Encore dans la mire 19

Jean Pettigrew, Norbert Spehner et François-Bernard Tremblay

Exclusif au volet en ligne (Adobe Acrobat, 1 058Ko) d’Alibis 19, Été 2006

Les malheurs de la vertu…

[couverture]Hector MacDonald est né au Kenya en 1973. Il vit aujourd’hui à Londres. Vœux dangereux est son deuxième roman publié chez Lattès (après Cortex, 2001) et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’au milieu de dizaines de polars et de thrillers sans grande originalité (ah, ces éternels tueurs en série…) qui reprennent les vieilles recettes éprouvées, ce récit se démarque par l’originalité de son thème et de ses personnages.

On en sort quelque peu secoué ! L’histoire concerne un groupe de personnages réunis par un même but : soutirer une grosse somme d’argent au richissime Benjamin Hoppner qui s’est exilé quelque part dans la jungle d’une quelconque et anonyme république bananière de l’Amérique centrale. Hoppner a fait fortune dans le commerce des magazines pornographiques. Écœuré par l’hypocrisie de ses compatriotes qui le condamnent (tout en étant les plus grands consommateurs de porno), il s’est retiré dans la jungle où il a décidé de réaliser la « cité idéale » dont la vie est régimentée par un code moral très strict. Hoppner, qui n’en est pas à une contradiction près, finance des bonnes causes à coups de millions gagnés dans l’industrie du sexe. Mark, le personnage principal, escroc à la petite semaine, Alice, une aventurière au passé trouble et Freddy, un raté manipulateur, décident de tenter le coup. Après un voyage mouvementé, plein de risques (autorités corrompues, terroristes, jungle hostile, guérilleros) ils arrivent dans la cité utopique conçue par Hoppner. Pour obtenir le chèque dont ils rêvent, ils croient qu’il suffit de convaincre le philanthrope de la nécessité de leur entreprise caritative : un orphelinat en Afrique, ou tout autre truc de salut public. Mais ce qu’ils découvrent est terrifiant… Ils sont prisonniers d’un maniaque obsédé par la morale, dans un pays déchiré par la guerre, avec comme seule planche de salut persuader Hoppner de leur nature vertueuse, au cours d’un test passé sous hypnose. S’ils échouent, ils sont obligés de se suicider ! Leurs chances de réussite étant plutôt minces, ils se retrouvent transformés en gibier humain avec peu de chance de s’en sortir. Si le début est un peu lent, le suspense s’installe dès que les protagonistes arrivent à Miraflorès, la cité de toutes les vertus, qui est aussi le lieu de tous les dangers, située au cœur des ténèbres.

Vœux dangereux (ce titre piteusement banal ne rend pas justice à ce roman) est un récit singulier qui dépeint une descente aux enfers effroyable. La vraie morale de cette histoire machiavélique : il y a des vœux que l’on a intérêt à ne jamais faire… (NS)

Vœux dangereux
Hector Macdonald

Paris, JC Lattès, 2006, 432 pages.

Une intrigue squelettique…

[couverture]Que se passe-t-il avec Tony Hillerman ? Pendant longtemps, il était un de mes auteurs favoris dont j’attendais chaque nouveau roman avec impatience. Mais depuis quelque temps déjà, je suis beaucoup moins enthousiaste. Il m’arrive de m’ennuyer de ses premiers romans où l’intrigue était centrée sur un seul personnage, Chee ou Leaphorn. On dirait que l’écrivain hésite maintenant quand il s’agit d’attribuer le rôle principal, avec le résultat que l’ensemble se disperse, que l’intérêt s’étiole. Le Cochon sinistre, un des derniers parus, ne m’avait guère impressionné. Il en est de même pour L’Homme Squelette dont l’intrigue plutôt mince n’est pas très convaincante.

Un jeune Hopi entre chez un prêteur à gages pour y déposer un diamant contre vingt dollars. Une expertise montre que la pierre en vaut en fait vingt mille. Ce diamant provient-il d’un braquage récent commis dans une bijouterie ? Le Hopi est arrêté, mais il clame son innocence : il a reçu la pierre précieuse d’un shaman qui vit en solitaire au fond d’un canyon. On fait appel au lieutenant Leaphorn, à la retraite, parce qu’un autre diamant était déjà apparu dans une affaire de cambriolage dont il s’était occupé dans le temps. Très vite, les enquêteurs découvrent que cette étrange histoire de diamants est reliée à une tragédie aérienne survenue cinquante ans auparavant : un Super Constellation de la TWA était entré en collision avec un DC7 d’United Airlines au-dessus du Grand Canyon. Il n’y avait eu aucun survivant. Parmi les passagers, John Clarke transportait une série de diamants dans une mallette cadenassée à son poignet. Personne n’a jamais retrouvé les pierres, sauf peut-être le shaman dont parle le jeune Hopi. Pour le savoir, il va falloir retrouver le vieux sorcier… Pendant ce temps, le sergent Jim Chee et Bernadette Manuelito ont décidé de convoler en justes noces. Grand bien leur fasse ! Ils vont peut-être enfin cesser de nous emmerder avec leurs problèmes sentimentaux à la noix ! Mais d’abord, ils devront affronter les pièges qui les attendent au fond du canyon, car ils ne sont pas les seuls à vouloir récupérer la fortune en diamants.

À l’occasion de cette singulière chasse au trésor, Hillerman revisite la vieille légende hopi de l’Homme Squelette. C’est cette dimension mythologique du récit qui le sauve vraiment de la banalité. Sans être passionnant, ni ennuyeux, L’Homme Squelette semble écrit sur le pilote automatique avec, en plus, une structure peu commode qui oblige l’auteur à répéter certains éléments du récit dont la fameuse tragédie aérienne qui est à la base de toute cette aventure un peu tirée par les cheveux. Heureusement, il reste l’ambiance, les décors, les éléments culturels des Indiens, mais la magie n’opère plus comme avant. Hillerman n’étant plus le seul auteur à exploiter cette veine ethnologique, cela n’est même plus original.

L’Homme Squelette est le dix-septième roman dans la série des aventures des policiers navajos. Il est peut-être temps pour Tony Hillerman de passer à autre chose. (NS)

L’Homme Squelette
Tony Hillerman

Paris, Rivages (Thriller), 2006, 222 pages.

Pas si innocent que ça…

[couverture]S’il existait une médaille d’or dans la catégorie « manipulation subtile des lecteurs », je la décernerais d’office à Harlan Coben, un auteur qui a poussé l’art de l’invraisemblance intelligente jusqu’à des sommets inégalés. Avec en plus une amélioration, un raffinement des techniques qui se précisent d’un roman à l’autre. Son dernier, Innocent, est son meilleur… pour le moment. Difficile d’être plus retors, plus surprenant… Mais, luxe suprême, l’auteur de ce thriller diabolique met en scène de vrais personnages, crédibles, nuancés, aux prises avec les raffinements sadiques du destin et de leur passé.

À vingt ans, Matt Hunter est devenu un assassin. Une bête querelle d’étudiant qui tourne mal, une intervention intempestive, un geste de trop et un étudiant perd la vie, un autre sa liberté. Matt est condamné à la prison. Treize ans plus tard, il a recommencé une nouvelle vie avec Olivia, la femme qu’il aime, enceinte de leur premier enfant. Et puis, un jour, sur son portable, apparaît une vidéo montrant Olivia dans une chambre d’hôtel en compagnie d’un inconnu. Le même jour, il découvre que quelqu’un le suit… C’est le choc ! En l’espace de quelques heures, Matt réalise d’une part que les événements du passé ne peuvent pas toujours être enterrés et, d’autre part, qu’il ne sait pas grand-chose de la femme qu’il a épousée. Cette ignorance quasi-totale du passé trouble et agité de son épouse est peut-être l’élément le plus problématique au niveau de la vraisemblance, plus évidemment un certain nombre de coïncidences heureuses qui contribuent à la bonne progression de cette intrigue menée à un rythme d’enfer. Mais ce maître es manipulations qu’est Harlan Coben intègre tout ça d’une manière tellement habile qu’il en arrive à endormir notre esprit critique face à ce cocktail explosif de meurtres, de disparitions et de faux-semblants.

Innocent est un roman d’été, mais attention, si comme le veut le cliché, vous le lisez sur la plage, n’oubliez pas votre parasol et quelques litres de crème solaire car une fois plongé dans cette intrigue aux multiples rebondissements vous en oublierez votre environnement immédiat. Galarneau en profitera pour vous offrir un bronzage de première classe et quelques coups de soleil en prime ! Le Coben, vous l’aurez dans la peau. (NS)

Innocent
Harlan Coben

Paris, Belfond, 2006, 392 pages.

Je pense donc je meurs

[couverture]Hubert Selby Jr a-t-il encore besoin de présentation ? Oui ! Et ce malgré le fait qu’il soit devenu un écrivain mythique au même titre que ses compatriotes américains William Burroughs ou encore de l’encabané J.D. Salinger.

Selby est l’auteur du très controversé et médiatisé roman Last exit to Brooklyn paru en 1964, un roman qui s’est vendu à plus de deux millions d’exemplaires et qui lui a valu un étourdissant procès pour obscénité. Il y présentait dans un langage très cru une Amérique inacceptable avec sa violence, ses prostituées, sa pédophilie. Ce retentissant morceau de littérature aura sans doute aussi mis à l’écart tous les futurs romans de Selby qui, sans être mauvais, n’ont pas reçu l’accueil et l’attention qu’ils auraient mérité. Notons tout de même au passage La Geôle (1971) et Retour à Brooklyn (1978). Pourtant, Selby aura laissé un autre héritage à notre génération : des fans. Des fans – d’autres disent des imitateurs – comme Chuck Palahniuk (Fight club), mais surtout Brett Easton Ellis (Less than zero, American psycho). Et il y a Waiting period, son dernier roman, paru en 2003 juste avant sa mort survenue en avril 2004.

Un ancien combattant veut en finir avec la vie. Ça semble simple. Mais quelles sont les options ? Après plusieurs questions et de franches rigolades, il opte pour le fusil. Or, voilà que le système informatique de l’armurier débloque et que ce dernier demande à notre homme d’attendre cinq jours avant de venir chercher son arme. Cinq jours, c’est long ! On peut penser à toute sorte de chose, en cinq jours… mais pas au suicide. Alors pourquoi pas à tous ceux qui nous font chier ? Quand l’image du type qui travaille aux anciens combattants et qui emmerde tout le monde se pointe le bout du nez, là on se dit que ce type ne mérite pas de vivre… en tout cas, moins que vous. Et là vous avez le temps de penser à la manière de faire et, du jour au lendemain, vous vous retrouvez soudainement avec un but dans la vie. Il ne manquait plus que cela. C’est à ce moment que vous tuez une première fois. Puis le cafard revient. Vite. Comment vous en étiez-vous sorti la dernière fois ? Un meurtre !? Vous vous rappelez que l’habitude vient en mangeant, n’est-ce pas ?

Commençons par les reproches : c’est bavard, très bavard. Écrit au « je », vous en avez pour près de 250 pages d’un mec qui veut se suicider et qui se questionne et qui se répète souvent, la plupart du temps avec le canon de son flingue dans la bouche (vous inquiétez pas, on entend très bien ce qu’il dit). Mais c’est cru ! Les phrases sont comme du bonbon : assassine et franche. Il y aurait, juste avec ce roman, un beau petit florilège de phrases rentre dedans à élaborer. Un exemple, un seul… promis : le type met le canon de son fusil dans sa bouche et se dit : « …argh, dégueulasse comme goût. Bon d’accord, pas tant que ça en fait. Juste un peu gras… métallique. Appuie sur la détente et le goût disparaîtra. » (p. 148) Vous voyez ce que je veux dire ?

Si vous aimez, c’est le temps de prendre connaissance avec le dernier roman d’Hubert Selby Jr. (FBT)

Waiting period
Hubert Selby Jr

Paris, Flammarion (Pop culture), 2005, 249 pages.

Quand Rebus retourne à l’école…

[couverture]Une dernière chance pour Rebus, de Ian Rankin, raconte la treizième enquête de cet enquêteur écossais dont les marques de commerce sont la solitude, l’alcool et une tête de cochon. Peu respectueux de la hiérarchie, il n’en finit plus de s’attirer des ennuis. Mais cette fois, il a peut-être franchi une ligne… Pour avoir lancé une tasse de thé à la tête de sa supérieure, Jon Rebus va devoir réapprendre les règles du travail en équipe en retournant sur les bancs de l’Académie de police écossaise. Cette classe spéciale, appelée « le saloon de la dernière chance », regroupe les fortes têtes, les insoumis de divers services. Pour espérer regagner leur poste régulier, les six moutons noirs devront plancher sur le meurtre non élucidé d’un petit voyou de Glasgow. Coïncidence ? Rebus et un autre policier du groupe ont déjà travaillé sur ce cas. Pendant ce temps, la collègue de Rebus, la séduisante Siobhan Clarke, enquête sur l’assassinat d’Edward Marber, un galeriste d’Edimbourg. Les deux enquêtes progressent en un contrepoint subtil, avec comme point commun la figure inquiétante d’un caïd de la pègre avec lequel Rebus a des rapports pour le moins ambigus.

Étant un inconditionnel de Ian Rankin, je lis la plupart de ses romans en une soirée, ou en deux fois. Celui-là m’a donné un peu plus de mal. Ainsi, j’ai pu interrompre ma lecture à deux ou trois reprises sans être vraiment impatient de connaître la suite. Mauvais signe… Le problème de ce livre, c’est sa trop grande complexité. Il y a un nombre impressionnant de personnages puisqu’on a affaire à au moins deux équipes d’enquêteurs, auxquels sont mêlés à l’occasion des flics d’ailleurs. Cela demande une attention soutenue et ralentit le rythme de cette intrigue qui traîne parfois des pieds. Trop de personnages, donc, mais surtout trop de personnages au pub où l’on écluse à tour de bras tout en discutant des enquêtes en cours ou, plus souvent, de l’air du temps. Et bien sûr, il y a l’éternel problème qui affecte de plus en plus souvent les intrigues du polar contemporain : les coïncidences heureuses, les liens inattendus, surprenants, entre les personnages et les différentes enquêtes. À la fin, tout se tient, pour former une sorte de récit global cohérent malgré les fortes probabilités du contraire dans la vie de tous les jours.

Une dernière chance pour Rebus n’est d’aucune façon un mauvais roman. Disons qu’il souffre un peu d’obésité et qu’une cure d’amaigrissement n’aurait pas nui. (NS)

Une dernière chance pour Rebus
Ian Rankin

Paris, Le Masque, 2006, 524 pages.

Le bon temps des radios-théâtre

[couverture]Après le succès connu en 2004 avec la parution de On ne tue pas pour s’amuser, les éditions Cheminements misent de nouveau sur les textes radiophoniques de Fred Kassak. En effet, la publication de Assassins et noirs desseins devrait réjouir les amateurs de radio-théâtre, mais aussi les lecteurs qui aiment voir leurs histoires policières fortement teintées d’humour.

Neuf textes composent ce recueil, dans lequel on retrouve en alternance des textes radiophoniques et des énigmes policières. Il y a l’histoire de cette femme extraordinairement jalouse qui soupçonne tellement son mari de la tromper que ce dernier se met effectivement en défaut vis-à-vis de celle-ci avec sa secrétaire et une amie de longue date. Comme s’il n’en avait pas assez d’une seule femme jalouse, le pauvre homme est assailli par la jalousie de ses deux maîtresses. Certaines d’entre elles devraient-elles disparaître ? Il y a aussi celle du comptable qui perdra son emploi dans une prochaine fusion et qui commence à coucher avec la femme du patron afin de savoir quel comptable des deux maisons fusionnées restera en poste. Mais lorsque la dame apprend qui il est réellement, elle décide de se venger en élevant l’autre comptable contre son amant. Mais chez Kassak, tout ne se déroule pas normalement. Qu’arriverait-il si les deux comptables devenaient, par de curieux hasards, les meilleurs amis du monde ?

Il y a tout cela et beaucoup plus dans ce recueil de Kassak. Bien sûr, il y a un peu une nostalgie à lire ce genre de texte disparu de la circulation aujourd’hui, mais entre les mains d’un auteur expérimenté comme Kassak, la magie marche encore et on se laisse volontiers séduire. En fait, qu’elles soient contemporaines, on se sent un peu comme dans un recueil de nouvelles d’époque.

Rappelons que Kassak a reçu le Prix mystère de la critique pour Nocturne pour assassin et le Grand prix de littérature policière pour On n’enterre pas le dimanche. À recommander à ceux qui aiment les récits d’enquête, les radios-romans, les relations de couples un peu tordues… et l’humour. (FBT)

Assassins et noirs desseins
Fred Kassak

Le Coudray-Macouard, Cheminements (Chemin noir), 2006, 302 pages.

Harry Cole et les nazis

[couverture]J’ai fait la connaissance de Harry Cole, un personnage créé par l’auteur norvégien Jo Nesbo, dans Rouge-Gorge (Gaïa, 2004), un des meilleurs romans de l’année où il était question du passé nazi de la Norvège et des volontaires norvégiens engagés dans les terribles S.S. (thème repris en version suédoise par Henning Mankell dans Le Retour du professeur de danse). Harry Cole revient dans L’Étoile du diable qui, malgré les apparences, j’aime autant vous prévenir tout de suite, n’est pas une banale histoire de tueur en série de plus. Jo Nesbo est un auteur trop subtil pour tomber dans les clichés et les ornières du polar commercial standard. L’Étoile du diable est un excellent roman noir doublé d’un récit de procédure policière qui rappelle les meilleures enquêtes de John Rebus, de Ian Rankin.

Quand le récit commence, Harry Hole est au bout de son rouleau. Le meilleur policier d’Oslo se noie dans l’alcool et la déprime depuis que sa collègue Ellen Gjelten a été tuée dans une opération risquée. Deux choses vont empêcher Harry Cole de plonger définitivement : des cadavres sont retrouvés aux quatre coins de la capitale norvégienne. Le modus operandi est toujours le même : l’ablation de l’un des doigts des victimes et la présence à proximité des corps mutilés d’un diamant rouge taillé en forme d’étoile et d’un pentagramme, symbole occulte plus connu sous le nom « d’étoile du diable ». Tous ces meurtres portent la signature d’un tueur en série, une catégorie de meurtrier avec laquelle les flics d’Oslo sont peu familiers. Par ailleurs, Harry Cole est persuadé qu’un de ses collègues, le flamboyant et prétentieux Tom Waaler, est directement impliqué dans le meurtre de sa collègue. Il est décidé à le démasquer, coûte que coûte. Mais son comportement erratique, son défi de l’autorité ainsi que ses beuveries mémorables ne vont pas lui faciliter la tâche.

Si vous n’avez jamais lu de roman de Jo Nesbo, L’Étoile du diable est un excellent prétexte pour découvrir un auteur de première classe à mettre dans la même classe que Michael Connelly, Ian Rankin, Henning Mankell et quelques autres.

Je terminerai en soulignant l’excellente qualité des titres parus dans la Série Noire depuis qu’elle a changé de format. Celle que je considérais, il n’y a pas longtemps, comme la collection la moins intéressante, la plus bordélique, avec des choix d’œuvre parfois surréalistes, est devenue en l’espace de quelques mois une de mes séries favorites qui nous propose des auteurs de talent, dans une gamme variée de titres. Jo Nesbo, Thomas H. Cook, Thomas King, Matti Yrjänä Joensuu, Ken Bruen, Newton Thornburg, c’est pas de la petite bière, mais du gros calibre. On en redemande ! (NS)

L’Étoile du diable
Jo Nesbo

Paris, Gallimard (Série Noire), 2006, 488 p.

Helsinki ou Hell City ?

[couverture]Harjunpäpä et le prêtre du mal est le quatrième roman du finlandais Matti Yrjänä Joensuu à paraître dans la Série Noire. Mais pour moi, c’est un premier contact avec une œuvre de cet écrivain atypique et je me promets bien de récidiver. Joensuu, un inspecteur divisionnaire au sein de la brigade criminelle d’Helsinki, a écrit une douzaine de volumes mettant en scène Timo Harjunpää, inspecteur principal dans la capitale finlandaise, qui assiste impuissant à la décomposition d’une société finlandaise de plus en plus brutale (tout comme le fait le commissaire Wallander, de Mankell, en Suède !).

Le thème de ce roman n’est pas très original : un illuminé qui se prend pour un gnome au service de la Tellurienne, sa divinité suprême, s’est mis en tête de faire le ménage de la planète, de nettoyer le vice et la pourriture. Pour accomplir les sacrifices exigés par la déesse, il pousse ses victimes sous les roues du métro. Le tueur fou du métro, voilà qui n’est vraiment pas neuf… L’intérêt de ce roman est ailleurs. Dès les premières pages de ce récit noir, on entre dans un monde de cauchemar, habité par des monstres. Certains de ces monstres sont issus des contes et légendes nordiques, alors que d’autres sont tragiquement humains. Pendant quelques pages on baigne dans une atmosphère étrange, onirique, avec une écriture poétique puis, soudain, au chapitre suivant, on revient sur terre, avec des flics aux prises avec un tueur fou et, en parallèle, les démêlés familiaux et sentimentaux d’un écrivain célèbre qui traverse un terrible divorce. Le portrait que fait l’auteur de certains personnages est tout simplement terrifiant. Par ailleurs, la touche fantastique revient avec le tueur qui possède des pouvoirs de persuasion hypnotiques dont il use et abuse avec des résultats meurtriers. Autre point fort de ce récit : le dénouement, en trois étapes, échappe aux conventions du genre. Le grand mérite de Jeonsuu, un auteur qui a un style bien particulier, c’est d’avoir écrit une œuvre noire, forte, exotique, onirique et originale malgré sa thématique convenue. À découvrir, si ça n’est déjà fait… (NS)

Harjunpää et le prêtre du mal
Matti Yrjänä Joensuu

Paris, Gallimard (Série Noire), 2006, 360 p.

Fascinante et noire Islande…

Comme vous, je connaissais les images de cartes postales qui caractérisent l’Islande : des glaciers majestueux, des fjords sauvages, des volcans aux volutes sulfureuses, des sources d’eau thermale… Petit pays peu peuplé, terre magique aux jours comme aux nuits éternels de l’été ou de l’hiver, le seul nom de sa capitale, Reykjavik, rappelle que nous sommes au nord (tout le Iceland, le « pays de la glace », est plus haut que la baie d’Hudson). Or, cette terre, colonisée il y a 800 ans par les Scandinaves (d’où les noms aux consonances qui rappellent celles des grandes sagas), abrite une société occidentale tout à fait moderne, une société, donc, aux prises avec une multitude de maux, dont la violence, la drogue et la prostitution.

Arnaldur Indridason est Islandais mais, comme tout bon auteur de littérature policière, il aime explorer les facettes sombres de l’humanité. Et cette exploration débute avec son inspecteur Erlendur qui, à l’instar des Wallander et des Rebus de cette terre, est plutôt coléreux, têtu, en froid avec sa hiérarchie et affublé d’une vie affective totalement dysfonctionnelle : il a quitté sa femme il y a plus de vingt ans, la laissant seule avec deux enfants en bas âge, un garçon et une fille qu’il revoit depuis qu’ils ont grandi, le premier ne voulant rien savoir de son père, la seconde, devenue junkie et prostituée, cherchant surtout à lui soutirer de l’argent.

[couverture]C’est dans cette ambiance personnelle difficile qu’Arnaldur, dans La Cité des jarres (qui précède La Femme en vert), entreprend une enquête sur la mort d’un vieil homme, Holberg, assassiné chez lui à l’aide d’un lourd cendrier. Ce qui ressemble à un simple vol – malgré l’étrange message trouvé sur place : Je suis lui – prend une autre tournure quand on découvre, dans l’ordinateur de Holberg, une impressionnante quantité de matériel pornographique et, habilement dissimulée sous un tiroir, la photo de la tombe d’une enfant de quatre ans.

Petit à petit, de façon opiniâtre, Erlendur, accompagné de son équipe, Sigurdur Oli et Elinborg, remonte une étrange piste. Il y a d’abord le passé de ce Holberg à reconstituer, et ce qu’ils découvrent n’est pas rose du tout. L’homme était une vraie crapule, toujours mêlé à des affaires louches, à des viols, etc. Et puis il y a la tombe, dont on trouvera l’emplacement, et la douloureuse décision d’Erlendur de faire exhumer le corps de la petite, décédée d’une tumeur au cerveau (s’en suit une scène d’autopsie particulièrement éprouvante et une découverte de taille : le cerveau de la fillette a été volé !)

À partir de là, je vous l’assure, vous n’aurez plus moyen de laisser tomber le livre, qui vous fera passer par toutes les gammes du noir avant de vous laisser complètement démoli par la charge émotive qui se dégage des pathétiques révélations finales – je ne vous en dis pas plus afin de ne pas déflorer votre lecture.

[couverture]C’est bien parce que j’ai adoré La Cité des jarres que j’ai entrepris sitôt après La Femme en vert. Je voulais savoir, entre autres, comment allait évoluer la vie privée d’Erlendur. Ah la la ! Sa situation ne s’améliore pas du tout ! Sa fille, Eva Lindt, qui se révélait enceinte dans le précédent roman, joint au début de celui-ci son père sur son cellulaire pour lui laisser un message de détresse. Mais Erlendur arrive trop tard et c’est affalée dans la neige, à quelques centaines de mètres d’un hôpital, qu’il la trouve enfin, au bord de la mort, comateuse. Tout au long du roman, Erlendur ira visiter sa fille dans sa chambre, ce qui ponctuera de façon émotive l’enquête. Pour lui parler – même s’il n’est pas certain qu’elle l’entende – de son enquête, de lui, d’elle, pour tenter d’exorciser sa vie qu’il considère avoir gâchée, pour tenter de réparer le mal qu’il a fait à ses enfants en les quittant en bas âge, pour comprendre la raison qui pousse Eva Lindt à détruire sa propre vie avec une telle détermination… mais attention : il y a aussi une intrigue policière, dans La Femme en vert !

En fait, tout débute avec la découverte d’un os humain, qui provient d’un site où s’érigeront de nouveaux appartements. Pendant qu’une équipe d’archéologues s’active à dégager un squelette (ils sont d’une lenteur à faire damner Erlendur), l’inspecteur tente de comprendre ce qu’il y avait à cet endroit il y a plusieurs décennies, mais aussi, avec son équipe, de retrouver une femme habillée en vert que certaines personnes ont aperçue errant non loin de là.

Et il y a la deuxième trame, celle qui relate ce qui s’est passé voici bien longtemps. Indridason y montre son talent pour le noir en esquissant l’extraordinaire portrait d’une femme battue par un mari tortionnaire : c’est révoltant, sordide, terrifiant. Le tout s’articulera de façon émouvante avec la trame principale à la toute fin du livre.

Deux romans d’une remarquable intensité, et un inspecteur (une ville, un pays !) qui vient nous chercher aux tripes. (JP)

La Cité des jarres
Arnaldur Indridason

Paris, Métailié (Suite nordique), 2006, 286 pages.

La Femme en vert
Arnaldur Indridason

Paris, Métailié (Bibliothèque nordique), 2006, 298 pages. Mise à jour: Juin 2006

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