Baker Street, on apprécie tout autant l’œuvre pour la peinture juste et évocatrice de la société victorienne et peut-être encore davantage pour cet hommage bien senti à l’homme si spirituel qu’était Wilde.

Brandreth donne au roman la structure actancielle et narrative des enquêtes de Sherlock Holmes. Wilde, en tant que détective dilettante, peut compter sur un loyal acolyte en Robert Sherard, qui assume tel un Watson la position de narrateur témoin du développement de l’enquête. Dans la vraie vie, Sherard fut le biographe de Wilde et on a eu la bonne idée de présenter ce récit comme une dette dont s’acquitterait son ami envers l’Irlandais tout de blanc vêtu : s’étant donné le mandat de donner l’heure juste sur un homme qu’il aimait et respectait, Sherard arrive à donner une consistance telle à Wilde que l’on doit reconnaître à Brandreth une parfaite maîtrise dans l’art de créer l’illusion romanesque. Un lecteur mal avisé ou le moindrement distrait pourrait pratiquement croire qu’il s’agit bel et bien d’extraits des Mémoires inédits de Robert Sherard composés en 1939, comme l’annonce lui-même le narrateur en préambule à son récit.

Ponctué de phrases tout en finesse et de traits d’esprit acérés dignes de devenir plus tard des aphorismes, Le Meurtre aux chandelles s’impose comme un roman du raffinement, du bon goût, truffé d’allusions à des événements contemporains de Wilde ou à des personnalités marquantes de cette époque qui sert de cadre au récit. On y déclame avec pompe du Wordsworth, on y récite des vers de Shakespeare. Imprégné de culture, Wilde est dépeint comme un homme aussi charismatique qu’insolent, aussi généreux que rempli de fatuité, aussi spirituel que pédant.

Malgré une recherche préparatoire impressionnante, malgré un travail éditorial rigoureux et compétent, malgré une appropriation convaincante du style littéraire qui avait cours à l’époque, alors que la lenteur et le sinueux détour des digressions avaient leurs charmes, Brandreth trouve le moyen de faire preuve de modestie, voire d’autodérision quand il écrit : « La caricature est l’hommage que la médiocrité paie au génie. » Pourtant, Oscar Wilde et le meurtre aux chandelles est un pastiche qui n’a rien de médiocre. (SR)

Oscar Wilde et le meurtre aux chandelles
Gyles Brandreth

Paris, 10/18 (Grands Détectives), 2008, 384 pages.

Polar, thriller, roman historique ou roman de guerre ?

[couverture] Ah, la m… définition des genres ! Bien malin celui qui pourra coller une étiquette précise sur le roman Saigon brûle-t-il ? de Vincent Graham, un jeune auteur français primé à plusieurs concours de nouvelles et qui nous livre ici un premier roman ambitieux dans lequel il mélange allégrement les formules : thriller avec tueur en série, roman de guerre et roman historique, le tout avec un zeste d’espionnage et de roman noir.

L’action se passe au Vietnam, plus précisément à Saigon, alors que le conflit est à la veille de se terminer dans le chaos le plus total. L’ennemi est aux portes de la ville, certaines de ses unités sont infiltrées dans divers quartiers stratégiques, la panique gagne les habitants qui ne pensent qu’à fuir. Et voilà qu’un tueur en série vient compliquer davantage une situation déjà explosive. Les soupçons se portent sur un officier des forces spéciales américaines qui vient de faire avorter une mission secrète. Pris dans une situation inextricable, les enquêteurs ont fort à faire pour tenter d’identifier le véritable meurtrier.

J’ai un faible pour les romans policiers dont l’action se passe en temps de guerre. Mais je dois avouer que dans ce livre, c’est la partie « polar » qui m’a le moins impressionné. Cette enquête, un peu décousue, sur un tueur qui profite du chaos ambiant pour exécuter ses victimes de manière rituelle, est diluée dans un ensemble plus vaste où domine l’aspect historique. Conséquence inévitable, le suspense s’en ressent. Il n’y a pas cette tension dramatique propre au thriller qui s’accommode mal d’intrigues parallèles retardant l’action principale. Trop d’événements extérieurs, trop de considérations autres, et trop de personnages interfèrent avec une enquête qui, oh frustration, n’aboutit même pas.

Syndrome du premier roman ? Vincent Graham a ratissé (trop) large. Cette histoire aurait mérité d’être élaguée afin d’en améliorer le rythme, de le rendre plus nerveux.

Par contre, l’auteur excelle dans la partie historique. Graham est un spécialiste du Vietnam. Sa description hallucinante de la chute de Saigon et des dernières heures du bordel vietnamien est magistrale, fort instructive et bien écrite. On en apprend plus, et de manière plus directe, plus vivante que dans tous les manuels d’histoire.

Parmi les nombreux personnages qui habitent cette histoire sans véritable héros, j’ai surtout retenu la silhouette inquiétante, intrigante, même parfois sympathique de Junichiro Ossada, un yakusa tout puissant dont la personnalité à la fois étrange et imposante domine cette histoire un peu longue mais très instructive.

Demi-réussite comme polar, Saigon brûle-t-il ? s’affirme surtout comme roman de guerre et récit historique. Introuvable en librairie au Canada, ce livre est publié par les éditions Amalthée, une maison de Nantes dont on peut consulter le site Internet (www.editions-amalthee.com) pour en savoir plus ou commander le volume. (NS)

Saigon brûle-t-il ?
Vincent Graham

Nantes, Amalthée, 2007, 386 pages.

Quand polar et jazz chantent le blues…

[couverture] Dans son remarquable essai intitulé Jazz et Polar, Bob Garcia montre comment ces deux formes d’art se sont retrouvées sur le même terrain pour entamer une relation fructueuse et durable. D’un côté, la musique de jazz qui, à l’origine, se concentre dans les ghettos noirs des grandes villes américaines, dans les quartiers dits défavorisés où règnent la pauvreté, la violence, la drogue, l’alcoolisme et les gangsters de tout acabit. Originaire de la Nouvelle Orléans dans les années 20, elle se déplace ensuite vers Chicago, New York et le reste des grandes métropoles.

D’autre part, le roman noir américain fait son apparition dans les années 30-40. Dans cette variante réaliste du polar pur et dur, qui tourne le dos à la tradition du whodunit britannique, des écrivains comme Dashiell Hammett, Chester Himes, Raymond Chandler ou David Goodis n’hésitent pas à montrer la face cachée des choses : corruption, violence, misère, déchéance, prostitution et autres plaies d’Égypte qui altèrent le tissu social et la vie urbaine. Comme le montre bien Garcia dans cette étude passionnante, jazz et polar se sont donc trouvés naturellement sur le même terrain.

Le livre comprend deux grandes parties. D’abord, Bob Garcia illustre les nombreux rapports qui existent entre polar et jazz à l’aide de citations tirées de nombreux romans. À la fois analytique et thématique, cette partie, intitulée « Le jazz dans le polar », énumère et décrit quelques figures emblématiques comme le patron de la boîte de jazz, le musicien génial ou le musicien raté, la chanteuse, l’impresario véreux, le blaireau, le barman, l’alligator. On y rencontre aussi toute une faune interlope, des gangsters, des flics et des privés, des putes et des macs, des clodos et des drogués. À chaque fois, les commentaires avisés de l’auteur sont appuyés par des extraits de romans qui illustrent parfaitement à quel point certains polars sont « pollués », influencés, « ambiantisés » ou stylisés par le jazz.

Dans la deuxième partie, Bob Garcia propose une bibliographie étoffée de polars ayant un rapport avec le jazz d’une manière ou d’une autre, que ce soit à cause de l’ambiance, des lieux, des personnages, des références, des allusions, etc. Il y a d’abord une longue liste de romans (y compris des titres non traduits) puis l’auteur énumère les bandes dessinées polar-jazz, fort nombreuses elles aussi. Pour ce qui est de la bibliographie, et c’est là ma seule réserve, je l’aurais organisée autrement, par exemple en la classant par auteurs plutôt que par titres. De manière générale, je la trouve un peu « chaotique », peu pratique, mais il y a peut-être aussi un problème de mise en page, de présentation. Bref, on peut améliorer…

Ceci étant dit, je ne peux que recommander vivement cette étude écrite par un auteur visiblement passionné et solidement documenté. Malheureusement ce livre n’est pas disponible en librairie au Canada. On peut néanmoins le commander en envoyant un courriel (promocom(a)aliceadsl.fr.). L’ouvrage coûte 25 euros, auxquels on ajoute 7 euros pour un envoi économique ou alors 11 euros pour un envoi prioritaire. Écrivez-leur ; avec un peu de chance ils vous répondront… Je n’ai pas eu de problème pour la commande, mais après ça, silence radio intégral  ! (NS)

Jazz et Polar
Bob Garcia

Paris, Laurent Debarre, 2007, 210 pages.

Meurtre sur un air de jazz

[couverture] N’en déplaise au bulldozer de la machine éditoriale américaine, le polar venu du froid gagne du terrain. Il est en train de se tailler une place de choix sur les rayons des librairies européennes et américaines. Après l’Europe, qu’ils ont balayé en l’espace de quelques années, Henning Mankell, Arnaldur Indridason, Stieg Larsson et cie sont enfin traduits en anglais et font autorité dans les librairies, les pages critiques des revues et magazines américains et anglais. Les Anglo-Saxons découvrent enfin qu’en matière de polars, ils ont de la concurrence ! Quant aux éditeurs français, ils n’en finissent pas de découvrir de nouveaux récits criminels scandinaves. Le dernier en date a pour titre Misterioso. Il a été publié dans l’excellente collection « Policiers » (Seuil) dirigée par Robert Pépin, collection grâce à laquelle nous avons pu découvrir Mankell, mais aussi ses compatriotes Hakan Nesser et Ake Smedberg.

Misterioso est le premier volume d’une série policière suédoise (quatre autres titres sont déjà annoncés) écrite par Arne Dahl, pseudonyme d’un auteur, critique, et collaborateur de l’Académie suédoise qui décerne le prix Nobel. Alors qu’un tueur s’en prend à des gros bonnets de la finance, la police de Stockholm met sur pied une unité spéciale de six policiers pour résoudre la plus grande affaire criminelle depuis le meurtre du Premier ministre Olof Palme. Ce branle-bas de combat tout à fait exceptionnel ne se fait pas sans difficulté ou protestations. Il y a des jaloux…

Pour cette première aventure, l’auteur a privilégié le point de vue de Paul Hjelm, un policier d’élite qui vient de résoudre une prise d’otage de manière héroïque, mais avec quelques fâcheuses entorses à la procédure. Alors qu’on s’apprête à le « démissionner » d’office, son intégration surprise dans cette escouade spéciale lui sauve la mise et relance sa carrière. Il est encore trop tôt pour cerner la personnalité de Hjelm qui n’a rien d’un Kurt Wallander ou d’un Harry Bosch. Il y a trop de personnages, trop d’éléments disparates, il n’a pas vraiment le temps de s’imposer, mais il est assez intéressant pour qu’on souhaite le revoir, le connaître davantage.

Dans cette enquête aux multiples ramifications qui met à rude épreuve les talents particuliers de chacun des six policiers, c’est finalement une cassette de jazz qui livrera la clé du mystère et l’identité du meurtrier. Sur la cassette, il y a Misterioso, une rare improvisation de Thelonious Monk, très prisée des collectionneurs. Dans ce polar, nous sommes en terrain de connaissance. Il s’agit d’un récit de procédure policière écrit dans les règles de l’art, comme il en existe des dizaines. L’intrigue est bien ficelée, quoique sans surprise. Nous faisons connaissance avec de nouveaux personnages, des flics d’élite qui doivent s’apprivoiser, apprendre à travailler ensemble, car cette nouvelle équipe, qui n’a de comptes à rendre qu’aux plus hautes instances, ne s’occupe que d’affaires criminelles exceptionnelles. Il y a les inévitables frictions, les affinités sélectives, les flirts, la camaraderie et les petites jalousies mesquines. Chacun cherche à tirer son épingle du jeu.

Il est encore trop tôt pour savoir si une de ces personnalités va se démarquer ou si l’auteur va privilégier le travail d’équipe comme l’a fait Ed McBain avec l’équipe de Carella. C’est à suivre…

Petite note originale : ce polar ravira certainement les amateurs de jazz-polars, ces récits qui font la part belle à ce type de musique. (NS)

Misterioso
Arne Dahl

Paris, Seuil (Policiers), 2008, 334 pages.

Frites alors, ils sont malades, ces Belges… !

[couverture] Attention lecteurs sensibles, accrochez vos bretelles, ce petit polar pervers défrise ! Et moi, je suis en train de devenir un fan de Nadine Montfils qui m’avait déjà accroché l’année dernière avec Babylone Dreams (Belfond, 2007) avant de me souffler carrément avec ce Nickel Blues, un truc complètement sauté, déjanté, cruel, drôle, jubilatoire par moments ! Et pourtant, ça se passe en Belgique…

Deux ados, un taré complètement cinglé et l’autre un peu plus normal (mais juste un peu…), décident de ne pas accompagner leurs parents en vacances. Un mois de liberté totale dans le nid familial ! Quelle aubaine ! Quelle nouba ! La fête… Et soudain, après un réveil brutal, la réalité : les parents rentrent demain et la maison est dans un état lamentable. Le bordel intégral : la baignoire est remplie de vaisselle, des préservatifs pendent au lustre, le canari est mort calciné dans le four (Oh Maman ! Attention à la crise !), tout est crasseux, ça pue atrocement, le spectacle est répugnant ! Panique à teenageville ! Que faire ? Ralph, l’aîné, le plus capoté des deux zèbres, a une idée de génie : ils vont kidnapper une nana (Ralph dixit) du coin pour faire le ménage. Tony, un peu moins con (mais d’un poil, juste d’un poil), n’est pas très chaud (attention les ennuis !), mais le frangin c’est le frangin, la famille, c’est sacré, alors il embarque dans la folle combine. À la pointe du revolver, ils kidnappent une dénommée Rita qui les met en garde : son mari Homère n’aimera pas ça et « il arrivera toujours à vous retrouver, même dans la jungle ». Évidemment, il en faudrait bien plus pour impressionner nos deux lascars qui mettent illico la fille au boulot. Elle a un peu plus de vingt-quatre heures pour transformer la soue à cochons en palais des Mille et une Nuits. Sauf que le dénommé Homère existe bel et bien. Il a vu les deux loustics enlever sa chère et tendre et il décide de passer à l’action. Un drôle de zigue, ce Homère qui dort avec une bûche !

À partir de là, la machine narrative s’emballe et Nadine Monfils nous entraîne dans une odyssée rocambolesque des plus folles. C’est loufoque, souvent violent, voire macabre, avec des situations complètement tordues, des personnages plus que colorés, des dialogues épicés qui crépitent de vulgarité, quelques cadavres, le tout assaisonné de péripéties loufoques dignes d’un film des Marx Brothers. Ça a beau être des canailles, ils sont plutôt sympas les deux frangins qui, sans le savoir, ont mis en branle une mécanique infernale qui fera quelques victimes innocentes. Quant à la sexy Rita, méfions-nous des apparences, elle n’est pas si gourde qu’elle en a l’air…

Nickel Blues, c’est du bonbon, un tantinet acidulé certes, mais du bon bonbon ! (NS)

Nickel Blues
Nadine Monfils

Paris, Belfond, 2008, 216 pages.

My Name is toujours Bond, James Bond…

[couverture] Une des caractéristiques de tout héros populaire, c’est qu’il est immortel ! Alors que Ian Fleming est mort et enterré (ou incinéré) depuis belle lurette, sa créature James Bond continue ses exploits sur les écrans et dans les romans. Pour saluer le centenaire de la naissance de Fleming, le romancier Sebastian Faulks a repris les aventures du légendaire espion dans Le Diable l’emporte (Flammarion-Québec, 2008) – nous en reparlerons dans un prochain numéro.

En janvier 2007, s’est tenu à la Bibliothèque Nationale de France et au Conservatoire européen d’écriture audiovisuelle, un important colloque intitulé « James Bond (2)007. Histoire culturelle et enjeux esthétiques d’une saga populaire ». Les actes de ce colloque ont été repris dans James Bond (2)007 : Anatomie d’un mythe populaire, un ouvrage ambitieux et incontournable dirigé par Françoise Hache-Bissette, Fabien Boully & Vincent Chenille. Rendre compte, en quelques lignes seulement, de la richesse de ce livre qui est plus qu’une simple compilation d’essais est une mission impossible. En voici donc la structure et le contenu.

L’ouvrage est divisé en cinq grandes parties : « Ian Fleming créateur d’un mythe populaire », où les Loïc Artiga, Matthieux Letourneux, Hubert Bonin, Vincent Bouhours et Françoise Hache-Bissette s’intéressent à l’écrivain. Dans « My Name is Bond, James Bond », Charles Girard, Alain Brassart, Jean-Marc Leveratto & Fabrice Montebello, François-Xavier Molia, Vincent Chenille, Raphaëlle Moine et Stéphane Sawas cernent davantage la personnalité du héros lui-même. « L’univers bondien », où il est question du smoking, des superbes bond-girls, des goûts culinaires de notre agent préféré, etc., est exploré par Jean Ferrette, David Ledent, Michael Baumgartner, Mathieu Flonneau, Vincent Guigueno, Arnaud de Vallouit, Claire Dixsaut, Alexandre Tylski, Olivier Maillart et Fabien Boully (qui s’intéresse aux formes de la violence dans la saga). « Une série milliardaire et protéiforme », où on s’interroge à la mise en marché de la saga, en particulier au cinéma mais aussi dans la bande dessinée, donne la parole à Frédéric Gimello-Mesplomb, Joël Augros, Henri Larski, François Justamand, Laurence Grove (BD) et Alexis Blanchet. « James Bond, une relique de la guerre froide ? » met l’accent sur le contexte géopolitique de la série, avec « une enquête sur l’imaginaire identitaire britannique » ou « l’image de la place financière suisse (Zürich) dans la série 007 ». Ces derniers essais sont signés par Klaus Dodds, Pierre Fabry, Jennifer E. Steeshorne, Luc Shankland, Sébastien Guex et Gianni Haver. Les trente-deux communications sont complétées par une bibliographie (romans par divers auteurs & études) et une filmographie dont je suis l’auteur (on peut la consulter, revue et augmentée au fur et à mesure des nouvelles parutions sur le site de la revue).

Ce livre indispensable est certainement ce qui s’est fait de mieux dans la sphère académique sur le mythe du flegmatique James Bond, ce séduisant héros des temps modernes aux exploits rocambolesques immortalisé par la magie de l’écran bien plus que par les romans de Fleming et de ses émules ! Un dernier mot sur les responsables du colloque et éditeurs de l’ouvrage : Françoise Hache-Bissette est (entre autres) maître de conférence HDR à l’Université Paris Descartes, Fabien Boully est maître de conférence en études cinématographiques à l’Université Paris-X-Nanterre (auteur d’un livre sur Jacques Tati), et Vincent Chenille, docteur en histoire, travaille au département audiovisuel de la Bibliothèque Nationale de France. Leur point commun : ce sont des fans de James Bond, of course  ! (NS)

James Bond (2)007 : Anatomie d’un mythe populaire
F. Hache-Bissette, F. Boully & V. Chenille (dirs.)

Paris, Belin (Histoire & Société), 2008, 400 pages.

Des nouvelles du commissaire Maigret

[couverture] De tous les enquêteurs de fiction non anglo-saxons qui ont une certaine notoriété, le commissaire Jules Maigret, de Georges Simenon, est certainement le plus connu et le plus étudié. Considéré, à tort ou a raison, comme un auteur « littéraire  », Simenon a séduit nombre d’universitaires et on ne compte plus les thèses, mémoires, monographies et autres essais qui lui son consacrés ainsi qu’à son commissaire qui a depuis fait une belle carrière à la télévision et au cinéma.

En janvier 2007, les éditions Omnibus ont décidé de rééditer toutes ses enquêtes dans une série de dix volumes (de 700 à 900 pages chacun), à la présentation élégante et soignée. Dans les neuf premiers tomes de ce Tout Maigret, publié sous la responsabilité de Michel Carly (notes et iconographie), on a regroupé les soixante-quinze romans mettant en scène le fameux commissaire. Dans le dixième volume qui vient de paraître, Carly a regroupé les vingt-huit nouvelles, écrites entre 1936 et 1950, mises en ordre chronologique, et dans lesquelles apparaît celui que l’éditeur qualifie audacieusement de « plus célèbre héros de la littérature du XXe siècle, un héros différent, humain et universel ». Rappelons aussi que chacun des livres est illustré par un portfolio central, « L’univers de Maigret », contenant de nombreuses photographies.

Dans ce dixième volume, on peut lire un avant-propos de Dominique Fernandez intitulé « Le dramatique quotidien », un autre de Pierre Assouline qui porte le titre de « La réalité vengée par la fiction », et « Une initiation simenonnienne », de Denis Tillinac. C’est ce dernier qui nous rappelle que Simenon a écrit ces nouvelles alors qu’il avait abandonné son personnag depuis plus de quatre ans. C’est une offre du journal Paris-Soir qui l’a incité à rédiger une douzaine d’enquêtes, avant de récidiver un peu plus tard avec de nouveaux textes qui paraissent dans le supplément week-end du même journal. Une des meilleures histoires du lot, « Le Témoignage de l’enfant de cœur » a été écrite en 1946 à Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson, au Québec. La qualité des nouvelles est inégale, mais il n’y a pas de texte médiocre. Certaines sont passées à l’histoire pour de mauvaises raisons. Par exemple, « Maigret et l’inspecteur Malgracieux » est un récit bien connu pour deux raisons : son tirage exceptionnel de 88 000 exemplaires, et le fait qu’un linotypiste un peu étourdi l’avait rebaptisée « Maigret et l’inspecteur malchanceux ». Dans ces textes brefs, les lecteurs qui ont lu les romans ne seront pas vraiment dépaysés. Comme l’écrit Pierre Assouline. « Les enquêtes obéissent à la même logique de construction héritée du théâtre grec (crise, passé, drame, dénouement), les intrigues sont crédibles et l’écriture n’est pas bâclée ». Selon Fernandez, « C’est le génie de cet écrivain de s’être montré aussi à l’aise dans le texte bref que dans le texte long, et sans rien changer à sa manière ».

Ce recueil est une belle façon de clore une collection digne de figurer dans la bibliothèque de tout amateur de polars de qualité qui se respecte. (NS)

Tout Maigret (vol. 10, les nouvelles)
Georges Simenon

Paris, Omnibus, 2008, 776 pages. 

Revue Alibis – Mise à jour: Mars 2008

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