Camera Oscura 46

Christian Sauvé

Paru en primeur dans les pages d’Alibis 46, printemps 2013

Un étrange détour à la périphérie du cinéma à suspense forme l’épine dorsale thématique de cette édition de Camera oscura: le thriller comme étude de personnage ou bien comme manière de décrire une sous-culture, quelques tentatives d’intégrer des enjeux presque fantaisistes dans un contexte narratif contemporain et la réinterprétation audacieuse d’un personnage iconique. De quoi se questionner sur le véritable rôle du cinéma sombre…

La périphérie du genre: personnages poussés à bout

Le thriller, c’est bien connu, peut être servi avec plusieurs sauces. Films à suspense cinétiques, politiques, juridiques, comiques, romantiques, psychologiques… le thriller s’adapte aux autres genres, transcende les époques et sert souvent d’additif structurel à d’autres types d’intentions narratives. Entre autres variétés, joindre les méthodes du suspense à une étude de personnage peut aider à rendre le résultat final plus accessible… et à rejoindre un plus vaste public.

Exemple parfait: Arbitrage [v.o.a.], un drame dans lequel un homme d’affaires puissant est soudainement confronté à une panoplie de crises personnelles. Richard Gere y incarne avec finesse le rôle d’un multimillionnaire new-yorkais à la fois charmant et repoussant, habitué à obtenir ce qu’il veut malgré les entorses morales ou légales que cela implique. Au cours du film, tout se met à basculer autour de lui: un investissement manqué menace l’entreprise qu’il espère vendre à un autre. Sa fille, partenaire d’affaires, commence à s’interroger sur quelques irrégularités financières. Puis une balade en automobile avec sa maîtresse tourne à la tragédie lorsqu’il s’endort au volant, emboutit un arbre et cause la mort de sa compagne. Il parvient à s’éloigner de la scène de l’accident, mais le reste du film décrit ses tentatives pour échapper à l’enquête subséquente et aux soupçons de son entourage. Heureusement, il a des avantages de son côté, à commencer par sa bonne réputation et de l’argent en banque…

Après un certain silence depuis quelques années (Camera oscura l’avait plus récemment mentionné sans enthousiasme comme ripou dans Brooklyn’s Finest), Gere réaffirme avec Arbitrage qu’il demeure un acteur remarquable. Nominé à juste titre pour un Golden Globe pour sa prestation, il porte sans difficulté le film sur ses épaules. Son personnage possède tous les avantages du monde et aucun des scrupules qui limitent les gens ordinaires. Il manipule, il paie, il cajole, il exploite son réseau social et a depuis longtemps fait la paix avec ce qu’il doit commettre pour conserver sa position. Ceci dit, Arbitrage est nettement plus intéressant comme étude de personnage que comme film à suspense criminel: les éléments policiers du film semblent ajoutés à contrecœur, reposant sur des coïncidences et des actions presque inexplicables, si ce n’est leur nécessité de démontrer l’ambiguïté morale du protagoniste.

On trouve donc Arbitrage près des frontières d’un film de genre. C’est un rappel utile qu’un thriller n’a pas à être exclusivement centré sur le dévoilement d’une intrigue, mais on ne se laissera pas berner par un simple synopsis… car le suspense est ici employé comme charpente. On colle des scènes sur cette charpente, et une personnalité fictive se dévoile et montre comment elle se comporte sous pression. Ce n’est pas une mauvaise chose, surtout lorsqu’on se laisse emporter par le rythme du film et le regard posé sur ces one-percenters vivant loin au-dessus des tracas de la masse.

(Entre parenthèses, on soulignera la percée historique d’Arbitrage en matière de mise en marché: destiné à un public d’adultes qui préfèrent rester à la maison, le film a été mis en disponibilité vidéo le jour même de sa modeste sortie en salle. Le pari a porté ses fruits: si le box-office du film a plafonné à huit millions de dollars, les recettes vidéo-sur-demande ont été de quatorze millions en quatre mois[1]. Pour un film doté d’un budget relativement bon marché de douze millions, ce type de succès a de quoi intriguer et créer un précédent.)

On fera certainement des rapprochements entre Arbitrage et Flight [Vol], un drame mettant en vedette Denzel Washington en pilote d’aviation civile qui réussit, malgré des problèmes d’intoxication affligeants, à sauver un vol condamné à la catastrophe. L’essentiel du film étale les conséquences de l’hédonisme débridé du protagoniste et le déroulement d’une enquête qui pourrait le mettre en prison pour longtemps. De tels enjeux ne relèvent habituellement pas du thriller: Flight demeure une étude dramatique de personnage, franchement destinée aux spectateurs plus matures. Le propos principal du film n’est pas dépourvu de suspense, mais celui-ci a tendance à être fortement internalisé: est-ce que le protagoniste pourra se débarrasser d’une vie de mensonges, ou se contentera-t-il de suivre à nouveau la voie de la moindre résistance qui a caractérisé l’essentiel de sa vie? Washington brille comme antihéros: pour son interprétation audacieuse de ce personnage tellement amoché, il a récolté à juste titre une nomination aux Oscars.

Si Flight est le type de drame intimiste rarement diffusé à aussi grande échelle dans un univers cinématographique où le spectacle règne, il ne faut pas être particulièrement surpris de voir que la séquence de suspense aérien qui forme le déclencheur de l’action du film est réalisée de main de maître par le réalisateur Robert Zemeckis. Chaque détail technique est méticuleusement mis en place pour terminer le premier acte du film avec un grand coup d’éclat et cette séquence explique en partie pourquoi Flight a profité d’un bon battage publicitaire – les images dramatiques meublant les bandes-annonces, les mécanismes du thriller aérien fournissant l’hameçon pour attirer les foules en salle.

Une fois l’épisode inquiétant du vol passé et le danger terminé, le spectateur n’est convaincu que d’une chose: le protagoniste est quelqu’un d’exceptionnel, et il est impératif de rester à l’écoute du film pour savoir ce qui lui arrivera. L’amorce narrative étant ainsi fermement accrochée pour former la charpente sur laquelle les difficultés dramatiques du protagoniste sont érigées, le reste du film peut se permettre un rythme plus lent alors que les complexités du personnage et son lent périple moral sont exposés plus en détail. Le suspense intellectuel remplace la tension viscérale de l’épisode aérien, et si le dénouement du film est d’une quiétude superficielle, il fait ressortir une accumulation complexe de complications émotionnelles sous-jacentes. Si par suspense on veut dire une impulsion irrésistible de savoir ce qui va se passer, alors Flight trouve aisément sa place dans cette chronique.

La périphérie du genre (2): sous-cultures exposées

Ailleurs aux périphéries du genre, on trouvera un autre type de film qui n’a aucun scrupule à utiliser les outils du thriller pour atteindre un objectif bien différent du simple divertissement à suspense: décrire avec affection une sous-culture branchée.

Les amateurs de polars écrits savent bien que pratiquement n’importe quelle sous-culture ou n’importe quel intérêt spécialisé peut s’avérer un terrain propice pour un meurtre-mystère. (Voir les authentiques Death by Sudoku, Bound for Murder: A Scrapbooking Mystery, Killer Crullers: A Donut Shop Mystery, etc.) Quoi de mieux pour exposer les dessous d’une sous-culture que d’y situer une sombre histoire criminelle? La même constatation s’applique aussi à l’univers du thriller cinématographique, et les exemples de l’appétit d’Hollywood pour profiter des intérêts du public adolescent sont légion: Point Break, xXx, Torque, BMX Bandits, voire Breakin’ 2: Electric Boogaloo et ainsi de suite.

Mais ce sous-genre de film vient en deux sous-saveurs: le produit fait à Hollywood, et celui fait à très petit budget, souvent par les adeptes enthousiastes de la sous-culture eux-mêmes. Au sujet de la course automobile underground, par exemple, Hollywood a livré The Fast and the Furious, alors que l’authentique scène angeline a contribué au lamentable Quattro Noza/Streets of Legend. Contre-intuitivement, les productions hollywoodiennes demeurent généralement plus satisfaisantes que les productions plus fidèles aux sous-cultures en question… même si l’artifice pue au nez. Budget et expertise technique expliqueront rapidement le phénomène, tel qu’illustré par une paire récente de films.

Dans un registre bien conventionnel, le film Premium Rush [Course Express] exploite sans vergogne le cachet cool des messagers à vélo de Manhattan. Ces casse-cou, explique-t-on avec une admiration pantoise, livrent des items essentiels sur une île où ils sont la cible de tous. Ne pouvant se fier qu’à leurs vélos et leurs réflexes, ils travaillent pour un salaire de misère, l’admiration de leurs pairs et la liberté sans compromis. C’est Joseph Gordon-Levitt qui incarne le meilleur de ces chevaliers modernes, un étudiant en droit défroqué qui préfère le style de vie de messager. Appelé à transporter un humble billet d’un bout à l’autre de Manhattan, il se trouve rapidement confronté à un policier corrompu et impliqué dans une sombre histoire. Coincé entre criminels et policiers, pourra-t-il mener à bien sa mission?

Évidemment, on ne regarde pas Premium Rush pour le scénario autant que pour l’aperçu de l’univers apparemment grisant des courriers à vélo. Ceux-ci sont tellement cool qu’ils s’esclaffent après avoir foncé dans une porte automobile ouverte, s’entraident au moindre signe de danger et n’ont comme seul défaut qu’un sain esprit de compétition. Les moments les plus amusants du film sont ceux où sont graphiquement expliquées les conséquences dangereuses des choix à faire en fractions de seconde à chaque intersection… car en vélo, tout peut devenir un obstacle mortel.

D’un strict point de vue ludique, Premium Rush tient la route suffisamment longtemps pour ne pas trop décevoir, en autant que l’on ne commence pas à se poser trop de questions. Le scénariste/réalisateur David Koepp, pourtant vétéran de nombreux meilleurs scénarios, préfère s’en tenir aux évidences et manipuler l’intrigue pour offrir un maximum d’occasions de démontrer les talents des cyclistes-protagonistes. À cet égard, les séquences d’action de Premium Rush sont acceptables mais sans plus… un constat qui s’applique également au reste du film. En tant que protagoniste, Gordon-Levitt s’en tire bien et redore ainsi son image de vedette montante. S’il y a lieu de remettre en question l’image glorifiée de la sous-culture ici présentée, on comprendra que cela va dans l’ordre des choses… et que Hollywood ne peut s’empêcher d’améliorer la réalité.

De plus, il faut considérer l’alternative: des films produits par des cinéastes dont l’engouement pour la sous-culture dépasse de loin les compétences cinématographiques. Camera oscura a déjà parlé, dans sa onzième livraison, du film à très petit budget Extreme Heist/Wicked Game, fait par des cascadeurs pour démontrer leurs talents: de superbes cascades dans un film minable. Dans la même veine, voici maintenant Freerunner [v.o.a.], pour ceux que la course urbaine enthousiasme, mettant en vedette quelques stars du sport.

En fait, peut-être est-il plus exact de dire que les moments intéressants de Freerunner sont sabotés par l’exécrable réalisation du film. Alors que des coureurs urbains sont contraints de participer à une course mortelle au profit de riches milliardaires, leurs cascades casse-cou sont mal captées par une caméra constamment sautillante, noyées dans une cinématographie fade et sans couleur, mises hors contexte par un scénario sans grand enchaînement logique et exécutées par des acteurs plus compétents en course qu’en art dramatique. La première demi-heure de Freerunner est pénible à regarder, l’intérêt ne se haussant d’un cran qu’au moment où est expliquée avec un brin de folie toute la prémisse ridicule. Le reste du film profite d’un certain rythme narratif, bien que rien ne vienne excuser les limites évidentes du budget ou des talents défaillants du réalisateur.

Mais l’essentiel n’est pas de pointer du doigt l’incompétence de Freerunner autant que d’illustrer richement que Hollywood, malgré sa tendance à exploiter des sous-cultures à son avantage, malgré sa tendance à polir la réalité, malgré sa tendance à tout réduire à une structure de trois actes aux formules préétablies, a néanmoins la capacité de livrer des divertissements compétents. Des amateurs même bien intentionnés n’ont souvent pas les moyens, pas les talents, pas l’expérience requise pour transformer leur passion en divertissement accessible à ceux qui ne font pas déjà partie des adeptes de cette sous-culture. On notera aussi que la structure de thriller n’est pas nécessairement un coup sûr pour maintenir l’intérêt du public: Premium Rush a des enjeux beaucoup plus ternes que Freerunner, mais parvient à satisfaire en les exécutant mieux. C’est à son plus débile que Freerunner est à son meilleur, mais le film ne réussit pas à répondre aux attentes les plus élémentaires d’un film de cet acabit. Dans le genre franc-coureur, on préférera nettement Banlieue 13, produit par le très hollywoodien Luc Besson.

Aucune surprise, alors, si Premium Rush est disponible un peu partout, alors que Freerunner demeure un produit quasi confidentiel.

Que ceux qui maudissent Hollywood prennent conscience qu’il y a souvent bien pire tapi hors de ses frontières…

L’illusion du réalisme

Parler sérieusement de cinéma finit invariablement par nous amener à des considérations fondamentales sur la dose appropriée de réalisme en fiction, et comment la crédibilité d’une œuvre de genre est établie. L’infâme « formule » hollywoodienne, après plus d’un siècle de perfectionnements, privilégie toujours la satisfaction dramatique au réalisme: les événements s’enchaînent dans un ordre clair, les éléments de l’intrigue s’emboîtent nettement, les images vivides se concentrent sur les détails essentiels et les protagonistes sont aussi vertueux que les vilains sont détestables. Le réalisme n’est pas seulement optionnel; il est découragé dès qu’il menace l’harmonie dramatique. La tendance des genres à s’enfermer dans une formule confortable ne fait rien pour changer les choses. Mais on ne peut nier qu’un peu de réalisme bien manipulé peut améliorer la crédibilité d’un film, voire même enrichir un scénario simpliste. Trois films récents viennent illustrer cette possibilité.

On ne passera pas beaucoup de temps à discuter du premier, The Dark Knight Rises [L’As cension du chevalier noir], étant donné qu’il s’agit d’un film de superhéros mettant en vedette Batman et super-vilains assortis, et qui présente donc plus d’intérêt pour notre revue-sœur Solaris que pour les amateurs purs et durs de polars qui lisent Alibis. Si The Dark Knight avait été favorablement accueilli comme étant un film d’intérêt par les amateurs de fiction criminelle dans les pages de Camera oscura 28, The Dark Knight Rises n’a pas autant de crédit. L’intrigue a beau concerner une mégapole mise en état de siège par un mécréant doté d’une bombe nucléaire, la thématique du film s’interroge surtout sur le rôle du superhéros dans un monde plutôt similaire au nôtre. Comme dans les deux autres films de la trilogie du réalisateur Christopher Nolan, The Dark Knight Rises privilégie les repères communs et minimise les éléments les plus fantaisistes de l’univers de Batman. Ici, la présence de la CIA, d’un stade de football, d’un politicien américain vient ancrer le film dans une réalité tangible. L’aspect superhéroïque des personnages est amorti (Bruce Wayne a clairement subi les conséquences des coups reçus en tant que Batman) et l’accent mis sur des enjeux thématiques traitant de classe sociale et de révolution populiste fait en sorte de rehausser la crédibilité du film. Le contraste entre les films Batman de Nolan et ceux de ses prédécesseurs (Batman & Robin, en particulier) est choquant et instructif: les excellentes critiques récoltées par Nolan n’ont pas manqué une occasion de louanger le retour vers la crédibilité du personnage; on notera un accueil similaire réservé à Skyfall, le plus récent James Bond, dont nous parlerons plus loin.

Dans un même ordre d’idées, il a été impossible de contempler le succès de la série Jason Bourne sans constater qu’il s’agissait là aussi d’un retour au réalisme pour les films d’espionnage devenus de plus en plus fantaisistes: cinématographie cinéma-vérité, couleurs fades, petites doses d’héroïsme sans spectacle et paranoïa tous azimuts reflétant l’air du temps. Matt Damon ayant décidé qu’une trilogie était suffisante pour lui, The Bourne Legacy [L’Héritage de Bourne] continue l’épopée en s’intéressant à un autre agent secret malmené par ses supérieurs. Ici, c’est Jeremy Renner (un acteur en voie de devenir un habitué de Camera oscura depuis des présences remarquées dans The Hurt Locker, The Town et Mission Impossible: Ghost Protocol) qui joue le rôle d’un soldat devenu agent secret, aux capacités physiques et mentales augmentées par l’ingestion régulière de drogues spéciales.

The Bourne Legacy débute au milieu des événements de The Bourne Ultimatum alors que le dévoilement des programmes clandestins exposés par Bourne contraint les autorités à éliminer définitivement leurs agents, à coup de drones aériens tueurs s’il le faut. Notre protagoniste échappe aux explosions mais se retrouve confronté à un problème vexant: sans ses drogues, il redeviendra physiquement faible et intellectuellement arriéré au point d’être en danger mortel. S’alliant à une scientifique travaillant sur le projet, il va tenter d’assurer sa survie… tout en échappant au gouvernement américain à ses trousses.

The Bourne Legacy fait réaliser jusqu’à quel point une prémisse jadis science-fictionnelle (le surhomme augmenté artificiellement) peut devenir crédible avec une approche réaliste et un peu de jargon. Même les biologistes ne rouleront pas des yeux alors que l’on explique la façon dont la biochimie du protagoniste a été modifiée[2]. Comptant sur un scénario qui exploite sans vergogne le nec plus ultra du monde clandestin contemporain (drones aériens armés, surveillance omniprésente, attitude antiterroriste prenant le dessus sur les libertés civiles) et une réalisation sobre qui ne perd pas son temps en artifices, tout mène à un film crédible qui s’avère clairement un produit de son temps. La présence au générique d’acteurs de bon calibre tels Rachel Weisz (en scientifique de plus en plus certaine qu’elle est sur une liste d’élimination) et Edward Norton (en antagoniste compétent convaincu de la justesse de sa place comme « mangeur de péchés ») ne font que rehausser le poli du film.

Chemin faisant, il est facile de se laisser séduire par cette impression de surface pour ignorer que The Bourne Legacy est un film au scénario assez mince. Un résumé de l’intrigue passerait l’essentiel de son temps à couvrir la première moitié du film (en relevant tout de même favorablement l’inter-jeu des intrigues du film précédent et de celui-ci) avant de résumer la deuxième moitié en quelques lignes lapidaires se résumant à « une longue poursuite s’ensuit ». De plus, il est clair que The Bourne Legacy ne livre qu’un prologue à ce qui sera sans doute une trilogie pour Renner: la conclusion ne fait que suggérer d’autres affrontements entre supersoldats. En attendant le prochain volet, on montrera le film du doigt comme étant une évidence convaincante qu’il est possible de renforcer la crédibilité d’intrigues de genre à l’aide de repères mentionnés dans les actualités.

Un autre bon exemple du procédé peut être aperçu au fil d’End of Watch [La Force de l’ordre], un drame policier qui mélange cinéma-vérité à un examen terre à terre du métier de deux policiers du LAPD pour rendre crédible une intrigue forte en éléments invraisemblables. Tout débute alors qu’un patrouilleur commence à filmer son travail pour un projet de classe; le ton caméra subjective étant ainsi donné par les quelques premières minutes du film, personne ne se formalise que le reste soit filmé nerveusement avec une caméra à l’épaule qui nous met dans le vif de l’action.

Les amateurs de drames policiers angelins dotés d’une longue mémoire remarqueront que le film est scénarisé et réalisé par David Ayer, un spécialiste du LAPD qui nous avait proposé des œuvres telles Training Day, Dark Blue, S.W.A.T. et Street Kings – bref, la majorité des drames policiers angelins des dix dernières années! Mais deux différences cruciales font que End of Watch se démarque: de un, la réalisation s’éloigne rarement de la réalité telle que perçue par ses deux protagonistes, créant un effet nettement plus intimiste que l’approche objective des autres films. Deuxième différence plus marquante: il ne faut pas chercher trace de policiers corrompus dans End of Watch, qui s’avère être un exposé sympathique du travail des patrouilleurs chargés de maintenir la loi et une forme d’ordre dans les infâmes quartiers défavorisés du South Central L.A. Après avoir montré le LAPD sous son pire jour dans ses autres films, Ayer profite d’End of Watch pour s’intéresser à deux policiers ordinaires faisant leur travail, partageant des conversations insignifiantes et craignant pour leur survie au moment même où ils doivent assurer la sécurité de leur famille. Lorsqu’ils se frottent à de dangereux caïds mexicains, les choses se compliquent…

Et c’est là que les prestidigitations de la réalisation d’End of Watch deviennent intéressantes si on les compare aux rouages de son intrigue. Car nos protagonistes s’avèrent des superhéros. Au cours du film, ils s’engagent dans une poursuite automobile victorieuse, récoltent le respect d’un truand en le tabassant, sauvent des enfants d’une mort certaine, exposent une plaque tournante du trafic d’êtres humains, empêchent la mort d’une collègue aux mains d’un criminel déchaîné, découvrent un entrepôt de drogues et se voient personnellement ciblés par un cartel. Pas exactement des policiers ordinaires…

D’où l’intérêt de l’impression laissée par la réalisation du film, qui réussit à intégrer cette succession frénétique d’événements à l’aide d’un tissu connectif d’apparence beaucoup plus réaliste. Ayer laisse à ses deux acteurs (Jake Gyllenhaal et Michael Peña, ce dernier étant particulièrement sympathique) le luxe d’enchaîner les conversations tangentielles, de s’intéresser à leur vie domestique, de donner un aperçu de la vie au poste (y compris la paperasse à remplir) et de méditer sur la nature de leur travail. Le résultat est un drame policier efficace, convaincant malgré une série de coïncidences pourtant invraisemblables. Il aurait été facile d’imaginer une intrigue similaire réalisée de manière beaucoup plus tonitruante, avec cascades impressionnantes et cinématographie grandiose. Mais ce n’est pas le choix fait par End of Watch, et le résultat a de quoi instruire sur la relation harmonieuse que le réalisme accru peut entretenir avec les nécessités dramatiques.

Permis de tuer le cliché

La parution d’un film de la série James Bond est toujours attendue par Camera oscura, mais les circonstances entourant la parution de Skyfall [007 Skyfall] avaient rehaussé les attentes. Vu le cinquantième anniversaire de la franchise, le film se devait d’être à la hauteur de cet anniversaire d’or. Le défi était d’autant plus crucial que le film précédent, Quantum of Solace, avait déçu de nombreux spectateurs, surtout après le renouveau réussi de Casino Royale. Est-ce que la troisième prestation de Daniel Craig dans le rôle iconique de l’espion britannique allait reprendre le droit chemin?

L’embauche du réalisateur Sam Mendes, mieux connu pour des drames intimistes, avait laissé plus d’un commentateur incertain. Heureusement, le visionnement du film démontre la justesse de sa sélection: Skyfall se veut une exploration approfondie du personnage de Bond, à temps pour renouveler le mythe en attendant les prochains films. De façon inhabituelle, l’intrigue ne parcourt pas beaucoup le monde, préférant surtout rester en Grande-Bretagne pour composer avec des enjeux nettement plus personnels que les autres films de la série. Non seulement un Bond convalescent doit-il réfléchir à ses propres failles, mais il doit le faire alors que sa patronne M est directement aux prises avec un ennemi mû par la vengeance. C’est une étude de Bond autant qu’une célébration, et les fans seront rassurés d’apprendre que Skyfall réussit autant à présenter un divertissement populaire qu’à explorer certaines ramifications plus sérieuses du personnage. Si Bond réintègre graduellement sa formule (Monneypenny et Q sont de retour!), il le fait dans un contexte où sa déconstruction mène à une reconstruction délibérée.

Chose certaine, les critiques ont été élogieuses au sujet de ce vingt-troisième film de la série, plusieurs assignant des notes parfaites au film et certaines allant même jusqu’à déclarer qu’il s’agissait d’un des meilleurs de l’histoire de Bond. L’apport de Mendes dépasse de loin les espérances. On retrouve dans Skyfall autant de séquences d’action d’une fluidité remarquable que de moments subtils qui ne seront saisis qu’à un deuxième visionnement. L’hommage au passé de Bond est digne d’un cinquantième anniversaire, tout en montrant la voie vers les prochains films de la série. Craig continue de faire taire les sceptiques qui avaient décrié son embauche comme Bond, et Judi Dench apporte à M beaucoup plus que la façade classique du personnage-comme-patron. Voici un film qui combine bien action et intelligence, formule et drame, tradition et innovation. Skyfall assure le passage de James Bond au vingt et unième siècle et se hausse au rang des films remarquables de l’année toutes catégories confondues. À ne pas manquer.

Bientôt à l’affiche

Les films qui s’annoncent à l’horizon de Camera oscura ne seront pas nécessairement aussi insolites que ceux qui viennent d’être recensés dans cette chronique, mais ils promettent leur part de charmes particuliers. Les férus de thrillers d’envergure mondiale seront ravis d’apprendre que pas moins de deux films au sujet d’attaques terroristes sur la Maison Blanche (Olympus has Fallen et White House Down) prendront bientôt l’affiche. Les nostalgiques des sous-marins nucléaires de la Guerre froide auront Phantom à se mettre sous la dent. G.I. Joe: Retaliation et Fast & Furious 6 sauront rejoindre les fans des films de leur série respective, alors que les admirateurs de Jason Statham auront de nouveau l’occasion d’apprécier le travail de l’acteur dans Hummingbird. Pendant ce temps, les spectateurs plus blasés préféreront s’intéresser à Pain & Gain, un modeste thriller à petit budget mené à contre-courant par le tonitruant réalisateur Michael Bay.

En attendant de voir les résultats, bon cinéma!

 

1 Voir http://www.hollywoodreporter.com/news/sundance-how-arbitragesvod-gamble-412594

2 Voir http://www.wired.com/underwire/2012/08/bourne-legacy-gene-doping/