Encore dans la mire 2


de Jean Pettigrew, Christophe Rodriguez, Norbert Spehner

Exclusif au supplément Internet (Adobe Acrobat, 962Kb) d’Alibis 2, Printemps 2002

Le soleil ne brille pas plus qu’il ne faut…

Sur la couverture, on annonce un « suspense médical », un genre peu pratiqué en littérature québécoise (en fait, et jusqu’à preuve du contraire, je n’en connais aucun autre) et qui est l’œuvre (la première) d’un duo, Hughes Germain et Jean-Marc Barrette. Le premier est un anesthésiste qui pratique en Abitibi-Témiscamingue et le second est diplômé en lettres et administrateur de recherche à la faculté des arts de l’université d’Ottawa. Ils se sont donc mis à deux pour écrire Le Soleil de pierre, qui m’a laissé pour le moins perplexe. Ma première réaction, après lecture intégrale, a été de me dire qu’avec un tel sujet Michael Crichton ou Robin Cook (le spécialiste des thrillers médicaux, pas l’autre) nous auraient concocté un autre bestseller vendu à des milliers d’exemplaires et prestement adapté par un quelconque producteur d’Hollywood. Je suis prêt à parier que ça ne sera pas le cas de ce suspense « made in Québec ». Signe éloquent, sinon inquiétant : pour le moment, je n’ai vu aucune recension de ce récit dans les chroniques littéraires que je fréquente. Tout semble indiquer qu’une fois de plus, ce livre va subir le sort (souvent mérité, hélas!) de centaines de romans : boudé par la critique, ignoré par les lecteurs, il fera de l’excellente chair à pilon ! Méritet-il un tel sort ? Je ne suis pas loin de le penser… Je m’explique !

Le prologue (bien amené, intrigant à souhait) tient du roman historique, avec une touche presque fantastique. Il y a des Templiers, des Vikings, un objet mystérieux et une exécution. Puis, ça se transforme en roman policier avec un meurtre sordide sur lequel enquêtent le docteur Peterson et le lieutenant Pichette. L’autopsie de la jeune victime révèle des faits stupéfiants: nous voilà en pleine science-fiction! Quelqu’un a découvert la recette de la régénération des neurones et de la transmission génétique de la mémoire. Fort bien… Ça fait tout de même pas mal de choses à digérer dans les trente premières pages alors qu’en plus la narration, divisée en chapitres assez bref, n’arrête pas de faire des sauts de puce dans le temps. Mais nous ne sommes pas au bout de nos peines. À la page soixante, tout bascule : Ingrid, l’adjointe de Peterson, une spécialiste en neuroanatomie et en biologie moléculaire, sa nouvelle petite amie, lui révèle qu’elle appartient à l’ordre des Templiers, qu’elle est un moine-soldat en lutte contre des initiés, une race quasi invincibles d’individus dangereux et violents, venus du fond des âges. Nous voici plongés dans l’occultisme, la Tradition avec des secrets, des complots qui concernent le Vatican, la véritable nature du Christ, les Chevaliers de Malte et j’en oublie. J’en ai encore le vertige !

Le problème de ce roman fourre-tout, ça n’est pas tellement son sujet (on a vu pire…) ou la façon dont les auteurs développent leur intrigue tarabiscotée (il y a quelques moments de suspense). Le problème, c’est qu’on n’y croit tout simplement pas. L’émotion n’est pas au rendez-vous, en partie à cause des personnages qui, trop souvent, ne sont que des rôles : le lieutenant Pichette, le professeur Peterson (ça prend du temps avant que l’on ne découvre qu’il a aussi un prénom, alors que Samuel ou Ingrid, par exemple, ne sont que ça, des prénoms !). La quatrième de couverture nous promet que « les scientifiques, les amateurs d’histoire médiévale, les mordus d’enquête policière, les passionnés de romans d’anticipation y trouveront largement leur compte ». C’est très mal connaître les attentes habituelles de ces publics très différents. Au contraire, ils risquent tous d’être déçus, ce roman inclassable n’appartenant vraiment à aucun des genres mentionnés. (NS)

Le Soleil de pierre
Hughes Germain & Jean-Marc Barrette
Vents d’Ouest, coll. Azimuts, 222 pages.

Une moitié de justice

C’est un hommage à l’un des plus grands romanciers noirs américains, Chester Himes, mais surtout une dénonciation en règle de l’univers carcéral que nous offre l’américain Donald Goines. Écrit en 1974, Justice blanche, misère noire permet de mesurer le chemin parcouru par la société civile américaine. Et sous la plume singulière de Goines se ravivent aussi toutes les contradictions et espoirs de la population noire de nos voisins du Sud.

L’intrigue met en lumière les relations fort difficiles que peuvent entretenir les détenus entre eux, confinés presque vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans un réduit, aussi petit qu’une garde-robe, qui devient le lieu de tous les « espoirs ». Dans ce monde où le binôme violence/sexualité est omniprésent, ils refont leur vie, « ni pire, ni meilleure » que celle d’une personne de couleur de l’autre côté des barreaux (dixit Donald Goines, précisons-le). Ayant écopé d’une très lourde peine de prison, Chester Himes – le personnage, pas l’écrivain, bien que ce dernier ait lui aussi connu la prison – se lie d’amitié avec un jeune détenu, Willie Brown, dont l’avenir semble plus « prometteur ». Frères de sang en butte aux tracasseries des gardiens, ainsi que de certains juges pour qui un détenu n’est que de la « graine de violence », ces deux personnages vont vivre « l’impossible cercle de la violence ».

Bonnes âmes, s’abstenir. C’est cru, violent et malheureusement non caricatural: « Mike essaya de se retirer, mais Tommy le tenait avec trop de force. Des larmes de désespoir coulèrent sur les joues de Mike lorsque le noir commença à lui décharger dans la bouche [ …] Il s’étranglait, il avait des haut-lecœur, mais en pure perte. Tommy s’agrippait à lui comme une bouée de sauvetage. » Dans ce contexte particulièrement violent, il y a peu de chance de s’en sortir. Willie Brown obtiendra enfin sa conditionnelle, mais ce sera de courte durée. Il retombera dans le cycle vol de banque, arrestation et, par un triste hasard du sort, Chester Himes se verra coaccusé d’une action qu’il n’avait pas commise. Sans foi ni loi et faisant fi des couleurs, Donald Goines trace un terrible portrait de ces amitiés de raison. (CR)

Justice blanche, misère noire
Donald Goines
Gallimard, coll. Série Noire, 212 pages.

Il n’y a pas de quoi rire !

Il est toujours indimidant d’aborder l’œuvre d’un auteur, récemment décédé (1996) par son dernier roman publié, surtout lorsqu’il l’a été de façon posthume. C’est pourtant ce que j’ai fait en me plongeant dans Le Criminaliste, une très sombre histoire dont le pivot central est le meurtre extrêmement sordide de la femme de Tommy Moran, drame qui s’est déroulé voici vingt ans. Devenu depuis un éminent psychanalyste, Moran, qui a été accusé, puis blanchi de toute faute même si le véritable meurtrier n’a jamais été arrêté, s’est remarié. Et le jour même du vingtième anniversaire de la tragédie, voici qu’une autre femme est assassinée exactement de la même façon.

C’est l’inspecteur DiGrazia, spécialiste des crimes violents et criminaliste, qui prend en main l’enquête, mais tout est tellement difficile… Tout d’abord, il y a son ancien collègue maintenant à la retraite, Schmidt, qui a travaillé sur l’ancien cas et qui n’en est pas ressorti mentalement indemne et qui croit mordicus que c’est Tommy Moran le meurtrier. Mais il y a aussi le frère de Moran, Terry, lui-même policier de son état, que l’on surnomme le vampire tant il est asocial et inquiétant. Lui aussi a été soupçonné à l’époque et, depuis lors, il est persuadé que tout le monde le déteste et que sa stagnation dans le corps policier est due à cette triste affaire. Mais il y a encore un frère Moran, Frank, alcoolique, très diminué mentalement et qui, étrangement, était justement dans les parages lorsque le nouveau crime s’est produit.

Avec l’aide de Janice Constantine, une policière d’expérience à l’esprit pratique, DiGrazia tente de se retrouver dans tout cet imbroglio, rendu encore plus inextricable avec les innombrables embûches que leur posent les hautes instances du corps policier de Chicago, mais aussi l’appareil politique.

La lutte qui s’engage n’en est pas seulement une contre la montre. Pour DiGrazia, il est clair qu’il y a collusion entre certaines personnes afin de cacher des éléments essentiels à la résolution du meurtre sur lequel il enquête, mais aussi sur celui qui s’est produit il y a vingt ans.

Un roman haletant, d’une intensité remarquable, peuplé de personnages forts et inoubliables, voilà ce que propose Le Criminaliste, avec en prime une intrigue complexe, haletante et sans faille.

Une belle découverte qui me fait amèrement regretter la mort d’Izzi, mais qui m’a déjà amené à acheter l’ensemble de son œuvre disponible. (JP)

Le Criminaliste
Eugene Izzi
Du Rocher, coll. Thriller, 383 pages.

Murs et barreaux

Depuis sa sortie de prison, il y a plus de vingt ans, Edward Bunker est devenu l’ami d’Al Pacino, ainsi que de Quentin Tarantino – qui lui a confié un petit rôle dans le très sanglant, mais oh combien réaliste, Reservoir Dogs. À son grand étonnement, Edward Bunker est devenu la coqueluche de quelques studios et réalisateurs.

Certains pourraient voir dans la publication de son récit autobiographique, L’Éducation d’un malfrat, une manière d’apologie du crime, mais ce serait faire injure à l’intense sincérité de son texte : « Il y a des choses dont j’ai honte mais, lorsque je me regarde dans le miroir, je suis fier de ce que je suis. Les traits de caractère qui m’ont fait combattre le monde sont aussi ceux qui m’ont permis de m’imposer. » Né en 1933 à Hollywood au sein d’une famille de la classe moyenne, le petit Edward manifeste très tôt un goût immodéré pour les farces plates : « À trois ans, je suis parvenu, Dieu sait comment, à démolir l’incinérateur d’un voisin dans son arrière-cour à l’aide d’un marteau à décoffrer. À quatre ans, j’ai pillé la camionnette de glacier Food Humor d’un autre voisin et offert une orgie de crème glacée à plusieurs chiens du voisinage ».

Bunker fait son premier séjour dans un foyer pour jeunes en 1938, et c’est le début d’une longue série qui le fera aboutir dès l’âge de dix-sept ans à la terrible prison de San Quentin, puis celle de Folsom (pire que la première, qui a déjà sinistre réputation). Davantage qu’une simple plongée au cœur du microcosme carcéral (de tels récits sont légions), ce livre est en quelque sorte une étude de la société américaine, entre quatre murs de la fin des années 40 au milieu des années 60. Fin observateur, Edward Bunker trouvera, en l’écriture et la lecture, une bouée de sauvetage qui aiguisera son sens de l’observation. Si toutes les pages de « cette aventure » sont pertinentes, les plus sensibles (pour reprendre un terme cher à la nouvelle problématique sociétale) sont celles qui ont trait aux relations interraciales: « L’agitation raciale des rues a été amplifiée dans l’univers de boîtes à sardines du pénitencier. Cette polarisation à l’intérieur de son enceinte peut être illustrée par deux événements. En 1963, quand John Kennedy a été assassiné, c’était l’heure du déjeuner dans la grande cour. Silence stupéfait chez les taulards. Des yeux qui n’avaient pas pleuré depuis l’enfance se sont remplis de larmes, y compris chez les plus durs des taulards noirs. Cinq ans plus tard, quand Bobby Kennedy a reçu une balle dans la tête, la réaction a été différente. Les Noirs se sont écriés : « Bien fait ! », « Juste retour de bâton », a titré le journal des Black Panthers. » Dur, dur…

Après la lecture de ce récit, nous suggérons de vous précipiter sur son tout premier roman, Aucune bête aussi féroce, un très grand livre dans la lignée des Hauts-Murs d’Auguste Le Breton. (CR)

L’Éducation d’un malfrat
Edward Bunker
Rivages, 502 pages.

Mise à jour: Mars 2002

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