Camera Oscura 56

Les trimestres se suivent et ne se ressemblent pas. D’étranges recoupements s’imposent parfois quand on scrute le cinéma sombre contemporain, et c’est pourquoi les grandes tendances examinées dans cette chronique offrent une juxtaposition inhabituelle. Parlons donc d’humour particulier et des affres de la comédie criminelle, du vedettariat flétri (et de ce que cela suggère pour l’avenir du cinéma hollywoodien) et jetons un regard rapide sur l’état du polar britannique.

 

Heureusement, le ridicule ne tue pas

Camera oscura a déjà discuté des tensions inhérentes à la comédie criminelle : doser l’humour quand il est question de crime n’est jamais une chose facile, surtout si le but est un divertissement grand public. Faut-il viser la comédie noire inconfortable ou le réconfort attendu par les grandes salles ? La notion d’humour étant très personnelle, faut-il être surpris que certains tons comiques ne passent pas auprès des foules ?

Ceci nous amène à parler de Mortdecai [v.f.], film écrit et réalisé par David Koepp, adapté d’une série de romans écrits durant les années 1970 par feu Kyril Bonfiglioli. Le protagoniste, Lord Charlie Mortdecai, est un marchand d’art financièrement troublé. Vaniteux et maladroit, il connaît bien son domaine, mais son sens moral est déficient… Aussi, quand il fait affaire avec des caïds pour vendre des œuvres d’art, rien ne garantit l’authenticité des œuvres… Quand le film commence, ses mauvaises habitudes rattrapent Mortdecai. Des caïds lui veulent du mal, le gouvernement britannique réclame des taxes impayées et sa femme ne peut plus tolérer sa ridicule moustache. Contraint de s’impliquer dans une transaction complexe aux relents de secrets de Deuxième Guerre mondiale, Mortdecai fanfaronne de péripéties en péripéties, parcourant la planète pour déjouer ses ennemis – et pour convaincre sa femme que sa moustache n’est pas repoussante.

Disons-le tout de suite : peu de films jouent le jeu du ridicule aussi fièrement que Mortdecai. Dans un autre rôle excentrique à souhait, Johnny Depp cabotine à nouveau en déployant tics, manies et moustache huppée. Le scénario fait de son personnage un antihéros aux limites de l’insupportable – même si l’on change d’avis progressivement à son sujet alors qu’il démontre son expertise, ses prouesses et son affection pour son épouse. Tout est joué très gros, des pitreries des personnages jusqu’aux affectations débiles de Depp. On ne peut guère être surpris que le film ait été houspillé par la critique et ignoré par les foules.

La teneur des critiques négatives tournait autour de l’humour raté du film et de son excentricité excessive. Évidemment, l’avis d’une majorité de critiques ne représente pas nécessairement l’avis des spectateurs individuels. Si Mortdecai n’est pas foncièrement drôle, c’est un film avec un ton très particulier, des bons mots recherchés combinés à un rythme de réalisation rapide pour créer un effet plus sympathique qu’hilarant, dans un registre rarement tenté au cinéma. Soulignons deux ou trois fois que tous les goûts sont dans la nature… alors impossible de savoir qui appréciera Mortdecai. Y aurait-il un lien avec un faible pour Hudson Hawk ?

D’un Britannique expert en art à un autre, passons de Charlie Mortdecai à Harry Deane, héros de la comédie Gambit [Gambit, arnaque à l’anglaise]. Ce dernier (interprété par Colin Firth) est à l’emploi d’un richissime ignare qui s’apprête à le congédier, mais il élabore un plan ingénieux pour assurer sa retraite : lui vendre un faux tableau de Monet et empocher les résultats… avec un peu d’aide de quelques confédérées. C’est un plan presque parfait. Gambit démarre, et on assiste à une description illustrée du plan initial jusqu’à sa conclusion réussie. Évidemment, le reste du film démontrera que les plans ne survivent jamais au contact avec la réalité ! Si Deane est en pleine possession de ses moyens, la coopération d’une cow-girl texane (Cameron Diaz, fort divertissante) n’est certainement pas assurée, ni la docilité de son patron. Avant peu, Deane se retrouve à demi nu à l’extérieur d’un hôtel londonien, à jongler avec d’impossibles dilemmes et à se demander comment il en est arrivé là.

Scénarisé par les frères Coen, réalisé avec brio et comptant sur des acteurs compétents, Gambit est pourtant disparu rapidement au box-office, obtenant de tièdes critiques avant de trouver sa place à l’horaire des chaînes câblées. Ce film donne l’impression d’une découverte inattendue, oubliée au passage. Le rythme est prenant, l’humour est sagement employé et son dosage avec le crime est bien intentionné. On notera au passage que l’arnaque est sans doute le crime se prêtant le mieux à l’humour sans amertume – Gambit ne contient pratiquement aucune violence. Bref, sans être un chef-d’œuvre, le résultat est fort convenable. À considérer lors d’une soirée en mal de divertissement.

Un poncif structurel amusant unit Gambit et Horrible Bosses 2 : une séquence haute en couleur où le plan des protagonistes est montré jusqu’à sa conclusion triomphale… suivie du reste du film, où le plan s’avère un échec total. Mais ce qui est peut-être le plus intéressant à examiner en ce qui concerne Horrible Bosses 2 [Méchants patrons 2], c’est la façon dont un film qui n’avait vraiment pas besoin de suite se démène pour en offrir une malgré tout, avec les mêmes plaisirs. Le premier volet s’était soldé par l’affranchissement des trois protagonistes d’une vie de salarié. La suite a tôt fait de montrer ces entrepreneurs devenus les victimes d’un homme d’affaires peu scrupuleux. Le sous-texte populiste du premier film cède la place à une caricature grossière, surtout quand les patrons survivants du premier film réapparaissent pour nuire de nouveau aux héros. Ici, l’humour est sur les rails de la comédie hollywoodienne grand public. On prétend offrir une comédie noire impitoyable où la réponse passe par le meurtre, mais le film s’assure que les protagonistes restent fermement du côté de la vertu, même par inadvertance. Horrible Bosses 2 n’est toutefois pas entièrement inoffensif ; le scénario semble fort indulgent quant à l’agression sexuelle telle que pratiquée par une ex-patronne du premier film. On ignore assez rapidement le fait que les trois protagonistes sont, à leur tour, des patrons plutôt répréhensibles.

Mais bon, malgré ses prétentions criminelles, Horrible Bosses 2 est le type de comédie hollywoodienne fort bien polie, donnant une pleine liberté à ses acteurs-vedettes, leur permettant de cabotiner à souhait (et il faut bien reconnaître que Kevin Spacey ne s’en prive pas) et profitant des moyens nécessaires pour livrer un film bien rythmé. On remarquera quelques scènes aux ambitions visuelles nettement plus élevées que la stricte moyenne et on regrettera à nouveau que le scénario ne soit pas tout à fait à la hauteur du reste des moyens de production. Ceux-ci auraient gagné à être employés à la réalisation d’un scénario plus original. La comédie peut offrir un réconfort familier, oui, mais elle est parfois plus drôle lorsqu’elle recherche l’effet de surprise, et Horrible Bosses 2 devient trop souvent « la même chose » que le premier film. Mais ce sont les risques d’une suite à la recherche des mêmes rires…

 

Le vedettariat n’est plus ce qu’il était

Est-ce bien vrai ? La célébrité hollywoodienne tire-t-elle à sa fin ?

Affirmation risquée, surtout quand les tabloïds semblent plus vivants que jamais. Mais en grattant, on découvre, sous la surface, qu’un type particulier de célébrité, la mégavedette hollywoodienne capable d’attirer les foules au cinéma par la seule force de son nom, est sur le chemin de la sortie.

On peut y voir partiellement une conséquence des technologies disruptives. Considérons l’évolution des mécanismes de distribution cinématographique : les films soi-disant « sérieux » ont trouvé leur place au cinéma maison, alors que les multiplexes se spécialisent en spectacles grand public familiers. En parallèle, l’expansion des marchés étrangers comme moteurs de profits ne cesse de croître, atteignant parfois le double ou le triple des recettes domestiques dans les meilleurs cas. Le blockbuster idéal, conçu pour être profitable au maximum selon ces deux tendances, est préférablement une suite où les créatures animées par ordinateur prennent le dessus sur les personnages humains facilement remplaçables, où les explosions et scènes d’action prennent le dessus sur des dialogues ou des références culturelles délicates à traduire.

La pauvre vedette hollywoodienne, dans ce contexte, semble bien dépassée. C’est un facteur humain incontrôlable dans un chiffrier déterminé à l’avance. Tom Cruise peut encore parfois attirer les foules dans son créneau principal, le film d’action (bien qu’Oblivion et Edge of Tomorrow n’aient pas été de grandes réussites financières…), mais d’autres têtes d’affiche ayant jadis trôné au sommet du box-office deviennent de moins en moins essentielles. Exit le star-système quand les vedettes sont remplaçables !

La preuve de cette théorie ? Examinons quelques récents films de certaines vedettes qui, à un moment, pouvaient attirer les foules en salle. Il devient alors possible de distinguer une tendance de fond : plusieurs acteurs jadis vedettes ne s’imposent plus comme des forces au box-office, surtout en ce qui a trait aux films à suspense qui, pour une raison ou une autre, ne s’avèrent pas des projets vendeurs pour les méga-campagnes publicitaires.

(En aparté, rappelons que, quand cette chronique parle de « Hollywood », elle désigne la dizaine de corporations, surtout basées à Los Angeles, en mesure de financer des films à grand budget, de les distribuer à très grande échelle et de déployer les campagnes de marketing nécessaires pour rejoindre les foules. L’esthétisme hollywoodien devient alors une conséquence des choix d’affaires conçus pour maximiser les profits selon le principe du plus grand dénominateur commun. Cela n’empêche pas les réussites, surtout quand des cinéastes aux fortes visions personnelles sont impliqués, mais ça implique habituellement des films plus génériques.)

Commençons notre démonstration par Michael Douglas, sex-symbol des années 1990 qui a connu plusieurs succès commerciaux liés au polar (Fatal AttractionBasic InstinctFalling Down), mais qui se retrouve plus récemment en vedette dans Beyond the Reach [v.o.a.], un thriller de survie en plein désert qui, malgré quelques points forts, n’a laissé aucune trace au box-office et est passé presque directement au cinéma maison.

La bonne nouvelle, c’est que Douglas y montre à nouveau son talent pour jouer les antagonistes prenants. Le protagoniste est un terne jeune homme qui œuvre comme guide de chasse dans le désert du Mojave, mais le film s’anime quand Douglas débarque, en homme d’affaires millionnaire prêt à se payer un voyage de chasse, équipé de tous les conforts que peut acheter un compte en banque illimité. Quand le millionnaire tue accidentellement un prospecteur, la tension monte, jusqu’à ce que le millionnaire en question tente de blâmer le guide de chasse pour le crime et qu’il l’abandonne sans défense en plein désert. Il va sans dire que le protagoniste arrivera à obtenir justice.

On comprend vite pourquoi Beyond the Reach n’a pas été diffusé à grande échelle : la réalisation est un peu trop recherchée, le conflit étonnamment intimiste, le protagoniste sans distinction, les péripéties répétitives, le coda complètement délirant. Mais l’atmosphère du film, rendant palpable la chaleur meurtrière du désert, demeure prenante et justifie le visionnement pour les amateurs de thriller en quête de dépaysement. Quel dommage que même une bonne performance de Douglas ne semble pas être vendeuse dans l’univers cinématographique surchargé d’aujourd’hui ! (C’est pourquoi on s’étonnera à peine de voir Douglas au générique d’Ant-Man, film de superhéros où les acteurs sont loin d’être aussi importants que leurs personnages… mais dont le succès commercial rehausse la feuille de route d’une vedette vieillissante.)

Continuons notre survol avec Dying of the Light [v.o.a.], où un Nicolas Cage aux tempes grisonnantes incarne un maître-espion qui traque un redoutable terroriste. Mais attention : si une telle prémisse peut suggérer un film d’action aux multiples rebondissements, le scénario s’avère nettement plus méditatif. Cage bouge plus lentement, ne déploie pas sa légendaire colère, incarne un homme qui en est certainement à sa dernière poursuite. Le résultat, considéré comme un thriller, roule décidément à très bas octane. En tant que drame, le film s’en sort un peu mieux… si ce n’est de la finale qui dure trop longtemps et sombre dans la violence, gaspillant ainsi une magnifique scène où deux ennemis se rencontrent et parviennent à une entente honorable.

Ici aussi, on voit facilement pourquoi le film n’a pas été considéré vendeur par les équipes de marketing des grands studios : trop lent, trop petit, avec Nicolas Cage hors persona. Pour le cinéphile curieux, le film offre tout de même, pour la première fois depuis longtemps, une performance inusitée de la part de Cage, qui joue un personnage plus âgé et fatigué. Dying of the Light aurait certainement pu être mieux réussi, mais il y a une parcelle de vie dans ce que l’on peut voir à l’écran. Le refrain est connu, mais mérite d’être répété : ce n’est pas parce qu’un film est difficile à vendre aux foules du multiplexe qu’il est dépourvu d’intérêt… mais il faut s’attendre à autre chose que du bonbon.

Même constat pour The Forger [v.o.a.], un drame criminel dans lequel John Travolta incarne un artiste spécialiste en forgeries d’art qui accepte de travailler pour un vil caïd afin de passer un peu de temps avec son fils mourant et son père longuement ignoré. À première vue, il y aurait eu moyen de s’attendre à un film d’escroquerie rondement mené, mais The Forger préfère prendre la voie du drame familial émotionnel avec trois générations d’hommes tentant de renouer des liens, le crime n’étant qu’un élément convenu du troisième acte. Évidemment, impossible de faire une campagne de marketing représentative de ce film et d’espérer un grand succès. Le film est passé presque directement au cinéma maison. Le résultat n’est pas particulièrement énergique, mais Travolta y livre une performance dramatique sympathique qu’on pouvait à peine soupçonner.

Parlant de performance inusitée, on arrive à The Gambler [Le Flambeur], un drame où Mark Wahlberg se présente comme un professeur d’université ayant de sérieux problèmes de jeu. Le casting semble initialement incongru : Wahlberg est le prototype même de l’acteur col-bleu. Le voir discourir sur l’état de la littérature est étrange… mais le film (un remake d’un film des années 1970) a tôt fait d’insister sur sa dépendance suicidaire au jeu et de se concentrer sur la façon dont il ne cherche pas vraiment à se sortir du pétrin. Malgré une performance courte mais remarquable de John Goodman en usurier, l’aspect suspense des magots pariés durant le film n’est qu’un arrière-plan. Le film s’intéresse nettement plus à une étude de personnage. C’est une surprise agréable, que ni la persona de Wahlberg ni un court résumé du film ne laissaient présager. The Gambler a obtenu de tièdes critiques et n’a pas vraiment fait fureur en salle.

Les trois derniers films mentionnés ont en commun des acteurs ayant unepersona bien établie, tentant de sortir un peu de leur carcan habituel. Les studios hollywoodiens, soucieux de traiter avec des données connues et prévisibles, ne récompensent pas de tels écarts. L’acteur peut bien choisir ses projets selon ses passions artistiques, mais rien ne dit que le résultat bénéficiera de l’appui de la puissante machine de marketing à la disposition des studios. (Avouons que l’impact décevant de ces trois films n’aide en rien.) L’acteur est moins important que la persona projetée à l’écran, surtout quand le studio a le choix entre publiciser ces caprices ou les envoyer directement au cinéma maison…

Il n’est pas dit que Hollywood récompensera nécessairement des extensions de persona établie. Prenons pour exemple Jennifer Lopez, qui joue un rôle assez familier dans The Boy Next Door [Le Garçon d’à côté] : la jolie femme mise en danger par un homme sans pitié. Entre The CellParker et (surtout) Enough, ce n’est pas un territoire inconnu pour elle. Malheureusement, le film lui-même semble toujours dépendre de la facilité. Le scénario est éminemment prévisible (un sympathique jeune homme se révèle rapidement un dangereux psychopathe prêt à tuer ce qu’il ne peut pas avoir). La progression dramatique de l’intrigue est calquée sur une formule familière, les péripéties délirantes sont plus divertissantes que crédibles et le tout se solde par un affrontement tiré de thrillers de bas étage. Si le film a connu un quelconque succès au box-office (à 35 millions de dollars, c’est le film le plus lucratif des cinq présentés ici), c’est surtout parce que de modestes recettes ont réussi, malgré les critiques sévères, à excéder un budget de production encore plus limité.

En revanche, même une réussite modeste peut s’avérer une déception pour Lopez, vedette multimédia qui compte de nombreux succès à son palmarès. Elle est la coproductrice et vedette incontestée du film, et donc étroitement associée à son succès ou à son échec. Lopez, qui approche la cinquantaine, risque-t-elle d’être victime de la tendance anti-vedettariat qui semble s’imposer ? Espérons de meilleurs jours pour elle : quand les chiffriers détermineront si elle est toujours une actrice en mesure de rapporter des profits, un résultat tel The Boy Next Door ne sera guère probant…

 

Frissons d’outre-mer : la filière britannique

Quand on est las des formules hollywoodiennes, il est tentant de parcourir le monde en quête d’alternatives. Quoi de mieux que de nouveaux points de vue, des approches différentes, des univers allant au-delà des frontières américaines ? Une des destinations outre-mer les plus accessibles reste le Royaume-Uni. Non seulement les films britanniques partagent-ils une langue commune avec Hollywood, les Nord-Américains ont en plus suffisamment de connaissances en culture anglaise pour pouvoir profiter d’une bonne partie des allusions. L’industrie cinématographique britannique connaît sa part de difficultés (la langue partagée avec Hollywood agit régulièrement comme drain de talents et de fonds), mais elle présente souvent des histoires échappant aux présomptions partagées par les grands studios américains.

C’est ainsi que Closed Circuit [Circuit fermé] s’avère un thriller politico-judiciaire qui s’attaque aux impératifs de la rhétorique anti-terroriste. Quand un attentat fait de nombreuses victimes au cœur de Londres, deux avocats doivent défendre les suspects terroristes dans un procès caché au public. Il y a des complications romantiques entre deux avocats (qui ne sont définitivement pas supposés fraterniser), du suspense, des complots, un agent secret infiltré, une journaliste américaine qui meurt dans des circonstances étranges… et, surtout, une conclusion qui pointe carrément du doigt les services secrets anglais, coupables d’avoir consciemment laissé des terroristes aller trop loin et d’avoir tenté de cacher la vérité par la suite.

Closed Circuit est passé inaperçu en Amérique du Nord, mais on y trouvera tout de même de bonnes choses, notamment un couple de protagonistes fort sympathiques (Eric Bana et Rebecca Hall), un suspense croissant, un certain réalisme et quelques prestations remarquées dans des rôles de soutien. Voilà un suspense peu spectaculaire, mais bien ficelé. Mieux encore, c’est un film aux doutes anti-establishment qui reflète une lignée de thrillers britanniques tels Cleanskin ou le téléfilm Dirty War, tous très critiques face au pouvoir détenu par les services secrets anglais. On reparlera un jour des liens entre ces films et le tout aussi british James Bond…

Évidemment, il ne faut pas imputer à l’industrie cinématographique d’un pays entier une unique idéologie. Au royaume du thriller anti-terroriste, on opposera à Closed Circuit le thriller nettement plus conventionnel Survivor [v.o.a.], où Milla Jovovich incarne une agente américaine en poste à l’ambassade de Londres et ciblée par un maître-terroriste aux visées internationales. Lorsqu’elle survit à une explosion ayant anéanti le reste de son équipe, elle est accusée du crime, pourchassée par les autorités et finit par remonter le fil de l’intrigue à temps pour empêcher un terrible attentat terroriste.

Le schéma narratif est classique, moyennement bien exécuté. Le départ est intrigant, Londres y est bien présentée et il y a un certain plaisir à voir s’affronter Jovovich et Pierce Brosnan dans un rare rôle de vilain, mais le film perd progressivement sa cohérence au fil de son déroulement, pour se solder par un troisième acte new-yorkais invraisemblable et calqué sur de bien meilleurs films. Malgré un bon départ, Survivor se termine de manière bien ennuyeuse, ajoutant en plus un coda qui fait la promotion de l’état d’urgence perpétuel encouragé par les autorités pour justifier une société de surveillance permanente. Il s’agit, sans surprise, d’une coproduction anglo-américaine…

À plus petite échelle, et parlant toujours de coproductions anglo-américaines (car, de nos jours, peu de films à budget même moyen sont exclusivement britanniques), on sera légèrement plus positif au sujet de Good People [v.o.a.], un film à suspense explorant la capacité des gens ordinaires à commettre les pires actes dans des circonstances désespérées. Good People part d’une prémisse toute simple : un jeune et sympathique couple (James Franco et Kate Hudson, dans le rôle de deux expatriés américains à Londres) découvre soudainement une vaste quantité d’argent de provenance suspecte. En moins de quarante-cinq minutes, leurs plus nobles intentions sont réduites à néant : deux gangs de criminels rivaux sont prêts à tout pour récupérer le magot, la police (sous les traits de l’omniprésent Tom Wilkinson) s’intéresse à l’affaire et les protagonistes ne peuvent s’empêcher de dépenser une partie de la somme… Après tout, devant cette opportunité en or, le méfait devient bien tentant…

Affligé d’une cinématographie glauque et d’un rythme un peu mou, Good People s’avère tout de même un petit film potable, nullement spectaculaire, mais généralement satisfaisant. La finale a beau être convenue, elle finit par boucler les intrigues et fournir un peu de feu au film. De plus, la prémisse aura de quoi réjouir les lecteurs d’Alibis qui s’intéressent à ce qui sépare les criminels des « bonnes personnes » ordinaires.

Ceci dit, on ne blâmera aucun spectateur de partir à la recherche d’un peu d’extraordinaire, et mieux encore de films se déroulant dans une réalité qui ne peut exister qu’à l’écran. Malgré ses ratés, Welcome to the Punch [Punch 119] peut satisfaire quelques attentes bien raisonnables.

À première vue, Welcome to the Punch devrait fonctionner sans problème. Réalisé avec un style prenant qui met bien en valeur les dédales en verre bleu des quartiers modernes de Londres, ce thriller policier franc n’hésite pas à transformer James McAvoy en super-policier et à profiter de la menace inhérente à Mark Strong pour en faire un antihéros criminel forcé de s’allier à la justice. Les deux hommes ont clairement accepté ces rôles en pensant qu’ils allaient rehausser leur personamacho (ce qui, pour McAvoy, semble de plus en plus réussi), mais ils ignoraient sans doute que le résultat final tomberait dans l’hilarité inattendue !

Car, alors que le film se déplace dans le port marchand de Londres pour un ultime affrontement, les plans au ralenti où les deux protagonistes grimacent et pompent leurs carabines pour tout décharger vont rapidement du cool au ridicule. Cela n’aide en rien un film qui a déjà, à ce moment, bousillé toute sympathie du public en se complaisant dans une longue séquence ayant pour but la mort d’un personnage sympathique… Welcome to the Punch a beaucoup (trop) de prétentions qui ne parviennent pas à compenser un manque d’humanité. Les images et séquences du film sont magnifiques, mais elles n’appuient pas une vision du monde qui dépasse la supercherie cinématographique.

On préférera peut-être l’approche déroutante de Before I Go to Sleep [Avant d’aller dormir], un thriller intimiste où une femme découvre qu’elle perd la mémoire chaque jour, se réveillant le matin sans aucune idée de ce qu’elle a fait depuis une dizaine d’années. Son mari est là pour l’informer de son état quotidiennement, mais elle a tôt fait de comprendre qu’il lui ment. Quand elle découvre un mémo qu’elle s’est adressé, l’enjoignant de consulter un médecin à l’insu de son mari, le film décolle en pleine paranoïa : qui dit vrai et quels sont les horribles secrets que cache son amnésie ? Nicole Kidman est fort convenable dans le rôle principal, mais ce sont Mark Strong (encore lui !) et Colin Firth (encore lui !), dans un superbe contre-emploi, qui volent la vedette. La conclusion du film est ordinaire, mais le scénario adapte de manière convenable le roman de S.J. Watson et réussit à bien exploiter une prémisse cauchemardesque.

Pour le summum de l’irréalité, on se dirigera avec joie dans les délires hypnotiques de Trance [Transe], un thriller hallucinant mené de main sûre par Danny Boyle. Un commissaire-priseur, interprété par James McAvoy (encore lui !), souffre d’amnésie. Il est impliqué dans le vol d’un tableau et des criminels veulent savoir où il a planqué le butin. Œuvrant avec une thérapeute spécialiste de l’hypnose, le protagoniste finit par découvrir les plus sombres recoins de son cerveau…

Disons-le tout de suite : les événements de Trance ne sont possibles quand dans ce sous-genre raréfié du film à suspense où l’esprit humain est infiniment malléable et susceptible de corruption. Dès que l’on prononce le mot « hypnotisme », il est clair que le réalisme est évacué. Trahisons, amnésie, hallucinations, manipulations et invraisemblances s’accumulent à toute vitesse, si bien qu’il est préférable de voir le film comme un exercice de genre plutôt qu’en tant que scénario visant à conserver un lien avec le réel. Heureusement, l’approche éclectique de Boyle réussit à bien rendre le scénario, ménageant chocs, frissons, titillations et exclamations étonnées. C’est un film montagne russe, et son approche agressive aura de quoi combler l’amateur de polar qui pense avoir tout vu.

Bref, de quoi récompenser ceux qui sont prêts à s’éloigner un peu des sentiers battus pour profiter d’une tradition cinématographique britannique pleine de découvertes. À voir les résultats, le cinéma anglais est en pleine forme – aussi bien en profiter !

 

Bientôt à l’affiche

Qu’est-ce qui s’annonce intéressant en matière de cinéma à suspense ? Anticipons, tout d’abord, la sortie de la prochaine aventure de James Bond (Spectre). Mettons au calendrier la date de sortie des prochains films des réalisateurs Denis Villeneuve (Sicario) et Steven Spielberg (Bridge of Spies). Ricanons à l’idée du thriller-pour-accros-au-cannabis American Ultra, mais restons de glace devant le suspense prévu Everest

En attendant tout cela et ce que ça donnera, bon cinéma !