Encore dans la mire 24

Encore dans la mire

Christine Fortier, Danielle Laplante, Simon Roy et Norbert Spehner

Exclusif au volet en ligne (Adobe Acrobat, 1 250Ko) d’Alibis 24, Automne 2007

Petits crimes, mais grande anthologie

[couverture] Connaissez-vous le polar italien ? Pardon… le « giallo », parce qu’en Italie, terre de contrastes, les récits noirs sont jaunes ! Le « giallo » est un genre très populaire, les auteurs fort nombreux et, chose rarissime, les traductions en français sont tout aussi abondantes. Malgré tout cela, je dois confesser une méconnaissance quasi-totale du polar italien. De réputation, je connais Camilleri, Lucarelli ou Battisti (pour de très mauvaises raisons). Des « giallos », je sais que j’ai dû en lire deux ou trois, mais je suis incapable de me rappeler les noms des auteurs. Bref, Petits Crimes italiens m’a permis de m’initier de belle manière à l’univers foisonnant du polar italien.

Quelle anthologie ! Un nectar…

Nous y découvrons neuf auteurs dont les nouvelles, toutes excellentes, sont réunies et préfacées par Giancarlo de Cataldo. En général, j’ai du mal avec les anthologies, je préfère les romans. Cette fois, je me suis régalé. À plusieurs reprises, j’ai eu un petit pincement de cœur quand arrivait la dernière page tellement j’étais séduit par le style, le ton, l’intrigue ou les personnages. Une dominante : l’humour. Les textes ont beau être des récits souvent très noirs, il y a toujours cette petite touche de dérision, cette pointe comique qui fait contrepoint avec le drame épouvantable qu’on est en train de lire.

« Mon trésor », de Nicollo Ammanati (en collaboration avec Antonio Manzini) donne le ton. Difficile de lâcher ce récit délirant d’une chirurgie esthétique des seins pas piquée des vers, et d’un médecin un peu trop porté sur la cocaïne. Délirant, tragique et drôle ! Massimo Carlotto enchaîne avec « La Mort d’un indic », une histoire où il est prouvé hors de tout doute que la vengeance est un plat qui se mange froid, suivi de Diego da Silva avec « La Tanière de Teresa », tragique et belle à la fois. Avec « L’Invité d’honneur », Giogio Faletti évoque une histoire d’amour pas banale sur fond de menace mortelle, alors que dans le réjouissant « La Dernière Pique », Sandrone Dazieri nous raconte jusqu’où peut aller une mère persuadée du grand talent artistique de son fils. André Camilleri nous propose des « Équivoques et Malentendus » aux conséquences mortelles, alors que Marcello Fois nous parle de « Ce qui manque », c’est-à-dire le détail agaçant qui peut révéler le coupable d’un meurtre. « L’Enfant enlevé par la Befana », de Giancarlo de Cataldo, est une des meilleurs textes de cette antho, alors que Carlo Lucarelli conclut le tout de manière magistrale avec « Le Troisième coup de feu », celui que personne ne devait entendre sans de graves conséquences.

Alors n’hésitez pas… Ces petits crimes à l’italienne, mettant en scène « des salauds ordinaires, les paumés d’une Italie désemparée, des ordures réalistes », vous donneront à coup sûr de grands frissons de plaisir coupable. Mama mia ! (NS)

Petits Crimes italiens
Giancarlo de Cataldo (dir.)

Paris, Grasset, 2007, 412 pages.

Enterrée vivante

[couverture] Sans foi ni loi est le cinquième roman de la série baptisée Grant County, mais il n’est pas nécessaire d’avoir lu Mort Aveugle (2003), Au fil du rasoir (2004), À froid (2005) et Indélébile (2006) pour plonger dans les nouvelles aventures du chef de police Jeffrey Tolliver et de Sara Linton, pédiatre, médecin-légiste et ex-épouse de Tolliver. Le fait de ne pas tout savoir sur les liens qui existent entre les personnages n’a aucun impact sur la compréhension de l’histoire. Il faut par contre admettre que l’immersion dans le premier chapitre est difficile – mais allez donc savoir si c’est à cause de la traduction ou parce que Sans foi ni loi s’ouvre sur une scène de famille plutôt particulière : Sara se présente chez ses parents les bras encombrés de sac d’épicerie et, au lieu de lui souhaiter la bienvenue, son père lui annonce qu’il va nettoyer sa voiture… !

Heureusement, Karin Slaughter saute ensuite rapidement dans le vif du sujet. Jeffrey et Sara – ils se sont réconciliés, vous l’aurez deviné – se disputent dans les bois qui bordent leur maison lorsqu’ils trébuchent sur un bout de tuyau dépassant de la terre. Ils creusent, ils creusent, ils creusent, et ils tombent sur un cercueil en bois contenant une jeune femme vêtue à l’ancienne. De toute évidence, ce qui a commencé comme un jeu s’est terminé dans le drame. Quelques bouteilles d’eau et une lampe torche se trouvent près du corps de la victime qui a tenté, en vain, de sortir de son tombeau. Puis coup de théâtre durant l’autopsie : l’inspectrice Lena Adams, qui s’est fait un plaisir de rappliquer au travail malgré ses vacances, détecte une odeur d’amandes amères que seul 40 % de la population est en mesure de déceler. En plus d’avoir été enterrée vivante, la victime, qui était enceinte, a été empoisonnée au cyanure.

Dès que Jeffrey et Lena rencontrent les membres de la famille d’Abigail Bennett, ils comprennent que l’enquête sera ardue. Non seulement sont-ils profondément religieux mais en plus, les ouvriers de la ferme sont d’anciens criminels. Jeffrey se retrouve donc avec une longue liste de suspects potentiels et peu de marge de manœuvre pour effectuer ses recherches puisque le clan Ward lui met constamment des bâtons dans les roues.

En filigrane de l’enquête, on suit l’évolution de la relation de Jeffrey avec Sara, mise en péril par un aveu que Jeffrey a été forcé de faire, tandis que l’existence de Lena se retrouve elle aussi à un carrefour. L’enquête l’oblige à remettre en question ses choix de vie, surtout lorsqu’elle rencontre Terri Stanley, l’épouse de l’un des suspects. Comme Lena, Terri endure en silence la violence de son conjoint mais refuse de le dénoncer à la police. Il revient donc à Lena de lui faire comprendre que sa vie peut changer.

Par moments, on a l’impression que Karin Slaughter se perd un peu trop en verbiage existentiel, mais quand on arrive à la confrontation finale du roman, qui permet à Jeffrey et Lena de coffrer le coupable, on comprend mieux ses motivations. Ça vaut le détour. (CF)

Sans foi ni loi
Karin Slaughter

Paris, Grasset (Grand format), 2007, 504 pages.

Venise un jour…

[couverture] Dissimulation de preuves est le treizième roman de Donna Leon et, fort heureusement, les plaisirs de lecture sont toujours les mêmes. On aime, je crois, autant les retrouvailles avec les personnages que le plaisir de rêver de la vie à Venise : acheter du vin à un ami, rentrer dîner chez-soi plutôt qu’à la cafétéria, faire une sieste avant de retourner au boulot, se promener dans les rues de Venise. Et on aime aussi voir Donna Leon construire son intrigue avec les petits riens de la vie.

Dans Dissimulation de preuves, l’inspecteur Brunetti enquête sur la mort de Maria Grazia Battestini, « une vieille vache » unanimement haïe par son médecin, ses voisins, ses femmes de ménage, les commerçants du quartier… bref tous ceux qui avaient affaire à elle. Même l’hôpital psychiatrique lui avait montré la porte. On a retrouvé la signora Battestini, le crâne fracassé dans son appartement mis sens dessus dessous. À l’exception d’une pièce : la chambre de la femme de ménage roumaine qui s’est curieusement volatilisée. Repérée à la gare, Florinda Ghiorghiu tentera de fuir et sera happée par un train. Toujours raciste et misogyne, Scarpa, qui remplaçait Guido Brunetti en vacances, classe l’affaire en deux temps trois mouvements, car ces filles de l’Est sont toutes de la vermine et celle-ci avait sur elle une grosse somme d’argent et de faux papiers. Trois semaines plus tard, un témoin se présente au poste. La signora Gismondi déclare avoir reconduit la femme de ménage à la gare, lui avoir payé son billet et lui avoir remis 700 euros par pure gentillesse puisque la patronne de celle-ci l’avait mise à la porte sans lui avoir réglé ses gages.

Convaincu de l’innocence de Florinda Ghiorghiu, l’inspecteur Brunetti reprend l’enquête. Avec l’aide de Vianello et Elettra, spécialistes des petits accrocs à la procédure, il retrouvera le meurtrier à travers les méandres d’un trafic de travailleurs clandestins et ceux de la commission scolaire pour laquelle avaient travaillé le fils et le mari de la victime.

Je ne m’ennuie jamais dans un roman de Donna Leon. J’aime l’humour discret avec lequel elle campe ses personnages. Le médecin traitant haït sa « vieille vache » de patiente, la signora Gismondi est un témoin infiniment plus sympathique que l’exécrable Scarpa qui l’interroge, la même signora Gismondi si généreuse avec la roumaine hurle de rage aux flics que si la police ne vient pas chez la voisine pour obliger celle-ci à baisser la télé, elle va y aller, elle, pour la tuer ! La victime meurt pour avoir été d’une avarice insatiable à 83 ans ! J’aime bien « perdre » un interrogatoire parce que l’inspecteur Brunetti écoute avec empathie le témoin qui se plaint longuement de ses nuits devenues cauchemardesques à cause de la télé infernale de l’haïssable voisine. J’aime la finesse des observations de Donna Leon capable de me faire remarquer que la plupart des criminels ont des enfants et de saisir l’air du temps vénitien. Ainsi, je sais maintenant que les Chinois sont en train de reprendre progressivement les bars de la ville, que le golden retriever est l’animal à la mode cette année et qu’il y a un ras-le-bol généralisé des 4 saisons de Vivaldi en musique de fond. Finalement, j’aime que l’enquête policière se déroule presque toute seule ! (DL)

Dissimulation de preuves
Donna Leon

Paris, Calmann-Lévy (Suspense), 2007, 286 pages.

Tête chercheuse

[couverture] Jean d’Estavil dirige une force militaire qui intègre les préoccupations environnementales à la capacité d’action et à la recherche scientifique, l’UTCENVIR. Cette organisation préconise notamment des techniques de destruction des champs de narcotiques de manière propre et sécuritaire étant donné que des preuves consternantes montrent que l’épandage aérien cause des ravages sur la santé et des désastres écologiques. La femme de Jean, presque au terme de sa grossesse, meurt dans des circonstances très secrètes. Lui-même n’a pas accès au moindre renseignement, question de sécurité nationale. Très mystérieux. L’époux endeuillé est seul et n’y comprend rien. Son incompréhension deviendra incrédulité quand on lui fera entrevoir la portée d’un scandale qui le dépasse. Son obstination à ne pas croire se transformera enfin en volonté de faire éclater au grand jour une vérité compromettante pour certains gouvernements occidentaux…

Pentagone réussit à rendre vraisemblables ou crédibles des hypothèses troublantes relativement aux effets de la guerre sur l’environnement et, surtout, sur les civils et militaires qui la subissent ou qui participent à des conflits armés du genre de ceux que l’on connaît depuis la Guerre du Golfe de 1991. L’effet dévastateur des détonations, des explosions sur les soldats est décrit avec une minutie toute chirurgicale. Si les projectiles de haute précision font des ravages aussi fulgurants que les bombes à fragmentation, l’étau de l’enquête se resserrera rapidement sur l’impact mortel de l’utilisation irréfléchie d’armes à uranium appauvri par l’armée américaine, usage tacitement cautionné, tout concourt à le laisser croire, par l’Élysée français. Selon l’enquête menée, l’inhalation de la poudre d’uranium appauvri produite par les bombes peut être nocive pour les militaires et civils qui en souffrent : cancer et dégénérescence assurés. Rien de très beau à voir. Un roman dans la droite lignée des théories de la conspiration qui peut faire virer parano… ou alors conscientiser son lectorat.

D’un réalisme maniaque au point où la précision technique des armes utilisées nous amène à soupçonner que l’auteur est branché sur un bon catalogue d’arsenal militaire (armes, munitions, équipements, accessoires, tout y passe : Manurhin MR-73, 8 pouces en calibre 357 Magnum, par exemple), ce récit de guerre musclé et viril raconte avant tout une complexe histoire où l’espionnage prend sa source dans une forme de journalisme d’enquête à haut risque. On peut regretter que le souci de précision extrême ait contaminé des zones plus futiles : Guillaume Lebeau rivalise parfois de superficialité sur ce plan avec Brett Easton Ellis qui, dans American Psycho, mettait volontairement toute la gomme dans l’étalage vaniteux des marques de commerce et autres griffes de prestige prisées par son dandy des années 1980. Même importance accordée au matériel chez Lebeau, qui ne se contente pas de dire que Jean d’Estavil rentre chez lui ; il faut que le trajet se fasse en Porsche Cayenne Turbo S bleu lapis-lazuli métallisé. On oscille entre les frontières de l’ironie caustique qui ferait la critique d’une société devenue trop matérialiste et celles du goût affiché pour le luxe. Peu importe l’intention de l’auteur, il rate dans tous les cas la cible : il y a naturellement rupture de ton, voire incohérence entre ce penchant plutôt pédant et la nature résolument de gauche (écologiste, socialement très engagé) de ses principaux personnages.

Fin styliste, Lebeau manipule efficacement les procédés d’écriture pour harmoniser fond et forme : lors de l’assassinat du secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-Moon, la description du tir est tellement détaillée qu’on a l’illusion d’assister à une scène d’attentat saisie au ralenti, tout étant découpé, fractionné. Mis à part les scènes de règlements de compte au dénouement toujours heureux pour le héros, Guillaume Lebeau arrive à demeurer crédible jusqu’à la fin et son ouvrage réussit à se faire accepter comme un document valable dont le propos n’est pas le fruit du délire d’un illuminé qui a trop regardé d’épisodes de la série The X-Files. Un premier tome, donc, à la fois satisfaisant et prometteur pour la suite de la trilogie. Il est toutefois raisonnable de se demander si ce genre de roman de politique-fiction si résolument ancré dans l’actualité contemporaine vieillira bien…

Une chose est sûre, il s’agit là d’un tableau condensé plutôt fidèle de notre situation géopolitique actuelle, pessimiste et désolante, d’où peut-être, ne l’espérons pas, la bonne fortune du sous-titre au roman, La Dernière Guerre(SR)

Pentagone – La Dernière Guerre (2008-2011)
Guillaume Lebeau

Paris, Phébus, 2007, 298 pages

Dans les griffes de l’Ordre Noir

[couverture] Après avoir apprivoisé la formule gagnante du thriller à l’américaine, certains auteurs français sont-ils en train de redécouvrir la rhétorique narrative du bon vieux feuilleton ? C’est en tout cas l’impression que l’on a après avoir lu L’Ordre noir d’Olivier Descosse dont c’est ici le cinquième roman.

Nul doute qu’il s’agit d’un thriller (« époustouflant » selon le quatrième de couverture !) puisque l’intrigue est basée sur un enchaînement ininterrompu d’actions trépidantes servies à la vitesse d’un train express une fois que celui-ci a quitté la gare (les premières pages, dans lesquelles le papa du héros tombe dans le coma, ne nous accrochent pas vraiment !). Au menu de ce feuilleton rocambolesque : un coma mystérieux, une femme fatale et ses pratiques sexuelles bizarres, un zeste d’érotisme, un crime rituel atrocement sadique, des œuvres d’arts de grande valeur illustrant des supplices chinois terrifiants, des rites occultes nazis, la kabbale, des savants fous en quête d’immortalité, les camps de la mort, une expédition risquée dans la jungle, des tribus indiennes primitives avec de potentiels médaillés d’or olympiques dans le tir à la sarbacane, un trésor fabuleusement fabuleux, des criminels de guerre réfugiés dans la jungle, le tout assaisonné de rebondissements surprenants, de poursuites échevelées, de fusillades et de tous ces petits trucs narratifs qui nous obligent à tourner les pages même si toute cette histoire paraît assez invraisemblable.

Au centre des événements, on retrouve Luc Vernon, un avocat d’affaires qui a des problèmes psychologiques avec son paternel, une sorte de tyran qui l’accable de son mépris depuis l’enfance. Au début du récit, Luc Vernon n’a qu’une seule ambition : se venger de son père. Mais voilà, celui-ci sombre brutalement dans un coma inexplicable, son majordome est victime d’un affreux crime rituel et Vernon se fait lacérer le torse au scalpel lors d’une nuit torride avec une inconnue rencontrée dans une soirée. Commence alors un jeu de piste potentiellement mortel qui mènera notre héros de Paris à New York, puis à Berlin et au cœur de l’Amazonie où se trouve la réponse à toutes ces énigmes.

Ne boudons pas notre plaisir ! L’Ordre noir est un récit d’action qui n’a semble-t-il d’autre ambition que de nous divertir. Et à ce chapitre, c’est mission accomplie ! Un détail sur l’auteur : Luc Vernon est un avocat. Il est né à Marseille en 1962. En 2005, son roman Le Pacte rouge a remporté le Prix Polar de Cognac. (NS)

L’Ordre noir
Olivier Descosse

Paris, Michel Lafon, 2007, 566 pages.

J’irai me cacher sous vos bombes

[couverture] Le MASQ (Mouvement anonyme pour la souveraineté du Québec) a recruté un terroriste d’origine roumaine en lui confiant le mandat de secouer le Québec au moyen d’attentats meurtriers et spectaculaires. L’objectif avoué ? Faire avancer par la violence extrême la cause indépendantiste. Formé dans sa jeunesse par des séparatistes basques dans un camp de formation tenu dans un désert algérien, Roman Maric (prénom symbolique dans ce récit marqué par une culture littéraire parfois improbable chez certains personnages) lie des relations amicales et amoureuses avec quelques habitants très colorés du village de Saint-Alexis, où il se terre en attendant que la poussière des bombes retombe.

Si Le Sang des colombes commence et se conclut à la manière d’un polar noir, il évoque des réminiscences intertextuelles difficiles à taire : Roman Maric a des allures de survenant, tellement ce mystérieux étranger vient souffler sur les braises tranquilles d’un patelin isolé de province. On pense aussi au Japrisot de L’Été meurtrier qui déploie une atmosphère similaire de menace contenue et latente, prête à exploser à tout moment. Mais surtout, le contexte et la dynamique actantielle rappellent Lee Anderson venu séduire les sœurs Asquith dans le sadique J’irai cracher sur vos tombes de Boris Vian (alias Vernon Sullivan). L’exécution cruelle n’a sans doute pas le même mobile vengeur ni la même portée, mais on retrouve cette symbolique analogue du cheval de Troie censé charmer pour finalement mieux décevoir ou leurrer.

Ce drame psychologique sur fond d’amitié et de sacrifice humain semble aller à contre-courant dans le rapport de l’homme moderne avec la société : en Occident, il semble que nous évoluons dans une époque où l’individu vit d’abord et avant tout pour lui-même, avec comme seule préoccupation la satisfaction de ses sacro-saints besoins immédiats ; la proposition idéaliste et engagée que fait Leclair de la société actuelle détonne quelque peu avec la réalité, puisqu’il fait passer les intérêts de la cause collective bien avant ceux, égoïstes et personnels, de chaque individu. On est loin de l’image que nous renvoie ces années-ci notre société de consommation. Mais bon ! de reconstituer une ambiance rappelant celle d’octobre 1970 n’a rien de désagréable et a le mérite de secouer notre apathie collective.

Cependant, quelques irritants à la vraisemblance, comme ce penchant pour la littérature que partagent presque tous les personnages du roman, trahissent à la fois le métier de Dany Leclair – enseignant au collégial – et son intérêt profond pour la lecture. Aussi, on peut mettre sur le compte de l’inexpérience cette propension à plaquer des réflexions qui se fondent mal à l’ensemble, comme ces passages sur la théorie de l’art qui semblent des ajouts artificiels appelant en renfort le petit carnet d’observations, voire le journal intime personnel de l’auteur. Les répliques manquent alors à l’occasion de naturel et s’intègrent parfois maladroitement à la narration nettement mieux maîtrisée que les dialogues. Il reste que Dany Leclair propose un premier roman intrigant, qui sait capter et maintenir jusqu’à l’épilogue l’intérêt du lecteur grâce, mystérieusement, à des qualités qui reposent bizarrement sur ce que d’aucuns considéreraient comme des défauts apparents : ainsi, le rythme plutôt lent (Le Sang des colombes peut à la limite s’imposer comme un roman du néo-terroir) endort la méfiance du lecteur afin de mieux le surprendre le moment opportun venu. (SR)

Le Sang des colombes
Dany Leclair

Montréal, VLB, 2007, 188 pages.

Ça parle au diable !
Oui mais… quel diable ?

[couverture] Au service du diable, de Martin Daneau, commence avec une scène-choc : Alexandre Verne, un policier, est battu à mort dans sa maison sous les yeux horrifiés de son épouse. Après quoi le meurtrier, qui s’écrie « J’ai vu le diable ! », s’asperge d’essence et s’immole par le feu. Vincent Auger, un as enquêteur de la Sûreté du Québec, est chargé de la délicate enquête puisqu’elle implique la mort d’un flic.

Par ailleurs, Kerri Aubrey, un autre policier, le meilleur ami de la victime, tente de comprendre ce qui est arrivé à son partenaire. Kerri est un type violent, un as de la gâchette, corrompu, sans scrupule, le ripoux type qui suspecte les membres d’une bande de trafiquants d’amphétamines d’avoir éliminé Verne. Les deux compères opéraient de concert avec cette bande de malfrats, touchant au passage des subsides généreux. Les trafiquants avaient-ils décidé de supprimer leurs alliés devenus trop gênants ou trop gourmands ? Kerri se rend vite compte que l’affaire est plus compliquée que ça. Après avoir éliminé froidement un suspect potentiel, il doit faire face à nouveau aux manœuvres meurtrières de certains membres de son gang. S’en suit une fusillade mémorable qui est un des moments forts de ce récit. De son côté, Vincent Auger mène son enquête dans le monde de la psychiatrie où il croise d’étranges et inquiétants personnages. Pour la résolution finale de cette sinistre affaire (les meurtres rituels se répètent avec d’autres protagonistes), il devra faire appel à Kerri. Le final, aussi original que surprenant, laissera cependant un goût amer à plus d’un lecteur.

Que penser de tout ça ? Le résultat est pour le moins mitigé. J’ai réussi à le finir, c’est déjà ça… Il y a des scènes fortes, des séquences bien menées. C’est au niveau de l’ensemble que le bât blesse. Dès que le Centre Mariebourg et les psys entrent dans le décor, l’amateur de polars est en territoire connu. On voit venir, sans trop de surprises. On devine facilement certaines choses. De plus, le thème général qui sous-tend l’intrigue est plutôt invraisemblable et scientifiquement improbable. On nage presque dans la science-fiction. Je ne peux malheureusement élaborer davantage sans vendre la mèche…

Bref, Martin Daneau a tout le potentiel nécessaire pour écrire un bon roman policier. Il lui reste à trouver un scénario plus convaincant. Et par tous les démons de l’enfer, que vient faire le diable là-dedans, sinon nous lancer sur de fausses pistes ? (NS)

Au service du diable
Martin Daneau

Saguenay, JCL (Couche-tard 23), 2007, 350 pages.

Un collier de perles

[couverture] Trop fréquemment, l’actualité nous ramène de ces histoires cauchemardesques d’enfants kidnappés, violés et brutalement assassinés. Impossible de se barder d’une carapace d’insensibilité face à l’horreur vécue par les enfants. Qui pourra concevoir leur sentiment d’abandon, leur degré aigu de vulnérabilité qui doivent les saisir dès ce moment où ils prennent conscience que leur vie fragilisée est sur le point de chavirer ? Inévitablement, nos pensées et nos plaintes accompagnent celles des parents angoissés, qui ne connaîtront jamais plus le repos, la quiétude d’une vie sereine. Le seul intérêt du roman de Claude Damian réside malheureusement dans l’anecdote qui nous interpelle vivement.

Qu’on fasse circuler le mot, un défi est lancé : qui donc pourra proposer la lecture d’un ouvrage aussi bâclé que ce roman au titre pourtant si prometteur, Si on jouait au petit chaperon rouge ? Jamais n’aura-t-on assisté à pareille débâcle linguistique, jamais auteur n’aura-t-il été aussi mal servi par un directeur littéraire et son correcteur-réviseur (un véritable cas de congédiement). Triste et pathétique. Les coquilles, on en compte davantage que dans un restaurant spécialisé dans les fruits de mer… Et si ce n’était que d’elles ! Tout y passe. Un réel sabotage, une boucherie littéraire, à croire que quelqu’un de mal intentionné s’est faufilé dans les bureaux des éditions Noir délire pour substituer au bon travail la disquette maudite, le fichier contaminé. La ponctuation ne respecte pas les règles, la grammaire est bafouée comme si la Martine des Femmes savantes avait pris le contrôle des opérations. Bref, c’est tout le travail d’édition de texte qui en souffre.

Des exemples ? Il faudra choisir parmi une bonne centaine, sans exagérer. Fois devient fols ; moi, mols. Combinaison de ces deux gaffes, un personnage inquiet affirme : « Il peut s’en prendre à foi » (page 48). On fait suivre une virgule d’une majuscule en plein milieu d’une phrase à quelques reprises. Dans le même esprit, le participe passé qui suit un substantif porte inexplicablement la majuscule. À la page 18, on demeure perplexe à la lecture de : « Je voulais que ma mère reste en dehors de l’histoire, sans qu’elle ne se confonde pas avec ces ménagères aux aguets […] » Et que dire de cette cité qui comptait six milli habitants (page 26) ? À partir de quand l’insistance d’un critique se transforme-t-elle en acharnement ? D’habitude (page 63) ; un regard emprunt de tendresse (page 58) ; si vous vouiez savoir (page 107) ; je l’ai regardé s’en partir (page 130) ; Il t’en a parlé ? Lui ou un d’autre… (page 109). Qui n’a pas souri parmi vous ? Tiens, peut-être avez-vous même ri ; ce serait bien normal…

Un auteur ayant des carences grammaticales ou orthographiques n’est pas chose inédite, mais dans ces cas, le travail de l’éditeur est de faire en sorte que la faiblesse ne paraisse pas (ou pas trop, si on veut faire dans la complaisance). Il est manifeste que la maison Noir délire ne joue pas son rôle de filtre proprement. Une idée est lancée, éditeurs : ajoutons au cachet des critiques littéraires un dollar (un euro, si l’éditeur est européen, ils en ont bien les moyens…) pour chaque faute repérée à la lecture d’un ouvrage publié. La combine risquerait d’être fort lucrative dans le cas de certains éditeurs et on se bousculerait pour lire et commenter des ouvrages parus chez Noir délire, par exemple. Cette taxe serait bien sûr perçue auprès de l’éditeur, de l’auteur, du réviseur linguistique (tous ensemble ou selon les déboires proportionnels de l’un ou de l’autre). Comble d’ironie, la notice bio-bibliographique de Claude Damian nous apprend que celui-ci a écrit son premier roman dès l’âge précoce de dix ans et que désormais il enseigne la littérature dans un lycée proche de Paris. Voilà pour le modèle à suivre… « Faites ce que je dis et non ce que je fis. »

Au fait – il faut bien en glisser deux mots –, Si on jouait au petit chaperon rouge s’inscrit dans la veine sociologique des polars contemporains à la sauce psychologique inspirée des intrigues de Simenon, celles-là dont raffolent tant – et à juste titre – les passionnés de criminologie. Pour la pub, l’éditeur pourra se servir de segments de cette dernière phrase et occulter tout le reste de cette critique, à sa guise. Il n’en demeure pas moins que l’intérêt de l’ouvrage est vite dilué non seulement en raison des erreurs régulières, mais aussi parce que l’on n’offre que bien peu de substance : des viols, des meurtres, une enquête qui piétine, qui stagne et qui est reléguée en arrière-plan. Ça se répète, ça tourne vite en rond. Sans doute la formation parallèle de Damian en psychologie l’aura amené à lire quelques études sur ces pathologies du dédoublement de la personnalité (il vient de faire paraître d’ailleurs un ouvrage intitulé L’Étrangeté du moi, qui porte sur le thème de la double identité). Bien que de tels cas aient été observés et documentés, l’auteur ici tourne les coins rond, il précipite les choses à la fin, à un point où on n’adhère pas à sa proposition de dénouement. Le coupable identifié s’apparente davantage à un lapin sorti du chapeau d’un magicien au talent limité, qui sacrifie la vraisemblance et la cohérence interne du récit sur l’autel de l’effet spectaculaire et de la conclusion commode. Manœuvre facile, voire gratuite. Une fois l’épreuve complétée, l’on se dit, blasé et éteint : « Ah bon ! C’est donc lui, le violeur assassin ; je n’aurais pourtant pas cru que… »

À la décharge de l’auteur, ajoutons qu’il est heureux que Damian ait fait choix de ne pas utiliser le mot coquille dans ce roman. Parions pour rigoler qu’on aurait plutôt pu y lire le mot couille. Un q est parfois si vite oublié… (SR)

Si on jouait au petit chaperon rouge
Claude Damian

Sancerre, Noir délire, 2007, 154 pages.

Fausses vierges, vrais coupables…

[couverture] Une fois n’est pas coutume : j’ai d’abord été séduit par le baratin de la quatrième de couverture qui relate la découverte du cadavre d’une jeune femme nue, atrocement mutilée, que semble-t-il personne ne connaît. Au fil des années, la tombe anonyme devient un lieu de pèlerinage pour les malades en quête de guérison, les amoureux déçus et les accidentés qui s’y recueillent. Voilà en tout cas ce que nous promet le baratineur de service…

Dans les faits, les choses se déroulent autrement : il y a des gens qui connaissent l’identité de la fille (et cela dès les premières pages, donc je ne révèle rien) mais qui s’arrangent pour qu’elle devienne méconnaissable ! Nuance… S’en suit un drame psychologique (qui n’a rien d’un thriller, soit dit en passant, ni même d’un récit à suspense) au cœur duquel plane un mystère : qu’est-il arrivé réellement à la jeune femme et pourquoi les protagonistes ont-ils agi comme ils l’ont fait ? À partir de là, on se surprend à tourner les pages, histoire de découvrir comment cette tragique histoire va évoluer. Il s’en passe des belles dans ce bled de Small Plains, mais un lecteur aguerri aura assez vite découvert de quoi il en retourne. Reste à mettre un nom sur le coupable !

La Vierge de Small Plains, de Nancy Pickard, fait partie de ces polars plutôt vicieux (fort nombreux) que l’on déguste comme du petit-lait, qui nous entraînent dans une histoire bien ficelée. L’auteur nous tient en haleine jusqu’à la dernière page. Les ennuis commencent après, quand on se met à réfléchir, quand s’opère le processus de déconstruction à rebours. Un bon polar résiste à l’analyse, passe avec succès le test de la vraisemblance. Ça n’est pas le cas ici. Après coup, on se rend compte qu’on a été manipulés et que d’un strict point de vue psychologique, cette histoire a des aspects totalement invraisemblables. Vous ne pourrez apprécier pleinement cette histoire sordide que si vous êtes en mesure de croire, d’accepter l’idée que des parents, apparemment normaux, de bonne famille et relativement aisés, peuvent sacrifier le bonheur de leurs enfants juste pour préserver, conserver leur cercle d’amis en protégeant un violeur et un assassin. Désolé, mais je n’y crois pas…

Bref, à rebours, on se pose des questions et on se rend compte, une fois de plus, que nombre de polars ne sont que des produits jetables, pas toujours propices à la réflexion qui agit sur eux comme un acide et les dilue inexorablement. Mais bon, je mentirais en disant que je me suis ennuyé. Nancy Pickard est une habile conteuse. Mais pour la vraisemblance psychologique, on repassera… (NS)

La Vierge de Small Plains
Nancy Pickard

Paris, Michel Lafon, 2007, 282 pages.

Quand sonne l’heure du choix…

[couverture] L’Heure du chat, de Peter Quinn, est de ces gros polars historiques comme je les aime ! Oubliez le mot « thriller », décidément galvaudé, ce pavé est un récit au rythme plutôt lent, avec de nombreuses descriptions (force détails historiques, entre autres).

L’histoire commence à New York, en 1938. À son corps défendant, le détective privé Fintan Dunne s’intéresse au cas de Wilfredo Grillo, un réfugié cubain qui est faussement accusé d’avoir assassiné une infirmière. Malgré le manque de coopération de son client qui a une attitude pour le moins étrange, Dunne poursuit ses recherches qui le mènent à un inquiétant sanatorium dans le Bronx où se déroulent des expériences pas très catholiques. Un peu trop curieux, Dunne va croiser la route d’un espion allemand, membre des SS, opérant à New York. Pendant ce temps, de l’autre côté de l’Atlantique, Hitler et l’Allemagne nazie s’apprêtent à entrer en guerre. Dans l’état-major et dans les services secrets, il y a des gens qui veulent éviter la catastrophe et qui s’opposent aux folles visées d’un Führer qui rêve de dominer le monde. Toujours au même moment, les médecins du Reich mettent en route un programme d’eugénisme destiné à supprimer les faibles, les éclopés, les retardés mentaux, les races inférieures. Pour l’amiral Wilhelm Canaris, chef des services secrets de l’armée, l’heure du chat a sonné. L’heure du chat, c’est l’heure du choix : accomplir son devoir de soldat et cautionner la folle aventure du Führer, ou participer à une conspiration qui vise à éliminer le dictateur mettant ainsi sa vie en péril. Certains personnages font la jonction entre ces deux volets du récit : Ian Anderson, un écrivain et voyageur britannique, qui a déjà interviewé Canaris, et John Taylor, un jeune journaliste idéaliste.

Peter Quinn est un passionné d’histoire qui a fait des recherches très précises pour écrire cette histoire fort instructive qui décrit les rapports troubles qu’entretenaient les États-Unis et l’Allemagne à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Par ailleurs, il nous révèle que certaines élites américaines étaient fascinées par les théories eugéniques nazies qui ont mené aux horreurs que l’on connaît. À travers Fintan Dunne, un fidèle de Donovan (créateur de l’OSS) et Ian Anderson, on découvre aussi le rôle pour le moins discutable des services secrets dans les mois qui ont précédé l’éclatement du conflit. Bref, une belle et passionnante leçon d’histoire assortie d’une intrigue policière qui sert de ligne directrice à ce récit captivant. (NS)

L’Heure du chat
Peter Quinn

Paris, JC Lattès, 2007, 526 pages.

Une piste singulière

[couverture] On pourrait diviser les romans policiers en deux catégories générales : d’un côté ceux qui, écrits à l’intention d’une collection spécialisée dans le genre, en respectent les principaux canons, suivent les tendances du jour. Même dans le meilleur des cas, les adeptes du polar devront concéder que le résultat final s’en tient à un canevas convenu. D’un autre côté, on retrouve des œuvres hors pair, parfois hybrides, innovatrices qui rejoignent par extension le genre policier. On les considère comme des œuvres appartenant à la littérature policière peut-être à la surprise même de l’auteur. Des romans aussi formellement originaux, on n’a guère l’habitude de les classer dans le rayon des polars : Crime et Châtiment, Les Gommes, Prochain Épisode, Cité de verre, Les Fous de Bassan reprennent, qui par accident, qui sous le mode du pastiche – voire de la parodie –, des éléments traditionnellement associés aux classiques de la littérature policière. À la limite, même un film comme Citizen Kane emprunte des procédés au modèle de l’enquête.

Eva-Marie Liffner propose une œuvre affranchie des conventions du genre, ce qui explique en partie pourquoi Chambre noire, en plus d’avoir remporté le prix du meilleur roman policier suédois de l’année 2001, a reçu une récompense lors du Book Festival, primant une œuvre de littérature générale. Comme quoi Henning Mankell n’est pas le seul qui mérite le détour… L’auteure ne cherche aucun prétexte au déploiement d’une intrigue dite policière ; elle ne respecte pas à la lettre les rouages du polar et c’est tant mieux. Les mécanismes du roman policier traditionnel sont plutôt mis au service de l’histoire – voire de l’Histoire – que Liffner raconte.

Un peu à l’instar d’un disciple de la théorie des causalités, son personnage principal, une photographe, part du principe que nulle chose n’existe qui n’en touche une autre, comme le disait Jeroen Brouwers dans Rouge décanté. À la recherche des pièces manquantes, elle essaye de reconstituer le puzzle du passé d’un certain Jacob Hall, ayant décidé de quitter la Suède pour vivre ses années de jeune homme en Angleterre au début du XXe siècle. Son pari : retrouver quelqu’un (Hall) à partir des seuls objets qu’il a accumulés et conservés au cours de sa vie. On suit ainsi le jeune Hall dans son initiation en tant que photographe dans le Londres occulte des sociétés théosophiques, où l’on s’adonne à des séances de tables tournantes et de spiritisme qui impriment à l’œuvre une aura fantastique mystérieuse.

Liffner s’intéresse, dans une cohérente alternance des repères temporels (les chapitres évoquant le passé sont mélangés avec ceux du présent narratif), à ce qu’ont été les choses avant. La fragmentation de la temporalité épouse son vif intérêt pour l’Histoire, en ce sens où une importance est ici accordée même aux objets et autres menus accessoires, détériorés, dépéris, ayant subi l’inéluctable usure du temps. Elle aime fouiller, gratter, imaginer une vie antérieure porteuse de sens à tout ce qui a vécu ou servi. Liffner est cette antiquaire des âmes dont le soliloque la ramène à repérer des strates, à soulever des couches de terre, véritables mémoires physiques du temps révolu.

Nul doute que le très documenté roman Chambre noire (Camera dans le titre originel) plaira aux lecteurs férus d’arts visuels, tout particulièrement de photographie, et de beaux jardins anglais. Il est prudent de préciser cependant que cette mine de renseignements érudits risque d’agacer ceux que les enclaves pédagogiques pas toujours subtiles irritent : l’auteur, en effet, ne rate aucune occasion de nous éduquer sur une foule de sujets, toujours avec une couleur historique en arrière-plan. Sinon, même les quelques bévues éditoriales (confondre les XIXe et XXe siècle, page 214) et erreurs de français (spatieuses, page 16 et reccueillait, page 17), n’arrivent point à assombrir ce tableau saisissant de crédibilité que Liffner brosse de ce Londres édouardien. Chambre noire demeure un document précieux sur l’histoire et les mœurs des gens ayant connu le début du XXe siècle. (SR)

Chambre noire
Eva-Marie Liffner

Paris, Rivages (Thriller), 2007, 218 pages.

Ennuyeux comme la pluie

[couverture] Anthony Eglin est anglais. Son premier livre, La Rose bleue, a reçu le prix Arsène Lupin du meilleur roman policier 2006. Abusivement désigné en couverture comme un thriller, Le Mystère des jardins perdus, son deuxième roman, ne devrait en remporter aucun. Ce roman est ennuyeux comme la pluie, même pour qui avait envie de se laisser prendre par les plaisirs surannés du roman d’énigme à l’anglaise. Il n’y a de charme et de mystère que dans le titre.

Le roman s’ouvre sur un prologue dans lequel un lieutenant pris de rage exécute, en Hollande en 1944, un soldat qui, après une semaine de combats désespérés, veut se rendre aux Allemands. Le récit se poursuit en Angleterre, dans le Somerset, en 2003. Jamie Gibson, californienne, a mystérieusement hérité toute la fortune d’un certain major James Grenville Ryder. Elle veut restaurer les quatre hectares de jardins qui entourent le manoir du XVIIIe siècle qu’il lui a légué. Lawrence Kingston, expert à la retraite et détective amateur à ses heures, a accepté de l’aider à redonner leur splendeur d’antan à ces jardins abandonnés depuis les années 30. Au début des travaux, ils découvrent une petite chapelle ensevelie sous un mètre de lierre et de ronces et, dans celle-ci, un puits de guérison qui contient les restes d’un squelette masculin qui a la soixantaine à la page 55, puis à la page 127, mais qui a rajeuni de 15 ans à la page 66. Au même moment, un louche individu insiste lourdement pour récupérer trois œuvres que le major Ryder entreposait pour l’ex-associé français avec qui il avait tenu une galerie d’art à Paris après la guerre. Ces toiles ne peuvent avoir disparu, mais elles sont introuvables. La suite des choses est prévisible. Les travaux de restauration des jardins seront perturbés par deux cambriolages, deux meurtres et une tentative d’assassinat sur la riche héritière. On finira par retrouver les toiles dans le labyrinthe souterrain de la chapelle.

L’éditeur nous apprend en quatrième de couverture que Anthony Eglin est aussi l’auteur de vidéos sur l’art du jardinage. L’érudition horticole de celui-ci est manifeste dans Le Mystère des jardins perdus. Espérons seulement que les jardins conçus par lui sont plus colorés, plus contrastés, plus nuancés, plus vibrants que ce deuxième roman.

Le Mystère des jardins perdus se perd dans la grisaille. Tous les personnages, tous sans exception, sont ternes, convenus, à la limite de l’inexistence. Surtout les principaux protagonistes. La jeune héritière californienne est bien évidemment blonde, d’allure sportive et elle porte des jeans et des T-shirts blancs. L’expert à la retraite a la crinière blanche, un air d’autorité et une lueur de lucidité intimidante (!) dans le regard. Ils ont l’un pour l’autre de charmantes attentions et il semble que la jeune orpheline ne soit pas tout à fait insensible au charme de cet homme mûr qui s’est épris d’elle. Elle ne s’intéresse pas à sa propre vie – elle ne veut pas savoir d’où lui vient cet héritage – et nous non plus. Lui se mêle de ce qui ne le regarde pas. Quant au major Ryder, on se demande bien comment ce beau salaud a pu éprouver le besoin de se racheter et avoir de surcroît la délicatesse de ménager les sentiments de son majordome. L’intrigue traîne interminablement, les dialogues sont empesés, les clichés s’accumulent et les personnages qui, au départ, manquaient simplement d’originalité, finissent par devenir un peu ridicules, surtout l’expert horticole et détective amateur d’une lenteur d’esprit désarmante. Seules quelques pages sur les jardins anglais et sur l’art de la vigne retiennent un peu l’attention. Tout cela est d’autant plus irritant que le sujet des œuvres d’art volées par les nazis, du trafic subséquent et des recherches qui ont toujours cours pour les restituer à leurs véritables propriétaires mérite mieux qu’une dizaine de lignes dans un roman dont c’était supposé être le centre.

Bref, si vous êtes fatigués de la tendance hémoglobine saignante omniprésente dans les romans actuels, reprenez plutôt un bon vieux Hercule Poirot s’il le faut, mais oubliez Le Mystère des jardins perdus. (DL)

Le Mystère des jardins perdus
Anthony Eglin

Paris, De Fallois, 2007, 248 pages.

Le dernier mensonge

[couverture] L’écrivaine irlandaise a connu tout un succès avec Darkhouse, son premier roman paru en 2006 chez Robert Laffont. Il raconte les mésaventures de l’inspecteur new-yorkais Joe Lucchesi, parti s’installer en Irlande avec sa famille à la suite d’une enquête particulièrement éprouvante. Peu après son arrivée dans la verte campagne, la disparition d’une jeune femme le force cependant à se remettre au boulot. Puis il réalise que le drame est lié à sa précédente enquête : un ami du dangereux psychopathe qu’il a affronté aux États-Unis a traversé l’Atlantique pour se venger.

Même si le deuxième roman d’Alex Barclay n’est pas une suite logique de Darkhouse, les conséquences de ce qui s’est passé en Irlande sont omniprésentes tout au long de Last Call. Assez pour dire qu’il vaut peut-être mieux lire Darkhouse, si ce n’est pas déjà fait, avant de plonger dans Last Call, histoire de mieux comprendre la psychologie des personnages et l’état d’esprit dans lequel se trouve l’inspecteur Joe Lucchesi, son épouse Anna et leur fils Shaun.

Dans Last Call, Joe est de retour à New York et il a repris son poste au sein du NYPD. Après un prologue nébuleux en guise d’introduction, l’écrivaine (et ancienne journaliste mode et beauté) entre dans le vif du sujet. Joe et son partenaire, Danny Markey, sont appelés sur une scène de crime macabre. Un homme a été retrouvé allongé derrière sa porte d’entrée, nu et le bas du visage défoncé à coups de marteau. La victime a ensuite été achevée d’une balle dans la tête. Grâce au téléphone qui se trouve près du cadavre, les policiers sont en mesure de relier le meurtre avec un autre crime commis un an plus tôt, mais c’est tout.

Joe et Danny, secondés par plusieurs autres inspecteurs, n’ont d’autre choix que de reprendre l’enquête à partir du début, ce qui leur permet de remonter la piste ténue laissée par le tueur jusqu’à un certain Preston Blake, qui affirme avoir été agressé par celui que les médias ont surnommé le Visiteur. Depuis son agression, l’homme vit cloîtré dans sa maison et n’en sort qu’en de rares occasions. La seule autre piste des enquêteurs est constituée de lettres sans queue ni tête adressées à Joe, mais c’est néanmoins grâce à ces dernières que les inspecteurs parviennent à mettre la main sur le Visiteur, qui tue pour prouver que tout le monde a quelque chose à cacher.

En parallèle de l’enquête, on suit Joe jusque dans sa nouvelle maison de Brooklyn. Depuis l’agression dont elle a été victime dans Darkhouse, Anna n’est plus la même et la relation du couple se détériore lentement. Shaun aussi n’arrive pas à oublier sa petite amie décédée, et son comportement inquiète beaucoup ses parents. C’est en grande partie cette intrusion dans la vie personnelle des personnages qui rend le roman d’Alex Barclay intéressant. En plus d’ajouter une épaisseur de plus à la dimension psychologique de l’histoire, elle humanise les personnages et sert de catalyseur au suspense, qui n’est pas extrême mais qui nous tient tout de même sur les dents tout au long du roman.

Le seul véritable travers de l’auteur, c’est sa tendance à passer du coq à l’âne. Par exemple, au début du chapitre 18, on retrouve Joe en train de s’observer dans une glace chez le tailleur, puis dans le paragraphe suivant, il est assis avec Danny dans le bureau d’un dentiste… En terminant, on ne s’attardera pas sur l’utilisation excessive de l’expression « pas de soucis » puisqu’on doit sans doute ce travers à la traductrice Édith Ochs. (CF)

Last Call
Alex Barclay

Neuilly-sur-Seine, Michel Lafon (Thriller), 302 pages.

Comme vous avez de grandes dents !

[couverture] Il est futile mais très amusant de songer à ce que les frères Jacob et Wilhelm Grimm (nés en 1785 et 1786) auraient pensé du thriller sadique de Craig Russell, Contes barbares (Brother Grimm, dans sa version originelle parue en 2006). L’auteur, un Écossais installé désormais en Allemagne, poursuit avec ce second tome une série policière fondée sur les mythes et légendes de ce pays.

L’art imite la réalité qui imite l’art. Voilà le principe sur lequel se base La Route des contes (roman fictif) de l’écrivain Gerhard Weiss (tout aussi fictif), qui sous-tend cette thèse stupéfiante : Jacob Grimm aurait été, à l’époque où il parcourait l’Allemagne pour recueillir les trésors de la tradition orale, un tueur en série. Ses meurtres peuvent presque prétendre à un statut artistique dans la mesure où Grimm procède, toujours selon le roman fictif de Weiss, à une mise en scène calculée évoquant à tour de rôle l’un des contes recueillis. Des mises en scène à couper le souffle… sinon l’appétit. Or, le commissaire Jan Fabel, de la police de Hambourg, doit enquêter sur des assassinats dont la piste commune s’avère être Les Contes des frères Grimm.

Contes barbares est un roman enlevant qui nous rend indulgent devant quelques défauts agaçants, comme la piètre retranscription, pleine d’erreurs, des noms ou titres en allemand, ou encore cette négligence bête de Fabel : pourquoi ne pas confronter l’écriture des principaux suspects avec la calligraphie des billets écrits à l’encre rouge et que l’on a retrouvés dans la main des victimes ? Oubli commode qui permet de conserver un bassin de suspects respectable et ainsi brouiller le radar du lecteur, ici trahi ; au mieux, parlons d’une simple maladresse dans la méthode de Fabel, au pire, d’un manque de loyauté de la part de l’auteur.

Les enquêtes policières font bon ménage, à ce qu’il semble, avec le matériau littéraire. Depuis son Poète, Connelly en doit une à Poe ; Baudelaire a, malgré lui, bien servi Jacques Côté pour son Rouge idéal ; Fabien Ménar a proposé avec son Musée des introuvables une œuvre riche et savamment construite, véritable hommage au patrimoine livresque, publié ou inédit… Même Senécal revisite avec bonheur dans Le Passager certains classiques (King, Poe, Wilde, Saki) qui font plancher les exégètes de l’intertextualité. L’art, comme clef de l’énigme ou l’art comme motif du crime, le procédé fonctionne ici à merveille dans cette utilisation tout à fait perturbante des contes de fées. Que cela serve donc d’élément de réflexion, le processus intellectuel requis lors de la lecture d’un polar diffère bien peu de celui de l’analyste littéraire, confirmant ainsi l’intuition première de Poe qui fait de Dupin non pas un détective mais plutôt un perspicace analyste.

Mais Craig Russell, par le biais de son Kriminalhauptkommissar Fabel, ne donne pas exclusivement dans la froide analyse pour faire avancer l’enquête ; on va aussi très loin dans la démonstration des plus viles pulsions de l’homme : la noirceur de la perversité humaine nous renverse ; une méchanceté, d’une cruauté insondable, nous ramène au constat que l’homme est sûrement la plus honteuse créature à avoir sévi sur cette planète. Que la seule lecture de la scène finale, l’une des plus saisissantes qui se puissent concevoir, serve d’argument pour convaincre les candides…

La fascination qu’exerce ce roman ne réside pas que dans le caractère hautement spectaculaire des mises en scène des nombreux meurtres perpétrés par ce tueur féru de littérature, mais surtout dans le lien avec les contes de fées – reflets de nos inquiétudes les plus lointaines – et la noirceur de l’homme, toutes époques confondues. On prétend – l’omniprésence des médias contribue à forger cette perception – que le monde moderne est en perdition, que tout est pire qu’avant. Cette furtive évocation par Russell de l’horrible cas récent du cannibale de Rotenburg suggère en effet que tout part à la dérive, qu’il n’y a plus de limites à la folie de l’homme.

Or, la thèse soutenue dans Contes barbares remet les choses dans une perspective plus globale, voire historique : « Nous pensons tous être uniques alors que nous ne sommes que des variations sur un même thème, et que, pour cette raison, les fables et contes ont une résonance et une pertinence constantes. » (page 270) Le roman policier moderne n’est qu’une reprise à peine déformée des Märchen allemands traditionnels. Barbe bleue, le grand méchant loup, la marâtre, la sorcière, l’ogre, tous des personnages intemporels que l’on désigne autrement à travers de nouvelles histoires qui sont en fait aussi les mêmes, racontées encore et toujours afin de [se] mettre en garde contre le malin. Le tueur en série, ce monstre que d’aucuns font naître avec le XXe siècle (à la limite, avec les assassinats de Whitechapel), n’est pas un personnage si moderne en fait, nous n’avions simplement pas encore trouvé cette formule percutante pour le désigner (Gilles de Rais, Cunmar le Maudit auraient mérité cette appellation). Que ce soit su, les contes de Grimm ne disent au fond que cela : l’homme demeure la plus grande menace pour l’homme ; nous sommes les grands méchants loups. (SR)

Contes barbares
Craig Russell

Paris, Le Masque, 2007, 406 pages.

Pas de fumer sans feu

[couverture] V. I. Warshawski n’est pas le genre de femme à s’asseoir sur ses lauriers en regardant le train passer, mais dans cette douzième aventure imaginée par l’auteure Sara Paretski, elle a fort à faire pour démêler les fils compliqués de sa nouvelle enquête, qui se déroule à la vitesse grand V.

Quand la détective accepte à contrecœur d’entraîner l’équipe de basketball du collège Bertha Palmer, elle ne se doute pas qu’elle vient de mettre le doigt dans un engrenage complexe impliquant des résidants du quartier défavorisé dans lequel elle a grandi et une riche famille de commerçants menée par le grognon William Bysen, fondateur de la chaîne de magasins By-Smart. Déterminée à ne pas faire l’aller-retour entre le quartier huppé dans lequel elle s’est installée et Chicago Sud pendant trop longtemps, elle sollicite un rendez-vous auprès de l’entreprise milliardaire pour lui demander de financer l’achat d’équipement neuf et l’embauche d’un entraîneur professionnel. Malheureusement, le directeur de By-Smart pour Chicago Sud, Patrick Grobian, n’est pas du tout intéressé à ajouter l’équipe de Bertha Palmer à sa liste de bonnes œuvres. Billy Bysen, le petit-fils de William Bysen, qui assiste à la rencontre entre V. I. et Grobian, ne voit cependant pas les choses du même œil. Afin de découvrir tous les rouages de la gigantesque entreprise qu’il dirigera peut-être un jour, l’adolescent a accepté de travailler dans le quartier défavorisé pendant un an, en plus de faire du bénévolat à l’église de la paroisse, et il souhaite aider les joueuses de l’équipe de Bertha Palmer. Il invite donc V. I. à venir rencontrer son grand-père pour lui soumettre sa demande en personne.

Ce qu’elle fait, accompagnée par Marcena Love, une journaliste anglaise en visite à Chicago pour écrire une série d’articles sur la ville. À la recherche d’inspiration, la journaliste, qui a déjà gagné les bonnes grâces d’un chauffeur de camion de By-Smart, souhaite aussi rencontrer le grand Bysen. Lors de la rencontre, V. I. frappe encore une fois un mur d’incompréhension, mais elle n’a pas dit son dernier mot !

Toujours prête à aider tout le monde, V. I. se retrouve ensuite dans l’appartement de Rose Dorrado, la mère d’une de ses joueuses qui travaille chez Fly the Flag, une usine qui fabrique des drapeaux et des bannières. Elle raconte à la détective que des événements louches se sont produits récemment à l’usine, et lui demande de découvrir ce qui se passe. C’est à partir de ce moment que les choses se corsent pour la détective : un soir qu’elle se rend à l’usine pour discuter avec son propriétaire, l’édifice explose. V. I. est blessée, mais désormais convaincue qu’il se passe quelque chose de suspect dans le quartier. Puis quand le père du jeune Billy l’appelle pour lui dire que son fils a disparu, l’intrépide détective se retrouve mêlée jusqu’au cou dans une histoire de meurtre qui se complique de jour en jour. Déterminée à découvrir qui a tué Frank Zamar, le propriétaire de Fly the Flag, et où se trouve Billy, V. I. n’hésite pas à mettre sa vie en danger, trois fois plutôt qu’une !

Entourée d’une intéressante galerie de personnages – son compagnon Morrell, journaliste blessé durant un reportage en Afghanistan, son voisin monsieur Contreras, toujours aussi protecteur, Conrad Rawlings, l’ex-copain policier de la détective, le coach McFarlane et les chiens Mitch et Peppy… – V. I. parcourt Chicago dans tous les sens pour découvrir la vérité derrière les agissements de la famille Bysen même si cela l’oblige à ressasser les mauvais souvenirs liés à son enfance passée à Chicago Sud.

Une lecture trépidante animée par l’esprit critique de V. I., qui n’a rien perdu de son sens de l’humour et de sa vivacité d’esprit. (CF)

Chicago, banlieue sud
Sara Paretsky

Paris, Seuil (Policiers), 2007, 441 pages.

Revue Alibis – Mise à jour: Septembre 2007

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