Encore dans la mire 23

Norbert Spehner et François-Bernard Tremblay

Exclusif au volet en ligne (Adobe Acrobat, 979Ko) d’Alibis 23, Été 2007

Scènes de la vie criminelle de province

[couverture] Un des maux récurrents qui affligent souvent le polar contemporain, c’est leur inutile longueur (merci aux traitements de texte !). Dans le cas de Cantique des Gisants, de Laurent Martin, ce serait plutôt le contraire. Voilà un auteur qui sait élaguer, aller à l’essentiel, avec une intrigue assez complexe mais réduite à ses seuls dialogues, avec quelques maigres éléments narratifs. Des pages et des pages de dialogue, dont certains sont repris intégralement au moins deux fois. En effet, ce roman a une structure particulière : les événements qu’il met en scène sont racontés successivement par la dizaine de protagonistes impliqués, ce qui provoque inévitablement des répétitions. Le procédé fonctionne et permet d’éclairer toutes les facettes de ce polar dont l’action se passe dans un bled appelé Marne-la-Vallée.

Patrice et Mathilde provoquent un accident. Dans la voiture accidentée, ils récupèrent une enveloppe contenant un dossier et de l’argent. Agissant sur un coup de tête, ils décident de garder l’argent et de monnayer le document, qui est très compromettant pour certains notables. On s’en doute : ils commettent une erreur fatale. Scénario connu, me direz-vous – on pense à Un simple plan et autres variantes… Pas tout à fait ! Il y a une chasse à l’homme, mais elle ne dure pas très longtemps et les cadavres vont commencer à s’accumuler dans ce patelin sans histoire.

Cantique des gisants est un drame de mœurs très noir qui nous plonge dans la vie secrète, souterraine, souvent nauséabonde d’une petite ville bourgeoise tranquille : flics corrompus, jeunes désœuvrés et drogués, politiciens magouilleurs, ambitieux et criminels, bourgeoises délaissées et frustrées, petits caïds minables et violents, liaisons illicites, obsédés sexuels, etc. Un « héros » dans tout ça : Max Ripolini, un personnage récurrent (L’Ivresse des dieux, Série Noire, 2003), mais dont le rôle est plutôt effacé cette fois. Exception faite de Max, dont on ne sait pas grand-chose, les personnages sont plutôt minables ou carrément antipathiques, englués dans leurs vices et leurs aspirations mesquines. Balzac se serait régalé avec ces scènes de la vie de province, qui mettent en lumière l’envers du décor, à travers des dialogues punchés qui rappellent certaines bonnes pages des polars d’Ed McBain. (NS)

Cantique des gisants
Laurent Martin

Paris, Le Passage, 2007, 232 pages.

Queneau z’anarchistes soient protégés !

[couverture] Alors que les éditions du Seuil relance (plus personne n’y croyait) les éditions Baleine, Folio y va de la réédition d’un deuxième Poulpe de Daeninckx, Nazis dans le métro (après La Route du ROM). Une réédition un peu surprenante puisque ce titre était disponible encore dernièrement chez Librio, qui l’avait elle aussi réédité. Rappelons que le principe de cette série était que l’on ne pouvait en écrire qu’un seul et que Daeninckx, tout comme Jean-Jacques Reboux, en avaient néanmoins commis trois chacun.

Ça se passe plutôt tranquille pour Gabriel Lecouvreur, dit le Poulpe. La routine habituelle, quoi : récolte de contraventions multiples avec la voiture de Cheryl, visite quotidienne au Pied de porc, à la Sainte-Scolasse, pour saluer Gérard et Maria. Sur place, ouvrant le journal, le Poulpe tombe sur l’histoire d’un homme de soixante-dix-huit ans qui a été tabassé dans un stationnement souterrain. Cet homme, c’est André Sloga. Le Poulpe le connaît de réputation. C’est un écrivain, un bon. Un gauchiste engagé qui écrit dans l’ombre depuis toujours. Le pire, c’est que le Poulpe remarque qu’on ne mentionne même pas que l’homme est écrivain. Peut-être ne l’est-il plus ?

Gabriel part à sa recherche, trouve le bonhomme à l’hôpital, complètement sonné, dans la brume. Dans son appartement, rien de bien intéressant. Par contre son courrier met Gabriel en contact avec le tout dernier manuscrit de Sloga : une histoire d’empoisonnement et de meurtre près de Fontenay-le-comte, dans le marais poitevin. Gabriel y enquête quelques jours, croyant bien y trouver la source du problème de l’agression de l’écrivain, mais d’autres pistes le mènent ailleurs… chez les nazis. Eux ont vite flairer que le Gabriel n’est pas plus des leurs que le Sloga, et une virulente course éclate dans Paris – une histoire de fou qui vaut quelques nouveaux papillons de ville à la voiture de Cheryl et au Poulpe.

On annonce en quatrième de couverture une édition revue par l’auteur ; c’est ce qui m’avait attiré à parler de ce titre. J’ai cherché et je n’ai guère trouvé de modifications à me mettre sous la dent. Ce Poulpe de Daeninckx ne m’avait guère plu à la première lecture, il y a de ça quelques années ; il ne m’a guère plus séduit cette fois-ci. Le roman part dans trop de directions en même temps pour que l’on suive avec intérêt la quête de Gabriel. C’est aussi sûrement un des Poulpes les plus politiques qui ait été publié. Pas un grand Poulpe, mais pas un des pires non plus. Une chose, cependant : ce Poulpe porte un des plus beaux titres de toute la littérature… C’est déjà ça de pris.

Bref, les amateurs de Daeninckx et du Poulpe seront sûrement tentés de renouer avec ce grand gauchiste aux bras ballants qui a connu maintes aventures, mais il faudra se contenter de cette histoire terne et sans grandes surprises que propose Didier Daeninckx… car point de nouveaux Poulpes à l’horizon. (FBT)

Nazis dans le métro
Didier Daeninckx

Paris, Gallimard, Folio policier, 2007, 164 pages.

Petit précis de décomposition

[couverture] La « Ferme des corps » est le surnom d’un laboratoire de recherche dont le nom réel est The Anthropology Research Facility, qui dépend de l’Université du Tennessee. Ce lieu étrange où l’on étudie la décomposition des corps, avec des cadavres dispersés sur un hectare de terrain (bonjour l’odeur !), a été baptisé Body Farm par un agent du FBI, puis immortalisé par un roman de Patricia Cornwell, La Séquence des corps. Le laboratoire en question est dirigé par Bill Bass, un des coauteurs de Rigor Mortis, avec Jon Jefferson, avec qui il a adopté le pseudonyme commun de Jefferson Bass.

Ce premier volet d’une nouvelle série s’inscrit donc dans la lignée de ces polars que l’on pourrait qualifier de scientifiques, dans la tradition de Patricia Cornwell, de Kathy Reichs, de Kathryn Fox et autres collectionneurs de chairs en putréfaction ! Le roman met en vedette Bill Brockton, responsable de la ferme des corps, un personnage plutôt sympathique doté d’un redoutable sens de l’humour, un as dans son domaine : la décomposition des cadavres comme clé pour élucider les affaires criminelles les plus délicates. Autant vous prévenir tout de suite, les auteurs ne nous épargnent aucun détail macabre. Mais l’horreur n’est jamais gratuite et l’humour acide des personnages désamorce souvent certaines scènes pénibles ou des descriptions trop précises.

Cette première affaire propose un défi de taille à l’équipe de Brockton : on a découvert un étrange cadavre au cœur d’une grotte d’un massif montagneux. Le corps de cette femme gît là depuis des années. Il s’est transformé en une étrange momie. L’autopsie (attention aux âmes sensibles !) révèle que la victime a été étranglée. Quand Bill Brockton fait part au shérif local du résultat de ses premières investigations, le ton change. Il sent des réticences, des silences, des non-dits. Dans ces montagnes reculées, personne n’a envie de déterrer des vieilles histoires qui risquent de rallumer le feu d’anciennes inimitiés. L’histoire est très classique, bien menée, mais on s’en doute bien, il y a souvent plus de science que d’action, de quoi vous donner l’envie de retourner sur les bancs d’école, en cours d’anatomie.

Si l’élément scientifique de ce roman est aussi vrai que ces auteurs le prétendent, on se dit que les criminels ont de moins en moins de chances de commettre le crime parfait. Ces scientifiques sont de véritables magiciens qui font parler les os, les viscères.

Rigor mortis est un premier roman qui sait nous accrocher, mais il demande une certaine adhésion du lecteur. Si le jargon scientifique vous rebute, vous aurez peut-être du mal à embarquer dans ce récit très clinique. Mais soyez rassuré : c’est meilleur que du Cornwell ! (NS)

Rigor mortis
Jefferson Bass

Paris, City (Suspens) (sic), 2007, 352 pages.

Sur l’île du cochon, tout n’est pas bon…

[couverture] J’avais mis cinq étoiles à Tokyo, de Mo Hayder, un thriller de première classe dont la toile de fond historique était le massacre de Nanking de 1937, pendant la guerre sino-japonaise. J’attendais donc son prochain avec beaucoup d’impatience, et un peu d’inquiétude tout de même : quand un auteur atteint de tels sommets, il est parfois difficile de s’y maintenir. Mes craintes étaient fondées : Pig Island est une terrible déception, j’ai bien failli ne pas le terminer.

Le thriller moderne a toutes sortes de visages. De plus en plus, il a tendance à s’écarter du polar traditionnel pour flirter avec d’autres catégories, comme le fantastique ou l’horreur. Pig Island est la description d’une descente aux enfers, une plongée dans le bizarre, le grotesque et l’horrible, marque de commerce de cet auteur qui en abuse dans ce roman qui fait appel à nos plus bas instincts de voyeurs.

C’est l’histoire pas banale d’un journaliste qui gagne sa vie en démystifiant les prétendus phénomènes paranormaux. Il se rend sur un îlot perdu au large de l’Écosse pour vérifier si les quelques personnes qui y vivent en vase clos sont des adorateurs du diable. Leur secte a été fondée par Malachi Dove, un charlatan qu’il a connu dans sa jeunesse et qui ne s’est pas manifesté depuis vingt ans. Par ailleurs, l’île a un monstre qui a été filmé, aperçu par de nombreux témoins, et Oakes est bien décidé à tordre le cou à ce mythe qu’il pense fabriqué de toutes pièces.

Oakes va faire deux séjours sur cette île maudite. La première fois (pas très palpitante), il rencontre les membres de la secte, découvre un certain nombre de faits insolites qui vont l’inciter à retourner quelques jours plus tard. Et là, les choses basculent… Il y a eu un massacre (l’œuvre de Malachi Dove ?) et Oakes fait la connaissance d’Angelina, la curieuse fille du prêcheur. Avec cette étrange créature, il va avoir une de ces relations malsaines dont Mo Hayder a le secret, jusqu’au dénouement fatal quand le piège se referme sur l’innocent.

Exception faite de la finale, plutôt ingénieuse et, bien entendu, inattendue, ce roman ne m’a guère impressionné. On se demande quel était au juste le projet de l’auteur : nous dégoûter ? nous provoquer ? En ce qui me concerne, il a réussi : cette histoire rocambolesque est gratuitement malsaine, avec des personnages détestables, des scènes d’un goût plus que douteux. Bref, Pig Island est du trash qui se veut sophistiqué, avec une intrigue faiblarde qui ne nous accroche jamais. Pour amateurs de gore, de cochon faisandé, de psychopathologies diverses, et autres trucs peu ragoûtants. Ça me donne une furieuse envie de relire Agatha Christie… (NS)

Pig Island
Mo Hayder

Paris, Presses de la Cité (Sang d’encre), 2007, 390 pages.

Mise à jour: Juin 2007

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