Camera Oscura 39

Camera oscura 39

Christian Sauvé

Exclusif au volet en ligne (Adobe Acrobat, 784Ko) d’Alibis 39, été 2011

Après un hiver chargé en bonnes productions, le printemps 2011 s’avère maigre en cinéma à suspense. Pendant que le calendrier hollywoodien laisse de plus en plus de place aux superhéros et autres favoris de notre revue sœur Solaris, le cinéma sombre attend son tour. Reste quand même une poignée de bons films à voir, et d’autres sources de divertissement à la disposition du cinéphile quand le grand écran n’a rien à offrir.

Vitesse, vision et exécution

Si le nombre de films à suspense connaît des ratés à l’approche de l’été, que l’on se rassure : à voir ceux qui restent, Hollywood n’a pas encore perdu le doigté nécessaire pour présenter des œuvres de divertissement réalisées avec rythme et énergie, peu importe leur familiarité.

CouvertureAprès avoir rayonné durant les années quatre-vingt-dix (en partie grâce aux sept adaptations d’œuvres de John Grisham de 1993 à 1998), le thriller juridique s’est depuis fait beaucoup plus rare. Début 2011, c’est au tour de l’auteur à succès Michael Connelly de voir adapté au cinéma son roman The Lincoln Lawyer [La Défense Lincoln]. L’adaptation cinématographique, sur papier, avait de quoi inquiéter les lecteurs de l’œuvre originale. En tête d’affiche, Matthew McConaughey, dont l’image cinéma-tographique indolente était plus associée au surf et aux comédies romantiques sottes. Saurait-il bien incarner le protagoniste Mickey Haller, avocat de la défense angelin et narrateur cynique d’une sombre intrigue de noir californien ?

C’est donc avec une surprise ravie que, dès les premières minutes de The Lincoln Lawyer, nous voyons McConaughey prendre le contrôle du rôle et du film. Gardant sa chemise et ses cheveux lissés, il s’avère un protagoniste sympathique, astucieux, compétent et parfaitement à l’aise avec le côté moins honorable de sa profession. L’accent sudiste de McConaughey contribue à faire vivre un personnage à la fois décontracté et retors lorsque nécessaire. C’est un avocat au sommet de ses pouvoirs ; peu de chose semble le surprendre ou lui faire peur. Il a tellement raffiné son métier qu’il mène l’essentiel de ses affaires à bord d’une limousine Lincoln, conduite d’un palais de justice à un autre par son chauffeur attitré.

Ses certitudes commencent à s’effondrer lorsqu’il se retrouve engagé pour défendre un riche jeune homme accusé d’agression sexuelle. Il comprend finalement que son client n’est pas un ange, et qu’il a été choisi pour des raisons bien précises. Les lecteurs du roman seront ravis de voir les retournements du livre non seulement bien adaptés à l’écran, mais présentés avec une vigueur indéniable.

Car l’impression dominante est celle d’un film qui parvient à combiner des éléments d’intrigue classiques avec une esthétique moderne, lumineuse et rythmée. The Lincoln Lawyer se laisse regarder avec plaisir, nous plongeant dans une Los Angeles ensoleillée avec ses cours de justice modernes, ses autoroutes interminables et ses classes sociales en choc constant. L’aperçu du travail d’avocat de la défense est bien mené et crédible dans son mélange de cynisme et d’idéalisme. C’est un exemple bien ficelé de ce que la grande machine hollywoodienne peut  réaliser lorsque les bons éléments s’imbriquent harmonieusement.

Connelly en est déjà à son cinquième roman mettant en scène l’avocat Mickey Haller ; on espère bien en voir la suite au grand écran.

CouvertureAu rayon des films rapides et plaisants, on trouvera également Middle Men [v.o.a.], une comédie dramatique criminelle dans laquelle un homme d’affaires des années quatre-vingt-dix se voit happé par l’univers des transactions financières sur Internet. Son travail peut sembler ennuyeux : il s’agit de perfectionner une façon de faciliter les transactions entre visiteurs et administrateurs de sites Web, quelque chose qui n’était décidément pas simple aux débuts de l’Internet. Mais il y a un hic : la nature humaine étant ce qu’elle est, les premiers utilisateurs de ces services s’avèrent être les sites de charmes coquins. Il n’en faut pas plus pour construire une intrigue dramatique familière : un père de famille bien intentionné, graduellement séduit par le vice, coincé par les éléments criminels qui pullulent dans cet univers, qui utilise son astuce pour se sortir du pétrin.

Mais c’est le style de Middle Men qui fait ressortir ce film de la masse. Raconté à l’aide d’une narration ironique, d’un bon choix de musique et de courts clips amusants pour illustrer les propos sur la nature des transactions financières olé olé sur Internet, Middle Men profite d’une cinématographie compétente et d’une variété d’acteurs qui viennent rehausser la qualité de la production – Luke Wilson tient le rôle principal, en plus d’acteurs tels que James Caan, Kevin Pollack et Kelsey Grammer dans des rôles secondaires. Le tout coule bien et se laisse regarder avec un sourire en coin continu, surtout étant donné le sujet parfois osé. (Pour calibrer les attentes : le film se paie une remarquable séquence en plan continu où le protagoniste déambule à travers une orgie, encaissant en chemin une révélation aussi prévisible que cruciale.) L’intrigue « inspirée de faits réels » explique sans doute pourquoi l’innocence du protagoniste semble parfois surfaite. Si le regard sur Facebook dans The Social Network vous avait fasciné, attendez d’aller explorer la genèse des bas-fonds financiers du Web dans Middle Men.

La qualité de Middle Men est d’autant plus surprenante que le film, complété en 2009, n’a fait qu’une très brève apparition au cinéma en 2010, et ce, dans une poignée de villes américaines. C’est en creusant un peu plus dans l’historique de sa production que se révèle un « making-of » aussi intéressant que ce qui est à l’écran. Tel que détaillé dans un article fascinant pour la revue Details (Inside Hollywood’s Greatest Vanity Project), Middle Men est non seulement une adaptation de la vie de Christopher Mallick, c’est aussi une œuvre de vanité : l’homme d’affaires a investi des millions de sa propre fortune pour produire le film… et a pratiquement tout perdu lorsqu’il s’est avéré un échec retentissant au box-office. Mais il y a plus encore, car une recherche Internet sur Mallick révèle des sites accusateurs : mensonges, fraude, vol et plus ! Qui dit vrai ?

Pour le cinéphile, peu importe… car la nature du film est telle que l’on s’amuse, peu importent les circonstances ayant entouré sa conception. Qui a besoin de thrillers juridiques quand la réalité peut inspirer de tels imbroglios ?

La satisfaction avant tout

Il y a autant de façons de plaire à son public qu’il existe de publics, une constatation qui complique d’autant plus le travail du critique : comment évaluer jusqu’à quel point un film atteint ses objectifs, même quand ceux-ci diffèrent de ceux du critique ou du lecteur de la critique ?

CouvertureDans le cas de Hobo With a Shotgun [Sans abris, sans merci], toute évaluation honnête du résultat doit préciser qu’il s’agit d’un film destiné à un public bien particulier. Premièrement conçue comme bande-annonce factice du film de 2008 Grindhouse, cette production canadienne s’adresse à ceux qui raffolent de violence surfaite, d’humour cru et de l’atmosphère d’exploitation de série B-tirant-sur-le-Z.

Alors qu’un vagabond atteint sa destination, il constate que la décadence de la ville dans laquelle il se trouve est omniprésente : drogue, meurtres, prostitution, violence et perversion se succèdent sans pudeur dans les rues, corrompant des âmes innocentes. Pour le vagabond, interprété avec une sagesse étonnante par Rutger Hauer, tout cela n’est initialement qu’une distraction à son rêve d’améliorer son sort. Mais sa tentative de secourir une jeune femme du milieu du crime le mène à un affrontement avec un caïd diabolique, avec toutes les conséquences que l’on imagine.

La caricature de la violence urbaine, de la méchanceté des vilains, de la corruption policière n’a rien de sérieux. Le film s’adresse clairement à ceux pour qui la violence urbaine n’est que prétexte à de nombreuses scènes où le vagabond (à l’aide de sa carabine titulaire) nettoie les rues et remonte la filière criminelle jusqu’au sommet. C’est un film où la décapitation par bouche d’égout, corde et camionnette sert au caïd pour montrer l’exemple, et où il est raisonnable pour une frêle héroïne d’attacher une tondeuse à sa poitrine pour faucher ses adversaires.

Inutile d’espérer des raffinements dramatiques dans une œuvre parodique conçue pour titiller les instincts de base. Dès les premières minutes, le ton est donné : l’image est crue et saturée de couleurs à la manière des films trash des années quatre-vingt. L’esthétique-hommage de Hobo With a Shotgun sera familière à ceux qui se souviennent des films peu recommandables à l’ère des vidéocassettes : musique synthétique, angles de caméra dramatique, performances déjantées d’acteurs moyens, min-ces prétextes qui servent de construction d’intrigue… et la violence, tellement intense, qu’elle en devient comique.

Ceux qui sont déjà prédisposés à penser que la dégénérescence cinématographique est omniprésente verront ici une confirmation de leurs pires préjugés. (Ils seront encore plus enragés de constater que, production canadienne partiellement financée par Téléfilm Canada et tournée à Halifax, leurs taxes ont contribué à l’existence du film…) Mais ceux qui ont grandi à la lumière des mauvais films d’horreur urbains y verront un hommage ironique tout à fait maîtrisé à un genre de films bien divertissant. (Ils seront aussi ravis de voir que leurs taxes ont finalement financé un peu de culture à leur goût !) Quelqu’un a chuchoté « film culte » ? À défaut de rien d’autre, Hobo With a Shotgun parvient sans problème à atteindre ses objectifs.

CouvertureUn constat similaire s’impose pour Fast Five [Rapides et dangereux 5], cinquième production dans une série combinant voitures rutilantes, action pleins gaz et manigances criminelles. Délaissant les courses de rue au profit d’une intrigue d’escroquerie internationale plus étoffée, Fast Five profite surtout d’une réalisation efficace, d’un scénario astucieux et d’une brochette sympathique d’acteurs. Pour faire plaisir aux adeptes de la série, Fast Five va chercher ses personnages dans les volets précédents et les réunit à Rio de Janeiro pour une arnaque spectaculaire qui vise à dérober cent millions de dollars à la pègre locale. Sans surprise, la réalisation du plan passe par un peu de conduite démentielle. Pour compliquer les choses, une équipe de policiers américains est en ville.

Plusieurs bonnes idées entrent en collision pour créer un résultat bien plaisant dans Fast Five. Réunir à l’écran Vin Diesel et Dwayne Johnson est un moment fort pour tous les fervents de films d’action. Situer l’intrigue à Rio est prétexte à une atmosphère colorée et dynamique qui n’est pas sans rappeler la place occupée par Tokyo dans le troisième film de la série. Le scénario parvient également à donner un beau rôle à la douzaine de personnages rassemblés pour l’occasion. Le multiculturalisme militant de la série continue d’être sympathique et, au fil de cinq films, on se surprend même à constater une légère évolution des personnages.

Mais surtout, il y a l’action. La série Fast and the Furious s’adresse d’abord à ceux qui veulent voir des automobiles faire des pleines cascades, et Fast Five parvient à présenter quelques scènes d’action innovatrices, qu’il s’agisse d’un vol ferroviaire ou d’une course démentielle à travers Rio, coffre-fort massif à la traîne. Ceux qui apprécient des séquences jamais encore vues à l’écran seront d’autant plus satisfaits que le réalisateur Justin Lin semble de plus en plus apte à construire des scènes d’action d’une belle fluidité. Le résultat est un cinquième film de série qui, étonnamment, s’avère peut-être le meilleur volet jusqu’ici.

En comprenant les forces de ses prédécesseurs et en visant la satisfaction d’un public bien identifiable, Fast Five s’avère être un succès quasi complet. Il n’ira pas nécessairement chercher un spectateur complètement apathique devant cette combinaison de bolides et de muscles… mais les fans seront comblés, et ils iront certainement voir un sixième volet.

Expériences à demi réussies

Malgré tout le respect que l’on peut avoir pour des œuvres de genre bien réalisées, il est nécessaire d’avouer que la répétition de formules établies peut mener à la stagnation. Les genres narratifs se sont développés au fil d’expériences, conservant ce qui satisfait et laissant tomber ce qui ne fonctionne pas. Mais pour en arriver là, il est nécessaire de faire des expériences, de jouer avec les conventions, de combiner des idées qui ne sont pas nécessairement abordées dans une formule particulière.

CouvertureC’est une des raisons pour lesquelles même une déception comme Hanna [v.f.] peut s’avérer intéressante. Au premier abord, il est possible de penser que le film n’est qu’un autre thriller : s’intéressant à une adolescente exceptionnelle traquée par une agente de la CIA travaillant pour son propre compte pour enterrer une vieille erreur, Hanna renoue avec la formule proie/chasseuse tellement familière. Mais attention, un détail crucial du générique laisse présager que l’expérience risque d’être inusitée : Joe Wright, mieux connu pour des drames très respectables tels Pride and Prejudice et Atonement. Qu’est-ce qu’un réalisateur nominé aux Oscars vient faire dans une œuvre de genre ?

Y apporter sa propre touche, bien sûr. Les spectateurs avertis devraient savoir qu’Hanna est mieux abordé comme laboratoire expérimental où les poncifs du genre sont remis en question. Peu importe la prémisse convenue, les véritables aspects innovateurs se trouvent dans le développement et la présentation du film. Joe Wright mène l’œuvre à la manière de la trilogie Bourne, avec un ton plus réaliste, dur et sombre que la moyenne. Mais il s’amuse en chemin : travaillant à contresens des scènes d’action réa-lisées à coups de plans saccadés, il se paie une bataille présentée en long plan continu fluide. La conclusion du film a lieu dans les ruines inquiétantes d’un parc d’attractions désuet et donne lieu à des moments mémorables. De plus, l’expérience de Wright à mener des acteurs est évidente : Saoirse Ronan est tout à fait crédible en adolescente tueuse, alors que Cate Blanchett s’avère une antagoniste froide et redoutable.

Évidemment, tous les aspects de l’expérience ne fonctionnent pas aussi bien. La bande sonore au son électronique, réalisée par Chemical Brothers, est plus marquante qu’efficace en attirant l’attention sur elle-même et sa nouveauté. Le désir de montrer l’aliénation d’Hanna en l’opposant à des gens normaux s’avère plus irritant qu’autre chose lorsque sa famille d’accueil devient exaspérante. De plus, le rythme du film finit par ressembler plus aux drames historiques de Wright qu’à un thriller efficace.

Ceci dit, le résultat final s’avère tout de même fascinant, surtout pour ceux qui sont en mesure de tolérer des expériences audacieuses. Hanna a au moins le mérite de tenter quelque chose de nouveau, et ce, à un niveau plus que superficiel. Car souvent, les innovations ne sont pas aussi fondamentales que le croient les cinéastes qui claironnent le résultat. C’est dans cette optique que l’on peut considérer Sanctum, une aventure d’exploration mariée à une structure de film d’horreur et tournée en trois dimensions.

Camera oscura n’a pas encore eu l’opportunité de discuter de la vague 3D qui a déferlé au grand écran depuis quelques années : la plupart des films tridimensionnels sont des spectacles de SF ou de fantasy à grand déploiement mieux abordés dans Solaris. Ce n’est pas un secret qu’un des moteurs économiques de la plus récente mode 3D est le désir des studios hollywoodiens de contrecarrer la montée du visionnement à la maison en offrant une expérience unique au cinéma, et de demander un prix d’entrée plus élevé pour le privilège d’une dimension supplémentaire. Considérant les calculs des analystes en box-office, les films de suspense à budget moyen ne sont pas des candidats idéaux pour le tournage stéréoscopique plus compliqué, ou bien pour le processus de conversion post-production par lequel les studios transforment (souvent imparfaitement) des films tournés de manière traditionnelle en produits 3D.

Il n’y a pas là de quoi se plaindre : les forces du cinéma à suspense sont rarement rehaussées par l’ajout d’une dimension supplémentaire, et le futur de la technologie reste flou. Ses adeptes les plus convaincus (comme James Cameron) disent qu’il s’agit du futur du cinéma ; les sceptiques maugréent qu’il ne s’agit que d’une mode passagère qui donne des maux de tête dispendieux. Sanctum [v.f.] confirmera surtout les préjugés du deuxième camp en soulignant l’inutilité de l’ajout d’une patine 3D à un film de série B.

CouvertureCar malgré une campagne de promotion nous rappelant que le film a été tourné avec les mêmes caméras 3D qui ont servi pour Avatar, Sanctum n’a vraiment rien d’un film-événement. Plongeant profondément sous terre pour raconter la malchance d’une expédition spéléologique qui tourne mal lorsque l’entrée de la caverne est abruptement ensevelie, le film est un mélange d’aventure, de terreur claustrophobe, de psychose humaine et de dangers naturels. Prisonniers d’une caverne qui débouche peut-être dans l’océan, les survivants doivent plonger toujours plus profondément pour voir s’ils peuvent s’en sortir.

Par moments, et surtout au début, Sanctum est en mesure de compenser un scénario plutôt faible par de superbes images. L’esprit d’aventure est incarné par des personnages irrésistiblement attirés par l’exploration. Qu’il s’agisse de parachuter dans un trou béant, d’adapter des techniques d’escalade à la spéléologie ou de plonger dans des tunnels submergés à des kilomètres sous terre, le premier acte de Sanctum divertit, terrifie et plaît. C’est quand la situation devient plus corsée que l’ennui devient l’émotion dominante… Les belles images grandioses qui avaient inauguré le film disparaissent pour une succession de passages étroits et claustrophobiques, alors que le scénario devient prisonnier de dialogues entre personnages peu sympathiques.

Ceux qui voient Sanctum à la maison sur écran bidimensionnel seront encore moins en mesure d’apprécier la beauté des images du film ; la troisième dimension estompée, le film n’offre plus aucune distraction pour éviter de constater les carences du résultat ou certains effets spéciaux moins réussis. Mais peu importe la 3D : l’innovation la moins réussie de Sanctum consiste en un scénario qui préfère faucher les personnages plutôt que de les laisser travailler ensemble pour s’en sortir. Cette structure est nettement plus efficace sous forme d’un film d’horreur (tel The Descent) qu’au sein d’un film d’aventures réaliste. Au générique final, on aurait préféré plus de survivants.

Car une des vertus principales du suspense est qu’il s’agit d’une émotion aux antipodes du nihilisme. Pour espérer un dénouement heureux, il faut être en mesure de s’investir émotionnellement dans une conclusion satisfaisante pour les personnages. Sanctum ne mérite pas cet investissement, et rappelle de par le fait même qu’aucune innovation technologique de tournage ne parviendra à combler les faiblesses fondamentales d’un scénario. Refrain connu, maintes fois prouvé par l’expérience !

Suites sur vidéo et distribution en évolution

L’univers du cinéma est en constante évolution, c’est pourquoi il est maintenant nécessaire de reconsidérer l’adage familier selon lequel les films parus directement au club vidéo (« Direct-To-Video », ou DTV dans le jargon du milieu) sont nécessairement de qualité distinctement inférieure aux films d’abord parus en salles. Cette présomption de médiocrité reste généralement valide, mais certains signes nous suggèrent qu’il s’agit d’un état des choses qui pourrait changer. Examinons tendances et évidences…

Il n’est plus possible de nier que l’écosystème de distribution cinématographique est en train de changer de manière radicale. L’ère du club vidéo tire à sa fin, coincée entre la montée de la distribution de films sous format numérique (par Internet, chaînes spécialisées et vidéo sur demande), ceux qui préfèrent acheter des DVD de moins en moins dispendieux et les compétiteurs postaux plus pratiques tels Netflix.com et zip.ca. Alors que s’écrivent ces lignes, un quart des clubs Blockbuster canadiens sont en pleine vente de fermeture. Leur disparition n’est pas sans faire plaisir aux studios, qui peuvent ainsi se débarrasser de distribution physique encombrante. Pas nécessaire d’être stratège hollywoodien pour en voir les avantages.

Mais alors que la distinction entre club vidéo et autres canaux de distribution devient de moins en moins précise, il n’est pas surprenant de constater que la nature même des films destinés directement à la distribution vidéo est en train de changer. Les techniques de production numérique permettent de meilleurs résultats à moindre coût. Loin d’Hollywood, les acteurs, techniciens et rabais d’impôt sont plus nombreux, permettant des économies supplémentaires. Dans ce contexte, même un budget un peu plus étoffé peut produire des résultats intéressants. Ne manque que l’hameçon nécessaire pour amener le public à s’intéresser à un film, mais il s’agit là d’un problème qu’Hollywood est habitué à résoudre. Il n’y a qu’à produire une « suite » à un film connu, ou tout du moins à coller un « 2 » à un titre familier…

Trois parutions récentes ne font pas seulement qu’illustrer cette tendance, mais donnent espoir aux critiques avec des résultats qui échappent à la simple médiocrité. The Marine 2 (2009), Smokin’ Aces 2 (2010) et SWAT : Firefight (2011) forment un trio de films d’action nettement plus satisfaisant que la moyenne pour des productions ayant évité le grand écran. Réalisés avec une certaine ambition visuelle, exploitant à fond les limites de leur budget, il s’agit de trois films d’action curieusement potables. Ce n’est probablement pas un accident si, dans les trois cas, il s’agit de suites à des films d’action qui étaient déjà loin du chef-d’œuvre.

CouvertureThe Marine 2 [Le Fusilier marin 2] ne s’embarrasse pas de modifier l’intrigue de base de son prédécesseur oubliable : le protagoniste, fusilier marin de son métier, doit secourir sa femme des griffes de vilains. En revanche, ce deuxième volet a la bonne idée de se déplacer dans un centre de villégiature thaïlandais pris d’assaut par des terroristes. Le scénario n’est guère raffiné : après la prise de contrôle des terroristes, tout semble se répéter pendant quarante minutes alors que le protagoniste tente de secourir sa femme, sans succès malgré les nombreux terroristes qu’il réussit à abattre entre-temps. La conclusion est tout à fait prévisible, et le générique tourne dès l’élimination de l’antagoniste. La performance du lutteur Ted DiBiase Jr. dans le rôle-titre est pratiquement invisible, tant sa personnalité de bon garçon est inoffensive.

En revanche, il y a de bonnes choses à dire au sujet du poli visuel du film. Le réalisateur Roel Reiné (qui a nombre de films DTV à son actif) sait très bien exploiter les moyens à sa disposition.  L’introduction aux lieux thaïlandais où se déroule l’essentiel du film est saisissante ; de quoi en faire des cartes postales. Mieux encore, Reiné sait comment construire une scène d’action, et dès les cinq premières minutes du film, on constate qu’il sait également livrer des chorégraphies aussi bonnes que celles de plusieurs films présentés au grand écran. Sa caméra est fluide, son montage est délibéré et il reconnaît l’importance des plans longs pour préciser la tension d’un affrontement. Un combat au corps à corps pendant le troisième quart du film montre bien jusqu’à quel point il est en mesure de laisser l’action parler d’elle-même.

CouvertureUne bonne partie des caractéristiques de The Marine 2 comme DTV potable sont partagées par Smokin’ Aces 2 : Assassins’ Ball [Coup fumant 2 : Le Bal des assassins]. Ici aussi, la prémisse est recyclée : alors que des agents du FBI tentent de protéger une cible, des équipes d’assassins professionnels très motivés attaquent leur repaire. Ceci étant un film précédant les événements de l’original, on en profite pour ramener quelques-uns des personnages secondaires abattus lors du premier film.

Ici encore, c’est la réalisation énergique de P. J. Pesce, le rythme prenant du montage et quelques astuces de scénario qui finissent par faire bonne impression. La mise en place de la prémisse est bien présentée, et la coda du film offre une surprise qui fera ricaner plus d’un amateur de The Usual Suspects. On restera un peu moins hilare à voir la méchanceté occasionnelle du scénario (un indice : une équipe d’assassins utilise des nains comme munitions pour un canon de cirque…), sa tendance à se débarrasser de personnages intéressants et son attachement irritant à un trio d’assassins redneck pas aussi sympathique que le pensent les cinéastes.

Mais quelques scrupules moraux n’enlèvent rien au résultat : un film avec une authentique qualité cinématographique. Cela demeure de la série B, bien sûr, mais de nombreux films d’action au grand écran sont restés beaucoup moins ambitieux visuellement. Smokin’ Aces 2 a de plus l’avantage de s’adresser directement aux amateurs du premier film, ce qui a certainement de quoi aligner les espoirs du public avec les intentions des producteurs.

CouvertureC’est aussi le cas pour un troisième film qui illustre très bien la nouvelle tendance des DTV potables : SWAT : Firefight [SWAT : Fusillade], une suite très librement inspirée du film d’action de 2003. Tellement librement, en fait, qu’il aurait pu porter un tout autre titre ! Ici, un officier d’escouade tactique de la police de Los Angeles est dépêché à Detroit pour aider à former ses confrères. Chemin faisant, il attire l’attention d’un homme extrêmement dangereux qui fait de lui sa cible.

Co-conçu par un spécialiste en la matière, SWAT : Firefight est plus intéressant lorsqu’il s’intéresse au fonctionnement d’une unité SWAT, aux relations entre les personnages et les scénarios (réels ou d’entraînement) d’intervention tactique. L’intrigue qui se développe entre le policier-proie et le psychopathe-chasseur est plus conventionnelle et bien moins intéressante.

Mais encore ici, l’intrigue n’est pas aussi importante que la façon dont le film est présenté à l’écran. Le réalisateur Benny Boom (!) déploie une certaine ingéniosité en réalisant ses scènes d’action, et le poli visuel du film, ruines de Detroit en arrière-plan, a de quoi plaire. On remarquera aussi une performance sympathique de Gabriel Macht dans le rôle principal comme un des points forts du film.

Doit-on répéter une fois de plus qu’aucun de ces trois films ne peut être comparé à ce qui se fait de mieux au grand écran ? En revanche, ils ne sont pas totalement dépourvus d’intérêt, et on y retrouve même des moments intéressants sur le plan de la réalisation et de la cinématographie. La relation extrêmement ténue entre l’original et la suite n’est pas forcément une mauvaise chose, surtout si elle permet au scénario d’aborder une prémisse familière avec un angle neuf.

Alors que les circuits de distribution cinématographique contournent de plus en plus le grand écran pour passer par une variété de points de vente physiques ou numériques, on sent qu’il y a un vent d’expérimentation dans l’air. Il n’est plus hérétique d’imaginer un futur proche où les films seraient montrés en salle comme des divertissements de luxe, mais où l’essentiel des recettes proviendrait d’autres canaux de distribution, dont les clubs vidéo restants ne seraient qu’une des nombreuses alternatives. La fin de la dominance de Blockbuster accélérera le processus : d’ici 2016, il est raisonnable de penser que la distribution numérique légitime via Internet sera la façon de consommer les films pour la majorité du public. Bien inconscient est le critique qui ose penser que le clivage de qualité traditionnel entre le cinéma et le club vidéo survivra à ce développement.

Bientôt à l’écran

À contempler l’horaire des parutions estivales, il est évident qu’il faudra attendre la rentrée scolaire avant que le film à suspense ne refasse son apparition au grand écran. L’été 2011 s’annonce bien mince : à peine deux comédies aux relents criminels promettent un peu de noirceur en plein soleil. Dans Horribles Bosses, trois cols blancs complotent contre leurs détestables supérieurs, alors que dans 30 Minutes or Less, un humble livreur de pizza se voit contraint d’obéir à deux voleurs armés. Plus tard au calendrier, un duel s’annonce entre les tueuses professionnelles qui tiennent la vedette dans Haywire et Colombiana. Peut-être profitera-t-on du répit pour rattraper les films que l’on aura manqués…

En attendant les températures moins chaudes et les films plus sombres, bon cinéma !

Revue Alibis – Mise à jour: Juillet 2011

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