Camera Oscura 7


Christian Sauvé

Exclusif au supplément Internet (Adobe Acrobat, 1 018Ko) d’Alibis 7, Été 2003

Au programme de cette édition estivale : des films qu’on attendait depuis longtemps, des sujets à peine décalés de la réalité, des escrocs sympathiques, des voleurs bien équipés et des retournements de situation à n’en plus finir. Qu’il s’agisse de simples divertissements ou bien d’intrigues plus tordues qu’il est possible de les imaginer, il y en a pour tous, ce trimestre-ci.

Finalement sur vos écrans

Pour les cinéastes, la production d’un film peut parfois être aussi mouvementée que son intrigue. Comme les budgets hollywoodiens tournent autour de quarante millions de dollars US (sans compter le coût de la mise en marché), obtenir le feu vert pour un film peut s’avérer toute une aventure, qui est loin de se terminer sitôt le tournage amorcé. Toutes sortes de mésaventures – accidents de tournage, actualité dérangeante, résultats en dessous des attentes – peuvent encore affliger un film avant sa diffusion à l’échelle du continent, si diffusion il y a. Trois titres parus durant le dernier trimestre illustrent bien la vie difficile des cinéastes.

The Hunted, par exemple, a souffert d’un contretemps tout bête : l’acteur Benicio del Toro s’est cassé un poignet pendant le tournage d’une scène de combat corps-à-corps, ce qui a entraîné un délai de quatre mois. Le moins que l’on puisse dire après avoir vu le film, c’est qu’il s’agit effectivement d’un tournage où la santé des acteurs semble avoir été mise à rude épreuve. Une bonne vielle histoire de poursuite entre un soldat devenu fou (del Toro) et son mentor plutôt pacifiste (Tommy Lee Jones), The Hunted se distingue surtout par la violence sauvage de ses scènes d’action.

Réalisé par le légendaire William Friedkin (The French Connection, etc.), The Hunted situe son jeu du chat et de la souris dans les environs verts et humides de la région de Portland, Oregon. Ce n’est sans doute pas un hasard si, visuellement, le film ressemble à Rambo: First Blood. Il s’agit après tout du même type d’intrigue, tellement familière qu’on s’étonne à peine de voir le scénario « oublier » certains détails, puisqu’on peut prendre pour acquis que le public sait déjà tout ça. C’est parfois efficace (le film avance à un rythme soutenu), même aux dépens d’une certaine cohérence : des développements ne sont jamais expliqués ou explorés. Peut-être quelques scènes ont-elles été laissées sur le sol de la salle de montage… ?

Même les spectateurs les plus indulgents auront de la difficulté à excuser une séquence où les personnages principaux interrompent une poursuite haletante pour se façonner des armes à l’aide de roches et de ferraille. Ce qui suit, cependant, est un des combats corps à corps les plus douloureux jamais portés à l’écran. Alors que chasseur et proie se livrent à un dernier affrontement, le sang gicle, les coupures s’accumulent et la douleur devient presque palpable. Friedkin ne fait aucune tentative pour polir ou glorifier la violence du film, et cette impression de brutalité est celle qui persiste. Affligé d’une intrigue moyenne que la direction photo et la réalisation efficace ne tardent pas à faire oublier, voilà un thriller qui vous fera serrer des dents, en partie par empathie pour les acteurs.

Si le retard qu’a subi The Hunted était dû à des contraintes de production, il n’en était rien pour A Man Apart, un film complété au début de l’an 2002 qui a patienté près d’un an sur les tablettes avant d’être distribué – avec des retouches.

 [Couverture] Cela ne prend que quelques minutes pour réaliser pourquoi A Man Apart a mis tant de temps à sortir des voûtes de New Line Studio. Pour ne pas mâcher nos mots, disons qu’il s’agit d’un film strictement ordinaire. Rien de neuf dans cet affrontement entre un agent de la DEA (Vin Diesel) et un cartel de drogue mexicain. Le réalisateur F. Gary Gray semble s’ennuyer aux commandes de ce film banal. Le scénario est familier et sans éclat. L’intrigue évolue de façon torturée et difficile. Les scènes restent sans vie. Les dialogues sont sans relief.

Les acteurs doivent se débrouiller avec le matériel qui leur est fourni et celui qui s’en tire le mieux est Vin Diesel, qui profite de ce film pour livrer une performance plus complexe que celle que l’on lui demande dans des productions comme The Fast And The Furious ou bien XXX. Sans pour autant impressionner, Diesel réussit à nous présenter un policier en deuil avec une certaine justesse. Ce n’est pas une coïncidence s’il tient la vedette dans les deux seules scènes du film qui échappent à la monotonie : une confrontation avec Timothy Oliphant lui permet de jouer du muscle alors que, quelques minutes plus tard, il renoue avec le moule du héros d’action lors d’une transaction qui tourne spectaculairement mal.

Hormis ces deux scènes, l’ennui est inévitable. La finale est convenue et sape l’intérêt des deux séquences qui inaugurent le dernier acte du film. Tout comme Knockaround Guys, A Man Apart est un film que seule la présence de Vin Diesel parvient à sauver.

Autant A Man Apart peut représenter un modèle navrant du thriller de série B, autant Phone Booth est une surprise agréable pour les amateurs de films à suspense. Réalisé avec une élégance nerveuse, chapeauté par un acteur en pleine forme, voila un film qui impressionne surtout par la pureté de sa prémisse. Une prémisse, hélas, rattrapée par l’actualité. L’histoire d’un protagoniste tenu en joue par un tireur équipé d’une carabine au ciblage laser, la sortie de Phone Booth avait été prévue pour septembre 2002. Hélas, la série d’attentats du « Washington Sniper » a rendu le studio Fox nerveux, et c’est ainsi que tout a été remis au printemps 2003.

L’attente en valait la peine. Disons-le d’emblée : Phone Booth est un des meilleurs thrillers à arriver en salles depuis longtemps. La simplicité de la prémisse fait sa force : confiné à une cabine téléphonique et d’une durée de 85 minutes en temps presque réel, l’unité de lieu, d’action et de temps atteint un noyau dur qui accentue le caractère désespéré de l’intrigue. Pour un film où la caméra reste presque constamment figée sur la cabine téléphonique et son occupant, Phone Booth redouble d’astuces pour renforcer la claustrophobie à la source de son suspense. Une partie de ce succès revient à Colin Farrell, qui profite de sa propre réputation en interprétant « Stu », un homme qui pense ne pas avoir de problèmes. L’autre partie de l’équation est Kiefer Sutherland, dont la voix façonne à elle seule un antagoniste mémorable.

Les reproches qu’on pourrait adresser à Phone Booth sont presque sans conséquences, compte tenu des qualités du film. On souhaiterait peut-être que la motivation du tireur soit un peu plus forte : la peine qu’il veut imposer à « Stu » semble bien disproportionnée face à la trivialité de ses fautes. Mais peut-être s’agit-il là d’une leçon bien morale, que l’intention est souvent aussi dommageable que le geste… Quoi qu’il en soit, Phone Booth est le genre de thriller pur et dur qu’il serait impensable de manquer si l’on est amateur. Vif, dynamique et proposant un plaisir soutenu, voila un film qui exploite les forces du cinéma et qui renouvelle le blason parfois bien terne du genre.

Manchettes et machettes

Même si la sortie de Phone Booth a été affectée par l’actualité, il n’était pas très difficile de regarder le film en oubliant le « Washington Sniper ». Après tout, il y avait une sacrée différence entre les assassinats aléatoires de la réalité et le tireur moraliste du scénario. La sortie Tears Of The Sun n’a pas eu à souffrir des convulsions géopolitiques récentes, mais il est beaucoup moins facile de regarder le film sans établir des parallèles entre les manchettes et l’idéologie suggérée par le scénario.

 [Couverture] Tears Of The Sun débute alors qu’un coup d’état déstabilise un pays d’Afrique. Pressé d’évacuer ses ressortissants, le gouvernement américain expédie une unité militaire pour secourir trois docteurs menacés par la guerre civile qui fait rage. À première vue, la mission semble élémentaire pour le commandant de l’unité (Bruce Willis), mais ce qu’il découvre, aux côtés du médecin qu’il doit secourir (Monica Bellucci), le fait éventuellement changer d’avis. Confrontés à des atrocités d’une brutalité insoutenable, les soldats doivent remettre en question leur mission.

La survie de leur unité devra passer par des combats d’un réalisme remarquable, admirablement portés à l’écran par le réalisateur Antoine Fuqua. Il est étonnant de constater à quel point le film réussit à maintenir l’intérêt malgré des personnages secondaires à la consistance brumeuse. Seul Bruce Willis émerge du film, en nouveau spécimen de l’archétype du guerrier silencieux à la John Wayne : dur, stoïque et prêt à faire les sacrifices nécessaires quand quelque chose doit être accompli. Il prête au film une crédibilité que Tears Of The Sun ne mérite peut-être pas : affligé d’un côté manipulateur et d’un sentimentalisme parfois repoussant, ce produit va à l’encontre des meilleures intentions d’Hollwood. Il me semble incongru de montrer une héroïne bien roulée dans un film où les mutilations mammaires sont utilisées comme élément majeur de l’intrigue. Des erreurs techniques feront rager les puristes (des avions « gagnent » des missiles en plein vol, un amiral parle au téléphone à partir du tarmac bruyant d’un porte-avions, etc.) alors que les simplifications de l’intrigue durant les cinq dernières minutes apparaissent comme une sortie facile. C’est ainsi qu’un enjeu complexe peut devenir totalement noir et blanc (sans jeu de mots) dès qu’on y mêle atrocités, héritier en danger et explosifs thermobarique. Hybride malaisé entre une présentation dramatique axée sur un dilemme moral et un film d’action, Tears Of The Sun déçoit en transformant un film difficile en spectacle militaire.

S’il ne s’agissait que de ces considérations, il n’y aurait plus rien d’autre à dire sur le film. Mais alors que Tears Of The Sun développe sa thèse d’interventionnisme vertueux (le film se conclut sur la fameuse citation d’Edmund Burke, « The only thing necessary for the triumph of evil is for good men to do nothing. »), les parallèles entre le film et l’actualité deviennent frappants. À peine un mois après la sortie en salle de Tears Of The Sun, une coalition menée par les États-Unis envahissait l’Irak avec une justification qui, selon certains, ressemblait étrangement à celle des soldats du film: impossible d’assister à tant de souffrance, de méchanceté sans intervenir. Conviction idéologique profonde ou mensonge blanc qui aide à masquer les raisons plus pratiques de conquérir des pays du tiers-monde? À la rigueur, Tears Of The Sun peut servir de pièce de propagande pour l’idéologie néo-conservatrice qui voit en ce « New American Century » une obligation morale d’éradiquer le mal de la planète.

Le nom est Banks, Cody Banks

 [Couverture] À une époque où les studios cherchent constamment à améliorer leur profil et leurs profits, peut-être était-il inévitable de voir MGM chercher à recréer le succès de la série James Bond. Adaptation et parodie occasionnelle de la vénérable franchise d’espionnage dans un contexte adolescent, Agent Cody Banks s’annonce comme étant le volet inaugural d’une nouvelle série. Le film est non seulement construit comme un James Bond (y incluant girls, gadgets et gambling) mais il prend également soin d’introduire le personnage de Cody Banks comme un héros récurrent, un adolescent de quinze ans qui (à l’insu de ses parents) a profité d’un camp de vacances factice pour devenir un « agent junior » de la CIA. Sa première mission ? « Save the World. Get the Girl. Pass Math. » On annonce déjà une suite pour 2004…

Frankie Munez interprète ici un rôle d’ado sympathique très similaire à celui qu’il campe dans la série Malcolm in the Middle. Ce n’est pas difficile pour le spectateur de se laisser embarquer de plein gré dans ses aventures, et ce, peu importe son âge. La première heure du film est de loin supérieure au reste, alors que Banks doit composer à la fois avec sa mission et sa vie d’adolescent. Agent Cody Banks a beau avoir lieu dans un registre moins fantaisiste que celui de l’univers de Spy Kids, c’est amusant de voir des agents de la CIA aider Banks à faire le ménage, gagner la confiance des filles et passer son permis de conduite. Le scénario comporte son lot d’invraisemblances (qui aurait cru que la CIA avait un tel campus à Seattle ?), mais pas davantage que les films similaires pour adultes.

Agent Cody Banks se gâte cependant quand vient le moment d’infiltrer la forteresse ennemie, d’éliminer la menace qui pèse sur le monde, de secourir la jolie blonde et d’échapper à l’explosion finale. Ici, aucun degré d’ironie : plus Banks singe Bond, plus l’intérêt s’évapore. Les parents soucieux des visionnements familiaux grinceront sans doute des dents en voyant la mort grotesque du vilain, un moment qui semble détonner du reste de ce film littéralement bon enfant. Réalisé avec charme et dynamisme, Agent Cody Banks est donc un film pour la famille que tous voudront regarder.

Retournement fatal

Encouragé par le succès de films tels The Sixth Sense, Fight Club et Memento, il est maintenant commun de voir des scénarios surprendre l’audience avec des révélations finales qui remettent en question la totalité du film. Mais comme tous les procédés dramatiques, il est possible de mal utiliser les retournements et d’obtenir des résultats désastreux. Ce trimestre-ci, les films Basic et Identity sont venus se fracasser contre les écueils du retournement fatal. Examinons les dégâts.

Avertissement ! Malgré des efforts raisonnables pour éviter de gâcher les films par des révélations trop explicites, la discussion qui suit suggère nécessairement des secrets que les spectateurs plus sensibles préféreraient sans doute éviter d’apprendre.

Nul besoin d’être un avocat pour savoir que « la vérité » est un concept relatif. Au cinéma, la référence phare à ce sujet est Rashomon, un film dans lequel de multiples perspectives se chevauchent pour décrire un seul événement, chaque témoin ayant perçu la même réalité selon des critères bien différents. À première vue, Basic reprend cette idée. Un interrogateur habile (John Travolta) est chargé d’enquêter sur la disparition d’une unité d’entraînement de l’armée américaine. Qu’est-il vraiment arrivé à l’officier sadique (Samuel L. Jackson) qui menait l’unité? Deux survivants présentent leur version des faits (l’un d’un lit d’hôpital, l’autre d’une cellule), des versions qui semblent irréconciliables. Mais c’est sans compter sur l’astuce de Travolta et, de plus en plus, sur la ténacité de l’officière (Connie Nielsen) qui l’assiste dans son enquête.

Durant la première heure, Basic donne l’illusion de se diriger vers un objectif éloigné mais cohérent. Bien que la direction photo soit un peu trop gratuitement agressive (on force la dose en matière de tonnerre, d’éclairs, de pluie diluvienne et de montage trop saccadé) et que le scénario semble chercher son ton, la performance de Travolta est délicieusement bourrée d’énergie. Les deux récits des survivants sont incompatibles, mais rien ne permet de douter qu’il y ait une troisième version des faits. Puis les révélations s’accumulent, sapant la cohésion de l’intrigue. Une bataille entre les deux protagonistes est mal insérée dans le scénario, de bizarres substitutions ne viennent rien régler, des personnages mentent sans raison après le dévoilement de leurs véritables motivations et même le véritable protagoniste du film n’est plus la personne que l’on pense…

Basic a au moins le bon goût d’amoindrir sa cohérence au profit d’une très heureuse dernière scène qui brise l’atmosphère orageuse du film à coup de soleil et de réconfort. Mais à bien y réfléchir, la réalité objective que suggère cette scène finale rend les agissements initiaux des personnages d’autant plus inexplicables. Pourquoi se compliquer la tâche en mentant sans raison ? Malgré toutes ses qualités, Basic suscite donc plus de questions que d’admiration.

Il en est tout autrement pour Identity. Voila un film qui, au premier regard, semble prendre un malin plaisir à s’imposer comme un amas de clichés. Par une succession de coïncidences, d’accidents et d’autres manipulations dramatiques, dix étrangers sont contraints d’échapper à un orage en se réfugiant dans un hôtel miteux. Mais, comme dans tous les bons thrillers du genre, un des dix pensionnaires est assassiné. Puis un deuxième, un troisième…

Film de serial killer bien ordinaire ? Pendant une heure, ça semble être le cas. La réalisation fort habile de James Mangold aide à faire passer la pilule, mais Identity apparaît comme un thriller à peine plus compétent que la moyenne. Puis, une accumulation rapide d’événements tout à fait impossibles mène à un retournement qui ne serait pas inapproprié dans un roman de Patrick Senécal. L’explication de ces « impossibilités » est d’une ampleur à couper le souffle. Si l’on parvient à surmonter l’impression déplaisante que l’on vient d’assister à une heure de trivialités (Identity aurait gagné en efficacité s’il avait été bref comme un épisode de la série The Twilight Zone), il est possible de ce sentir étrangement épris d’un film avec autant d’audace.

Mais voila que trente secondes avant la fin arrive un autre retournement bien plus modeste, et sans doute encore plus impossible (c’est mal connaître les procédures de punition capitale) qui vient enlever une finale plus ou moins heureuse au profit d’une conclusion d’une méchanceté subite. Certains lecteurs de cette chronique verront là une éclatante réussite ; d’autres trouveront ce retournement final absurde et grotesque. Aimez, détestez… ou les deux à la fois. L’ironie suprême d’Identity (mis à part le fait d’être exactement le type de scénario contre lequel rage Charlie Kaufman dans Adaptation) est qu’il est non seulement possible d’être partagé au sujet de ce film… mais qu’il pourrait même bien s’agir de l’effet recherché.

Petites et grandes escroqueries

S’il y a une leçon à tirer des deux films précédents, c’est qu’une tricherie est bien plus facile à accepter si le résultat est heureux. Cela semble être le mot d’ordre pour les scénaristes de Confidence, un petit thriller délicieux où tel est pris ceux qui croyaient prendre.

Étant donné la teneur du film, aucun avertissement n’est nécessaire. Alors que le narrateur nous montre son corps sanglant abandonné dans une ruelle, puis nous raconte comment son équipe a réussi à tromper une « cible » par un faux meurtre quelques semaines plus tôt, il n’est pas particulièrement difficile de prédire que le corps gisant sur le sol n’est qu’une autre filouterie. Les bons films d’escroquerie savent qu’ils doivent livrer des héros astucieux, des retournements dramatiques et des finales heureuses. Confidence ne fait pas exception et l’intérêt du film consiste à assister au déroulement de l’opération.

Ici, Ed Burns mène une équipe d’escrocs qui voyage de grande ville en grande ville, cherchant des coups fumeux. Les affaires tournent mal à Los Angeles, alors qu’une opération attire l’attention d’un criminel (Dustin Hoffman, dont la présence se limite à un caméo) qui n’est pas particulièrement heureux de s’être fait berner. Il fait exécuter un des membres de l’équipe et menace les autres protagonistes d’un sort similaire… à moins qu’ils ne puissent exécuter une petite opération pour lui. Cette opération plongera personnages et audience dans les détails (raisonnablement convaincants) d’une nouvelle entreprise, des détournements de fond à l’étranger et des amples charmes d’une jolie pickpocket (Rachel Weisz) qui donnera du fil à retordre à tous.

Le maître du jeu est Ed Burns, évidemment, et la joie du film est de voir comment il réussira à entourlouper tout le monde, y compris ses partenaires, pour obtenir ce qu’il veut. Malgré sa narration, ne croyez pas tout ce que vous entendez, car il ment même à son auditoire! Ajoutez à tout ça une conclusion triomphale et vous n’obtiendrez peut-être pas un film sans fautes (tous, par exemple, ne seront pas également sensibles au charme de Burns, Weisz ou Hoffman), mais certainement un polar léger au-dessus de la moyenne, parfait pour passer un bon moment.

Dans le même genre, on trouve Poolhall Junkies, malgré un élément criminel bien mince. Si les escrocs de Confidence détournent des millions de dollars, les protagonistes de Poolhall Junkies sont des escrocs amateurs, écumant les tavernes autour des tables de billard, cherchant à confondre ceux qui se pensent un peu trop sûrs d’eux-mêmes. Ici, un jeune prodige de pool doit composer avec un gérant véreux qui n’hésite pas à menacer le protagoniste au revolver s’il ne parvient pas à payer une dette injuste…

Artifices de bar et de billard sont au programme de ce film à petit budget mettant en vedette un certain Mars Callahan, qui écrit, réalise et interprète son premier film. Comme la plupart des œuvres dépendant autant d’une seule personne, Poolhall Junkies souffre d’un excès d’indulgence. À essayer d’être beaucoup trop cool, le film n’évite pas les écueils des inconsistances de ton, des scènes un peu ridicules, des moyens réduits et des dialogues surfaits.

Mais il s’agit d’une première œuvre et nous nous attarderons plutôt aux qualités : une distribution surprenante (Christopher Walken, Rod Steiger et Chazz Palminteri dans des caméos glorifiés), une réalisation plaisante, des trucs de billard amusants et une impression d’autant plus plaisante si l’on est amateur de pool. La structure du film ressemble beaucoup à celle d’un drame sportif, à la différence que l’on pratique ici l’astuce autant que le billard : la conclusion dépend autant de l’intelligence des protagonistes que de leurs talents sportifs. Poolhall Junkies est un départ encourageant pour un réalisateur qui promet ; reste à voir ce que Callahan fera avec plus d’argent, d’expérience et de retenue.

Vols équipés

Coïncidence bizarre, équipes d’escrocs et de voleurs semblent avoir pullulé sur nos écrans durant ce trimestre. Mais éléments narratifs communs n’entraînent pas nécessairement des films similaires, la preuve en étant évidente à l’étude des trois prochains efforts.

 [Couverture] The Good Thief, d’abord : Ce remake du film français Bob Le Flambeur (1955) passe son temps à décrire l’existence de Bob Montagnet, ex-voleur professionnel maintenant héroïnomane bourru et joueur compulsif. Peu d’acteurs auraient pu jouer Bob aussi magnifiquement que le fait Nick Nolte, qui parvient à lui donner une majesté impressionnante. Peu importe qu’on le retrouve à subir une cure de désintoxication à la dure, ou bien à briser la banque d’un des casinos les plus somptueux de Nice, Nolte est aisément la meilleure raison de voir The Good Thief. Sa performance brille au cœur d’un film vague et confus.

Si vous voulez assister à un cambriolage de casino bien roulé, il faudra regarder Ocean’s Eleven de nouveau, parce que The Good Thief est un film qui ne sait pas où se diriger. L’héroïne est interprétée par une actrice qui réussit à peine à mâcher son dialogue. L’équipe rassemblée pour « le dernier grand coup » de Bob est peu remarquable. La réalisation de Neil Jordan utilise une variété de trucs stylistique gratuits (comme des « pauses » complètement inutiles à la fin de certaines scènes) qui ne réussissent pas à rehausser l’intérêt du film. Pire encore ; la finale dépend sur trois intrigues qui se sabotent intentionnellement. Tout comme dans le film original, le triomphe ultime de Bob dépend d’un coup de veine aussi improbable qu’insatisfaisant. The Good Thief échappe aux clichés des films de cambriolage, mais ne réussit pas à transformer cette originalité en quelque chose de particulièrement intéressant. On appréciera (ou pas) l’atmosphère euro-trash sale du film, mais pour le divertissement, passons ailleurs.

À un film comme Cradle 2 The Grave, tiens. Ce n’est pas de l’art : ce film du producteur Joel Silver (à qui l’on doit aussi des séries comme Die Hard et Lethal Weapon) suit une formule devenue populaire pour les films d’action de série B. Unissez une star d’action (dans ce cas-ci, Jet Li) à un rappeur afro-américain (DMX), puis ajoutez une bande sonore Hip-Hop, des jolies filles (Gabrielle Union et Kelly Hu), des séquences d’action et une réalisation caféinée. Bien que la recette ait produit des résultats jusqu’ici bien moyens (Romeo Must Die, Exit Wounds), Cradle 2 The Grave réussit à atteindre un bon degré d’intérêt purement superficiel. Pour du divertissement pur, voilà une valeur sûre.

La séquence d’ouverture dynamique donne le ton, alors qu’une équipe de cambrioleurs déploie une variété de moyens pour dévaliser quelques millions de dollars en bijoux d’une banque que l’on disait imprenable. S’ensuit une intrigue bien ordinaire peuplée de trafiquants d’armes et de policiers dépourvus. Il y a de fort bonnes séquences d’action, bien que le cirque de batailles finales (dont une à l’intérieur d’un cercle de feu provoqué par l’écrasement d’un hélicoptère ; fallait y penser !) n’arrive pas à dépasser une poursuite du tonnerre entre un véhicule tout-terrain et une armée d’auto patrouilles à la mi-film. L’intérêt du film tient à la camaraderie et la collaboration entre l’équipe de cambrioleurs sympathiques qui épaule le protagoniste. Il est rare de voir des films d’action de ce type nous présenter des personnages si intéressants, qui parviennent aisément à compenser pour le manque de charisme de Jet Li, qui ne livre ici guère mieux qu’un acte de présence.

En comparaison, la plupart des acteurs qui figurent au générique du remake de The Italian Job se contentent seulement de performances adéquates. Mark Wahlberg (tiens, un autre ex-rappeur) est remarquablement terne dans le rôle du chef d’une bande de voleurs qui se démènent à Los Angeles pour récupérer le magot que leur a subtilisé le vilain Edward Norton (dans l’une des performances les plus ennuyeuses de sa carrière) à la suite de leur opération précédente. La suite de l’intrigue et des cascades sont toutes deux soigneusement décrites dans la bande-annonce.

Modernité oblige, on n’a gardé de l’original que le titre et le magnifique emploi des automobiles mini-Coopers; une fois passées les quinze premières minutes à Venise, l’action se transporte à Los Angeles et y reste. S’ensuit un film qui est indéniablement plus accessible que Cradle 2 The Grave, mais qui ne réussit jamais à égaler l’énergie du premier film. La distribution est impressionnante, mais se contente souvent de fournir le strict minimum, un défaut que l’on peut aisément reprocher au scénario et à l’effet cumulatif du film. C’est un divertissement solide où l’exécution (une réalisation habile de F. Gary Gray, qui surpasse ici sa performance moyenne dans A Man Apart, disséqué plus haut) est plus importante que la prémisse, où l’attitude des personnages prend le dessus sur leurs motivations. C’est l’été, que voulez-vous…

Bientôt à l’affiche

Délais de publication oblige, la prochaine livraison de Caméra Oscura tentera de retarder l’arrivée malheureuse de l’automne en s’intéressant une dernière fois aux parutions estivales. Au programme: un doublon d’action à Miami avec 2 Fast 2 Furious et Bad Boys 2. Puis, détour comique à Los Angeles avec Hollywood Homicide. Malgré nos meilleurs efforts pour déceler d’autres titres intrigants à l’horaire, on n’obtient que des propositions comme Johnny English, Gigli et Charlie’s Angels 2. Dans un registre plus sérieux, faudra peut-être faire appel au S.W.A.T., aux Matchstick Men et aux Highwaymen. Gardons espoir : bonnes vacances… et bon cinéma !

Christian Sauvé est informaticien et travaille dans la région d’Ottawa. Sa fascination pour le cinéma et son penchant pour la discussion lui fournissent tous les outils nécessaires pour la rédaction de cette chronique. Son site personnel se trouve au http://www.christian-sauve.com/

Mise à jour: Juillet 2003

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