Camera Oscura 41

Christian Sauvé

Exclusif au volet en ligne (Adobe Acrobat, 750Ko) d’Alibis 41, hiver 2012

En matière de cinéma sombre, l’automne 2011 aura été riche en quantité avec près d’une douzaine de titres d’intérêt. Mais la qualité, elle, se fit plus rare. Une bonne partie des films de la rentrée de septembre n’a fait lever ni les foules ni provoqué les applaudissements. Loin de redorer le blason du jeune Taylor Lautner, Abduction semble avoir démontré ses limites comme acteur ; le remake Straw Dogs n’a guère éclipsé l’original ; et Machine Gun Preacher est à peine paru au cinéma avant de disparaître dans les limbes de l’attente de la sortie vidéo. En revanche, d’autres films se sont distingués… parce qu’ils étaient plus intéressants que prévu, parce qu’ils apportaient un peu de profondeur à un genre connu ou bien parce qu’ils semblaient directement faire référence aux actualités du moment. Alors : qu’est-ce qui a fonctionné ? Qu’est-ce qui mérite d’être examiné du plus près ?

Grand doublé Gosling

Camera oscura préfère discuter des films selon leur genre, leur thème, leur impact ou leur approche… et non parce qu’ils partagent une vedette commune. Mais le hasard fait parfois bien les choses, surtout quand un acteur tient la vedette dans deux films de genre à moins de trois mois d’intervalle. C’est ainsi que la chronique braque ses projecteurs sur Ryan Gosling, tête d’affiche non seulement de Drive, un des films les mieux accueillis de 2011, mais aussi de The Ides of March, un thriller politique qui a également récolté des louanges.

Gosling n’est pas étranger à ce succès. Acteur sérieux, sa feuille de route éclectique a fait de lui tantôt un héros romantique légendaire (The Notebook), tantôt un néonazi (The Believer), en passant par un introverti mal adapté (Lars and the Real Girl). Chemin faisant, il a également joué un jeune meurtrier dans Murder by Numbers et, de façon mémorable, un jeune avocat donnant la réplique à Anthony Hopkins dans le thriller juridique bien accueilli Fracture. Après une pause, il est revenu en force sur les grands écrans en 2010-2011 avec une série de films très différents… dont deux qui tombent à nouveau dans la lunette d’approche de Camera oscura.

CouvertureC’est lui qui tient la vedette dans Drive [Sang-froid], un film qui, à première vue, ne pourrait faire autrement que d’être destiné aux lecteurs d’Alibis. Adapté du court roman néo-noir de James Sallis, Drive raconte les aventures d’un jeune homme qui travaille comme cascadeur hollywoodien et mécanicien le jour, et comme conducteur pour des affaires douteuses la nuit. Soucieux du bien-être de sa voisine de palier, le protagoniste-sans-nom se retrouve impliqué dans une affaire qui tourne très mal et se voit forcé d’affronter les chefs de la pègre locale. On y retrouve des poursuites automobiles, des fusillades sanglantes, un important magot convoité par tous, et un héros impitoyable qui n’hésite pas à éliminer les menaces qui pèsent sur lui et sur ceux qu’il protège. Entre les mains de la plupart des scénaristes et réalisateurs œuvrant présentement à Hollywood, ce film n’aurait guère pu être autre chose que du série B réchauffé.

Mais c’est sans compter la singulière vision du scénariste Hossein Amini et surtout celle du réalisateur Nicolas Winding Refn, qui ont décidé d’emprunter une voie beaucoup moins fréquentée pour donner vie au roman de Sallis. Dès les premières minutes, il est évident que Drive sera un film inhabituel. Entre les emprunts stylistiques aux films et la musique des années quatre-vingt, les longs plans soutenus, le rythme lent et le refus d’obtempérer aux conventions du genre, Amini et Refn livrent une œuvre qui, en tentant de réaliser un polar selon des codes cinématographiques plus ambitieux, finit par laisser une impression beaucoup plus distincte qu’un autre simple thriller criminel.

Admirons, par exemple, la séquence d’ouverture, où le protagoniste agit comme conducteur pour un duo de voleurs poursuivis par les représentants de la loi. Dans Drive, échapper à des policiers alertés ne passe pas par des poursuites effrénées et des cascades invraisemblables, mais par un sens impeccable des pauses, des subterfuges et de l’observation. Le conducteur se terre momentanément derrière un camion-remorque, examine les voitures de police qui l’entourent, ne panique pas à la vue des hélicoptères, et finit par terminer sa besogne au milieu d’une foule où personne ne pourra le distinguer. Comparé à des séquences similaires vues dans d’autres films, c’est un rafraîchissement immédiat.

Le reste de Drive est dans la même veine. Le protagoniste parle peu et s’avère décisif lorsque la situation l’impose. Un des moments les plus marquants du film sera sans doute la scène où, coincé dans un ascenseur entre la femme qu’il aime et un assassin qui empoigne son arme, le héros finit par embrasser sauvagement son amie avant de tabasser l’assassin à coups de pied. Passion et violence en un seul moment d’une efficacité brutale et inhabituelle. Pour un film consacré aux automobiles, les poursuites sont filmées de manière presque accidentelle, et ce, même si Drive ne lésine pas sur les éclaboussements de sang pendant et après les moments plus violents.

Si le film semble quémander l’appréciation des publics raffolant de cinéma d’avant-garde, il n’en est pas moins impossible d’en soustraire la trame criminelle. Ceux qui sont familiers avec le roman de Sallis trouveront ici un film à la fois plus violent et plus optimiste que le livre, plus restreint et pourtant moins dense.

Le résultat, faut-il préciser, ne sera pas au goût de tous. Le rythme de Drive est lent, et l’accumulation d’images incongrues donne souvent l’impression d’une production prétentieuse et indulgente. La violence gore semble anormalement repoussante pour ce type de film, et au moins deux images particulièrement dégoûtantes finiront par provoquer de l’hostilité chez une partie de l’auditoire. Les amateurs de genre seront un peu exaspérés de voir le film prendre des minutes à boucler ce qui devrait ne durer que quelques instants, exaspérés aussi de la prétention avec laquelle est menée une intrigue somme toute très familière. Existentialisme et drame criminel ne font pas toujours bon ménage, sauf chez les critiques blasés susceptibles d’être plus réceptifs à ce genre d’expérience que les grandes foules.

Néanmoins, il n’est pas possible d’écarter Drive du revers de la main en prétextant qu’il s’agit de l’œuvre d’un réalisateur qui n’est pas intéressé par le polar dans sa forme pure. Comme Hanna plus tôt en 2011, Drive s’avère un suspense expérimental exécuté selon des codes différents, et qui possède des qualités propres à son audace. Peu de réalisateurs de genre, soupçonne-t-on, auraient eu l’audace de confier le rôle d’un caïd tueur au comédien Albert Brooks, encore moins d’en tirer une performance glaçante. Le film n’est pas bête (le scénario se paie même une allusion non expliquée à la fable du scorpion et de la grenouille) même si le réalisateur est plus soucieux de ses prouesses cinématographiques que des attentes d’une salle venue voir un polar. Drive a l’avantage d’être différent des autres productions, et ainsi de présenter une vision singulière. Qui plus est, Ryan Gosling est tout à fait admirable sous le manteau blanc du conducteur-sans-nom, taciturne et pourtant si expressif. Une bonne partie du film repose sur ses épaules, et il se révèle à la hauteur des attentes.

CouvertureChangeant de style, Gosling est aussi tout à fait captivant comme jeune stratège volubile dans The Ides of March [Les Marches du pouvoir], un thriller politique où il donne la réplique à une foule d’acteurs très bien côtés – en commençant par George Clooney dans le rôle d’un candidat influent. Le tout se déroule durant les campagnes primaires qui précèdent les élections présidentielles américaines. Les candidats démocrates tentent de se distinguer, et Gosling est l’homme sur le terrain qui se démène pour influencer la campagne primaire de l’Ohio. Mais c’est sans compter une liaison amoureuse, une indiscrétion du candidat, des sales trucs des stratèges des autres camps et des jeux de pouvoir compliqués. Comme dans l’essentiel des thrillers politiques, c’est l’intégrité du jeune protagoniste qui est en jeu, ainsi que la façon dont il parviendra à se tirer d’affaire dans une situation où il semble complètement dépassé. Et même s’il parvient à vaincre les obstacles devant lui, quel en sera le prix à payer ?

Clooney (également coscénariste) a la main heureuse comme réalisateur. Le film recrée bien les petits et grands événements qui ponctuent la vie des campagnes politiques, et le scénario est crédible pour ceux qui suivent la politique américaine. On y verra des allusions à quelques candidats récents, mais The Ides of March n’est pas un film à clé. Tout reste dans un registre plus ou moins réaliste (un suicide, aussi regrettable soit-il, représente l’étendue de la violence du film) et la réalisation semble carrément s’adresser aux adultes, par choix de thème mature – l’exercice de pouvoir et les compromis moraux de cet usage – plutôt que par excès de sexe et de violence.

Le résultat fonctionne bien. Les décors hivernaux de Cincinnati n’ont rien de spectaculaire et rehaussent l’impression d’un film qui se déroule dans un monde pas si décalé du nôtre. Entre Ryan Gosling, George Clooney, Marisa Tomei, Paul Giamatti et Philip Seymour Hoffman, le film est également fort en performances remarquables dont le spectateur profitera largement.

Là où l’on souhaiterait un peu plus, c’est dans le propos. La prémisse de base du film, la perte d’innocence d’un jeune stratège politique, semble être la prémisse centrale du thriller politique en tant que genre : une bonne exécution de cette idée ne réussit pas à maquiller qu’il s’agit tout de même d’une intrigue familière. Si vous avez vu City Hall depuis 1996, ou Primary Colors depuis 1998, vous n’avez plus rien à apprendre de The Ides of March. Et vous ne serez pas surpris d’apprendre que le tout se termine sur des funérailles…

Ceci dit, il serait mesquin de ne pas recommander ce film simplement à cause de son manque d’originalité. Il ne faut pas sous-estimer le travail accompli pour bien réaliser un film de la sorte. Les scénarios adultes réalistes ne sont plus monnaie courante au cinéma, et la politique américaine est devenue complexe à un point tel qu’il est presque nécessaire de la sur-simplifier pour être en mesure de la présenter au grand écran. The Ides of March résiste à la tentation de trop en mettre et préfère s’intéresser aux arrière-scènes où une bonne partie des caméras d’actualité n’a pas la patience d’aller fouiller. Impossible de voir ce film et de ne pas penser que Clooney est en bonne voie de réaliser, un jour, un des grands films politiques américains. De son côté, Ryan Gosling semble aussi destiné à un avenir brillant, surtout s’il continue de choisir des rôles frappants tels celui-ci et celui dans Drive. Une chose est certaine, on reparlera de lui dans Camera oscura. La liste de ses prochains projets compte déjà quelques thrillers…

Cinéma populiste

Le cinéma, en tant que forme d’art, n’est pas spécialement lié à l’actualité. Conséquence du lourd et long processus de production nécessaire à la réalisation d’un film, le cinéma ne peut se permettre d’être à la fine pointe de l’actualité. Quand des mois, souvent des années peuvent se dérouler entre l’écriture d’un scénario et la parution du film complété, il est difficile pour un film de faire partie de la conversation du moment. Mais il y a des exceptions sous forme de coïncidences marquantes, la plus connue d’entre elles étant la sortie du film The China Syndrome en 1979, décrivant un accident dans un réacteur nucléaire seulement douze jours avant l’accident de Three Miles Island.

Plus généralement, il arrive que des films profitent de tendances sociales de fond qui peuvent émerger de manière plus aiguë au moment de leur sortie en salle. C’est ainsi que, durant l’automne 2011, les frustrations accumulées depuis la crise financière de septembre 2008 se sont manifestées de manière concrète par l’émergence d’un mouvement de contestation sociale à la grandeur de la nation. « Occupy Wall Street » visait, en partie, à protester contre la mainmise des élites financières sur les institutions gouvernementales ; à questionner la présomption que le libre marché est la solution à tous les maux ; et surtout à contester la concentration de richesse grandissante de la société américaine (où 1 % de la population possède près de 40 % des richesses du pays, d’où le slogan « We are the 99 % »). Bref, à la fin de 2011, les pauvres américains ont osé s’interroger sur la place des très riches.

Par pure coïncidence, deux films liés au domaine du thriller allaient fouiller dans ces frustrations soudainement présentées. Deux films très différents, en fait : une comédie populaire dans laquelle des protagonistes ordinaires vont repiquer leur fonds de retraite des mains d’un riche escroc, et un suspense cérébral dans lequel de riches (et très riches) cols blancs contemplent ce qui sera nécessaire pour éviter la banqueroute de leur banque d’investissement à la suite des revers du marché.

CouvertureLe plus accessible de ces deux films est sans doute Tower Heist [Cambriolage dans la tour], réalisé selon un mode comique qui rend le public instantanément confortable. Mise à jour contemporaine du mythe de Robin des Bois, le scénario n’a rien de bien compliqué : suite à l’arrestation du plus riche résident d’une tour-appartement huppée, les cols bleus qui y travaillent apprennent que leur fonds de pension, géré par celui-ci, semble s’être volatilisé. Revient alors au surintendant de l’édifice (Ben Stiller, dans un bon rôle) de tenter de redresser la situation en faisant appel à ses connaissances. Quand le fraudeur fait la sourde oreille aux revendications, ne reste plus qu’une façon de se faire justice : subtiliser quelques millions de dollars cachés quelque part dans l’appartement de l’escroc…

Le propos est populiste et l’exécution l’est tout autant. Le scénario n’hésite pas à rendre les héros cols bleus sympathiques, et à peindre l’antagoniste (vaguement basé sur Bernie Madoff) comme un criminel arrogant qui mérite tout ce qui lui arrive. La distribution bien étoffée permet un scénario avec plusieurs sous-intrigues, qu’il s’agisse d’un intermède romantique, d’une finale forte en suspense imprévu, ou tout simplement des réparties entre personnages réunis pour le grand coup.

Entre les mains du réalisateur Brett Ratner, Tower Heist s’avère du divertissement grand public assuré, peut-être même son meilleur film depuis After the Sunset en 2004. Le générique laisse une place généreuse à des acteurs aussi disparates qu’Eddie Murphy, Matthew Broderick, Gabourey Sidibe et Michael Peña. Le scénario, situé durant l’Action de grâce américaine, profite de la tradition new-yorkaise de la grande parade Macy’s comme arrière-plan pour une séquence d’action dans les airs, et la diversité ethnique des visages rend fort bien la réalité actuelle de la ville.

Bref, le film s’avère un bon moment pas très demandant. La finale s’effiloche un peu, le scénario ne casse rien et les transgressions sociales des pauvres s’attaquant aux riches demeurent bien punies. (Est-ce utile de se rappeler que le film a tout de même coûté 85 millions de dollars, dont une généreuse partie a bien dû servir à payer les salaires des vedettes aperçues à l’écran ?) La coïncidence de la sortie du film au moment où « We are the 99 % » faisait les manchettes a été une lame à deux tranchants. Si les enjeux de classe étaient bel et bien dans l’esprit des foules, un film aussi bon enfant, opposant pauvre-vertu contre riche-arrogance, s’avère un peu trop simpliste pour être pleinement apprécié dans le contexte actuel. Ironiquement, le mouvement « Occupy » a peut-être rehaussé la conversation au-delà de ce qu’un simple divertissement tel Tower Heist est en mesure de fournir.

CouvertureÀ cet égard, le thriller cérébral Margin Call [Marge de manœuvre] a un peu plus de substance à offrir, même si l’on n’y retrouve pas vraiment de vengeance pour les 99 %. Tout le film se déroule en à peine trente-six heures, et il débute alors qu’un analyste d’expérience (Stanley Tucci, égal à lui-même) est congédié par la banque d’investissement où il travaille. Escorté en dehors de l’édifice, il a à peine le temps de confier des informations à un jeune protégé (Zachary Quinto) et de lui demander de « faire attention ». Intrigué, le jeune prodige examine l’information offerte et se rend compte d’une vérité troublante : la banque d’investissement a de sérieux problèmes de liquidité et risque de faire faillite d’ici quelques jours.

Au fil de quelques réunions avec des individus de plus en plus hauts placés, la situation se confirme : à moins de poser des actions décisives et sans lendemain, la banque devra fermer ses portes. Le puissant propriétaire de la banque (Jeremy Irons, impayable) rappelle à ses employés qu’il y a trois façons de faire de l’argent : « Être premier, être plus astucieux ou tricher ». Les deux dernières options étant déjà peine perdue, c’est un courtier d’expérience (Kevin Spacey, l’air plus vulnérable que d’habitude) qui doit procéder à une « vente de feu » qui aura comme effet non seulement de liquider les actifs de la banque avant que l’on se rende compte de son insolvabilité, mais aussi de noircir sa réputation à tout jamais.

Mais l’intrigue n’est pas la raison d’être première du film, qui profite énormément de dialogues nourris et d’un regard fascinant sur l’arrière-scène des maîtres de la finance de Wall Street, ce 1 % tant critiqué par le mouvement « Occupy ». Leurs premières préoccupations sont à la fois bien humaines et hors de notre expérience ; ils s’inquiètent de garder leur emploi, tout en menant un train de vie qui dépasse de loin ce que le 99 % oserait même désirer. Le scénariste et réalisateur J. C. Chandor profite d’une distribution des rôles étonnante pour capturer des scènes électrisantes… et ce même si le film n’utilise aucun des attributs habituels du thriller. Ici, pas d’armes, de poursuites automobiles ou d’explosions : seulement des conversations et, en arrière-plan, des sommes d’argent inimaginables.

Le résultat n’est certainement pas parfait. Sans doute pressé par les exigences d’un film à très petit budget (selon plusieurs estimés, tout Margin Call a coûté 3,5 millions de dollars – une fraction du salaire de 7,5 millions de dollars d’Eddie Murphy pour Tower Heist), Chandor ose à peine bouger sa caméra ou écourter la durée de certains plans, ajoutant un effet de lourdeur malheureux à la réalisation du film. De plus, la conclusion hâtive laisse sur sa faim, surtout après un tel visionnement fasciné.

Il n’y a qu’à entendre certains de ces « maîtres du monde » s’interroger sur les salaires de leurs supérieurs et réagir à la crise qui les entoure comme des enfants déboussolés pour comprendre une partie des racines de la crise financière de septembre 2008. Margin Call est beaucoup plus intellectuel que populiste, mais n’oublie pas de questionner au passage les valeurs de ces ingénieurs, scientifiques et autres génies prometteurs qui abandonnent des carrières socialement utiles pour se joindre aux drones de Wall Street et ainsi faire beaucoup, beaucoup plus d’argent que dans leurs emplois précédents. Ceux qui restent dans les tranchées de la finance à la fin du film savent pertinemment qu’ils ont fait leur choix, et que la certitude morale des 99 % ne leur appartiendra jamais.

Mieux qu’espéré

Devant tant de questionnements sociaux, reste-t-il un peu de place pour le cinéma comme simple divertissement ? Bien sûr que oui. Il suffit de calibrer ses attentes pour donner la chance au coureur et être agréablement surpris.

CouverturePar exemple, la comédie d’espionnage Johnny English (2003) avait laissé si peu d’impressions marquantes que personne ne s’attendait vraiment à une suite. Les pitreries de Rowan Atkinson dans le rôle-titre ayant laissé indifférents les spectateurs adultes, on ne blâmera personne de préférer éviter Johnny English Reborn [Johnny English renaît], surtout que la bande-annonce promet du pareil au même. Car le film ne s’éloigne pas trop de l’original : English n’est toujours pas un espion particulièrement doué et ses péripéties tiennent plus de la farce que de la satire plus raffinée. Au panthéon Atkinson, on reste beaucoup plus proche du pantomime niais de Mr Bean que des prouesses verbales assurées d’Edmund Blackadder.

Ceci dit, certains moments du film font bonne impression. On remarquera, par exemple, une parodie hilarante de la séquence de parkour de Casino Royale. Ici, un antagoniste multiplie les prouesses d’acrobatie pour échapper à English alors que l’espion, mûr et las des cascades, se contente d’ouvrir les portes, contourner les obstacles et profiter des ascenseurs que le traceur semble ignorer… pour finir par rattraper sa proie avec un minimum d’effort. Un peu plus tard, une poursuite dans Londres présente une chaise roulante suréquipée. Ailleurs, un jeune agent confié à English s’avère ne pas être un prodige capable de corriger les erreurs de son patron. Et c’est sans compter une séquence tout à fait charmante durant le générique de fin qui prouve que si English est un gaffeur sur le terrain, il est un virtuose dans la cuisine. Ces quelques moments ne réussissent pas vraiment à effacer l’impression d’un film plutôt moyen, mais ils l’empêchent de sombrer complètement dans l’oubli. Ils rehaussent l’impression d’une besogne menée de manière adéquate, ce qui est parfois préférable à bien d’autres alternatives.

CouvertureUn constat similaire s’impose pour The Three Musketeers [Les Trois mousquetaires], la plus récente adaptation du grand classique d’Alexandre Dumas. Cette fois, c’est le registre du film d’action qu’adopte le coscénariste/réalisateur Paul W. S. Anderson pour livrer un autre regard sur cette histoire connue. Les amateurs de la série Resident Evil reconnaîtront certainement une série de tics souvent associés à Anderson : séquences d’action nombreuses, rythme effréné, poli visuel, présence imposante de Milla Jovovich, plans au ralenti, fluidité de la caméra dans l’espace, épilogue qui annonce la suite… décidément, nous sommes loin des versions précédentes de la même histoire – surtout quand le film adopte sans vergogne des technologies inventées bien après le règne de Louis XIII dans un choix délibéré d’esthétique steampunk ! Si vous avez déjà souhaité assister à des combats de dirigeables à grands coups de canons au-dessus de la cathédrale Notre-Dame, préparez-vous à être comblé… en trois dimensions !

Reconnaissons qu’une telle interprétation n’est peut-être pas si loin des intentions de Dumas, qui visait à livrer au public de son époque une expérience de divertissement « de cape et d’épée » pas si différente de ce type de film d’action sans prétention que réalise habituellement si habilement Anderson. On sera à peine surpris de constater que, malgré la présence d’effets numériques, de séquences d’action technologiquement sophistiquées, d’anachronismes constants et d’un nombre totalement invraisemblable d’explosions, l’intrigue demeure d’une fidélité amusante aux grandes lignes de la première moitié du roman de Dumas. Si la profondeur des dialogues écope au profit des séquences d’action, eh bien c’est un choix approprié au genre cinématographique choisi. Le tout semble s’imbriquer parfaitement avec le tout récent remake de Sherlock Holmes par Guy Richie.

Le résultat a donc beau échapper aux définitions traditionnelles de « bon film », il n’en demeure pas moins que cette interprétation des mousquetaires offre un plaisir à peu près continu de visionnement. Le scénario n’est pas particulièrement bien écrit, la qualité des acteurs est variable, le film ne fait aucun effort pour aller plus loin que ce qui plaira aux amateurs d’action… et pourtant, en tant que film d’action de série B, The Three Musketeers parvient à atteindre sans peine ses propres objectifs. Alors que le plus récent Pirate of the Caribbean a misérablement échoué au rayon de l’aventure, voilà que The Three Musketeers est prêt à satisfaire des attentes raisonnables. Classons-le donc comme un succès… mais n’attendons pas nécessairement la suite.

Bientôt à l’affiche

La neige tombe, les années se succèdent et le cinéma a ses traditions. Les grands blockbusters conçus pour plaire aux foules s’annoncent pour le bal final de 2011. Entre Sherlock Holmes : Game of Shadows, Mission Impossible : Ghost Protocol et le remake américain prometteur de The Girl with the Dragon Tattoo, le cinéphile hivernal aura eu quelques choix solides à sa disposition. Ils seront accompagnés des prétendants aux Oscars. Remarquons particulièrement Tinker Tailor Soldier Spy, adapté du roman de John Le Carré, et Warhorse de Steven Spielberg. Eh puis, que serait le mois de janvier sans sa part de simples divertissements sans pedigree ni attentes ? Osons espérer le meilleur de Contraband, Haywire, Red Tails, The Grey, Man on a Ledge et, en guise de dessert, de l’adaptation du premier roman de la série Stephanie Plum par Janet Evanovich : One for the Money.

Bonne année 2012 et… bon cinéma !

Mise à jour: Janvier 2012

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