Camera Oscura 38

Camera oscura 38

Christian Sauvé

Exclusif au volet en ligne (Adobe Acrobat, 843Ko) d’Alibis 38, printemps 2011

Un des nombreux charmes du cinéma à suspense est le manque de définition claire de ses frontières. Camera oscura profite, chaque trimestre, d’un assortiment d’œuvres contemporaines ou historiques ; de comédies ou de drames ; de fictions ou de documentaires ; d’humbles divertissements sans ambitions thématiques ou de réflexions sur des enjeux à la fois contemporains et universels. Mais peu importe cette joyeuse salade d’approches, il y a toujours quelque chose à regarder – et ce trimestre s’avère un des plus intéressants depuis longtemps. Voyons pourquoi.

L’oncle Oscar ne déteste pas le suspense

À examiner la liste des films finalistes aux Oscars de cette année, il y a de quoi enterrer une fois pour toutes le faux cliché selon lequel l’Académie des arts et des sciences du cinéma dédaigne les films à suspense. Car dans les dix titres mis en lice pour l’Oscar du meilleur film figuraient (en plus d’Inception, film d’arnaque sous gadgets SF) quatre titres qui méritent d’être abordés dans le cadre de Camera oscura. En plus du film à suspense 127 Hours commenté lors de la chronique précédente, l’Académie a fait honneur au polar rural Winter’s Bone, au western True Grit et au drame psychologique Black Swan.

CouvertureDe ces trois films, c’est incontestablement Winter’s Bone [v.o.a.] qui est le plus difficile à regarder jusqu’à la fin. Prenant place dans les comtés ruraux appauvris des montagnes Ozarks, le film a pour protagoniste une adolescente forcée de prendre sa famille en charge après la disparition de son père et l’invalidité de sa mère. Les choses vont de mal en pis lorsqu’on l’informe que la caution de son paternel absent risque d’être reprise par la banque : si le père ne réapparaît pas d’ici une semaine, ils seront tous évincés. N’ayant guère le choix, elle se lance sur les traces du disparu, et ce, malgré l’avis de son entourage. Impliqué dans la production illégale de méthamphétamine, le père a probablement été tué par la pègre locale et enterré en pleine forêt. Quand l’héroïne commence à poser des questions inconfortables, on lui répète de toutes parts de laisser tomber l’enquête. Lorsqu’elle insiste, elle finit par irriter la toile complexe de relations familiales et amicales dans la petite communauté rurale. Menacée, battue et prisonnière d’obligations dont elle ne réalise que graduellement la portée, la question n’est plus de savoir si elle parviendra à découvrir la vérité et à préserver sa maison, mais si elle survivra aux conséquences de son enquête…

Disons-le tout de suite : il n’y a rien de plaisant ou de réjouissant dans Winter’s Bone. Tourné avec une palette cinématographique froide et sombre, le film offre un portrait insupportable d’une communauté tellement désespérée que l’enrôlement militaire devient une voie de secours attirante. La méthamphétamine enlaidit les corps de ses usagers, corrompt les esprits de ses producteurs et affaiblit la communauté qu’elle ravage. Rares seront les spectateurs qui n’auront pas un sentiment de dégoût prolongé devant la situation explorée par le film, et l’envie d’en sortir dès que possible. Ceci dit, impossible de ne pas souligner la performance de la jeune Jennifer Lawrence dans le rôle principal, ou bien de John Hawkes dans celui de son oncle. L’atmosphère du film a beau être déplaisante, elle est remarquablement efficace. Malgré le côté restreint des sensations fortes offertes par ce polar rural intime, il y a de quoi remarquer l’efficacité d’une scène aquatique nocturne où l’héroïne apprend la vérité – et doit commettre un acte impensable pour s’en sortir. Winter’s Bone n’est pas un divertissement à aborder à la légère, mais il sort de l’ordinaire – on voit pourquoi et comment le film, produit à petit budget loin d’Hollywood, est parvenu à attirer l’attention de l’Académie.

CouvertureEn revanche, il était évident que True Grit [Le Vrai Courage] se retrouverait sur la liste des finalistes et on comprend pourquoi il a été louangé dès sa sortie : doté d’un scénario de qualité, profitant de remarquables performances d’acteurs et s’adonnant au genre si typiquement américain du western sans aucune intention ironique, c’est de plus un remake respectueux d’un classique de la part des frères Coen. Que demander de plus ?

Si les oreilles non américaines auront un peu de difficulté à se faire aux accents épais dans lesquels sont énoncés les dialogues touffus (on profitera des sous-titres du DVD), il est facile d’admirer les autres mérites du film. On remarquera en particulier l’approche du scénario qui livre non seulement une solide poursuite à la recherche d’un meurtrier en territoire inconnu, mais parvient aussi à infuser un peu d’humour aux événements tout en ne dévaluant pas les aspects plus dramatiques de l’intrigue.

La jeune Hailee Steinfeld est étonnante dans le rôle d’une adolescente précoce : sa présence à l’écran est rehaussée par une livraison parfaite des dialogues complexes des frères Coen. Quant à Jeff Bridges et Matt Damon, ils se donnent la réplique en tant qu’hommes forcés de travailler ensemble malgré des objectifs différents.

Le résultat est un film qui semble être de tous les temps : un western dans la plus profonde tradition du genre, produit en portant attention aux valeurs traditionnelles que préférera le spectateur post-adolescent. Réalisation solide, montage sage, cinématographie soignée et scénario d’une compétence un peu trop rare, True Grit rend hommage à ses prédécesseurs tout en n’oubliant pas de livrer ses propres moments mémorables. Ceux qui réagissent bien à l’appel du western se sentiront choyés par le résultat. Une production de classe sous tous ses aspects, qui ne risque guère de décevoir son public.

CouvertureOn ne pourra pas en dire autant du plus audacieux Black Swan [Le Cygne noir], un drame psychologique à la frontière de l’horreur qui décrit la descente aux enfers imaginaire d’une ballerine poussée au-delà de ses limites. C’est Natalie Portman qui a récolté tous les honneurs pour son travail dans ce rôle difficile. En plus d’incarner un personnage dont les angoisses finissent par la briser, elle devait aussi donner l’illusion de danser professionnellement. On y verra un lien avec le film précédent du réalisateur Darren Aronofsky, The Wrestler, une autre tragédie dans laquelle les forces du protagoniste finissent par le mener à sa perte.

Ici, c’est le thème du double qui domine. Non seulement la protagoniste tente-t-elle d’incarner le rôle principal dans un ballet où blanc et noir se complètent, mais elle évolue dans un environnement visuel où se multiplient miroirs, vitrines, réflexions, répétitions et doppelgängers. Le résultat est cohérent mais déroutant. Black Swan a beau avoir été tourné en format Super-16mm granuleux donnant l’impression d’un film à petit budget, sa cinématographie est d’une profondeur professionnelle et cet appui visuel rehausse un scénario conçu avec justesse. La finale dramatique, initialement abrupte, finit par offrir au spectateur une richesse d’interprétation allant de la pure fantaisie jusqu’au fantastique sombre.

Il y a là de quoi souligner la mince différence entre le drame psychologique et l’horreur pure. Puisque Black Swan tire son intrigue des méandres mentaux de sa protagoniste, personne n’hésitera à relier ce film à la grande tradition des drames psychologiques – et ce malgré certaines images tout aussi rébarbatives que celles des pires films d’horreur. Lorsque le pouvoir de la délusion devient aussi efficace que celui du surnaturel, il y a de quoi s’interroger sur les distinctions parfois arbitraires entre les genres. Mais bon ; tous s’entendront pour y reconnaître un film à sensations fortes, bien accueilli même par des publics peu habitués aux suspenses de ce type. Laissez-vous guider par le choix de l’oncle Oscar.

Quand la réalité est plus enrageante que la fiction

Pour l’amateur de cinéma sombre, les bonnes nouvelles offertes par l’Académie ne s’arrêtaient pas seulement aux histoires inventées. Un regard rapide sur la catégorie documentaire révèle quelques titres qui, échappant aux normes habituelles du genre narratif, parviennent tout de même à gratter des zones d’ombre et susciter un sentiment d’outrage nettement plus intense que n’importe quelle fiction.

CouvertureSi une boutade familière à l’équipe d’Alibis est « ce qui qualifie un film pour discussion dans Camera oscura, c’est un fusil », on remarquera qu’aucune arme ne vient figurer à l’écran pendant Inside Job [v.o.a.], un exposé calme et pourtant dévastateur sur les racines de la crise financière de 2008. Tel que le suggère son titre, le documentaire de Charles Ferguson finit par démontrer que, loin d’être un accident, la crise a été précipitée par des décisions délibérées, et elle pouvait même être anticipée étant donné les antécédents frauduleux de l’industrie financière, son manque de surveillance indépendante et la personnalité agressive de ceux qui y travaillent.

Ce n’est pas un sujet simple, mais Ferguson – un diplômé en sciences politiques qui avait auparavant démontré sa capacité de traiter de sujets complexes avec No End in Sight – parvient à livrer un flot dense et accessible d’informations pour expliquer comment une industrie entière a pu courir vers un tel cul-de-sac. Inside Job affirme que les financiers (tout comme les criminels) sont avides. Tout ce qui les empêche de prendre des risques payants est un obstacle à éliminer. Mais contrairement aux truands ordinaires, les financiers profitent de leur mainmise sur l’appareil gouvernemental supposé surveiller leurs actions.

Ferguson présente ainsi de nombreux exemples de conflits d’intérêt non déclarés et de copinage entre académie, industrie et gouvernement. Le résultat est une industrie financière américaine qui a échappé à tout contrôle longtemps avant les excès qui ont mené à la crise. Ferguson déploie entrevues, infographie et narration pour expliquer comment les prêts hypothécaires risqués, qui sont devenus monnaie courante (par avidité), furent déclarés sûrs par des évaluateurs peu enclins à en décrire les vrais risques (par avidité) et transigés par une variété d’intervenants fortement endettés (aussi par avidité). Il était inévitable que, tôt ou tard, le pot aux roses soit découvert… et que les risques aient des conséquences.

Mais l’outrage devient de plus en plus fort alors que Ferguson explique qu’au moment même où les pays industrialisés ont réagi à la crise en passant des lois pour resserrer les excès de l’industrie financière, les États-Unis n’ont pris aucune mesure significative – en grande partie parce que les organismes censés imposer règles et pénalités sont menés par des professionnels de l’industrie financière en congé sabbatique. Un des grands moments du film se déroule après qu’un grand bonze financier de l’administration Bush met au défi l’intervieweur de « faire de son mieux » pour s’attaquer à lui : s’ensuit alors une démonstration accablante des magouilles légales mais répréhensibles de l’homme en question qui écrit des rapports d’investissement favorables sans déclarer ses honoraires payés par ceux qui bénéficient de ces études.

Hélas, ce type d’exposé est la seule démonstration d’imputabilité dans toute cette affaire. Dans son discours d’acceptation pour l’Oscar récolté par le film, Ferguson s’est indigné que, même trois ans plus tard, personne ne soit allé en prison pour les fraudes ayant mené à la crise et à ses réelles conséquences sur des millions de personnes. Mais selon la perspective d’une revue consacrée au crime, il n’y a pas de surprise : les truands ordinaires n’ont pas eu le luxe de voir leurs semblables réécrire les lois pour s’assurer que rien de ce qu’ils font n’est techniquement illégal.

Savamment mené avec un scénario exemplaire, une cinématographie ambitieuse et un ton calme qui laisse le public enrager sur les faits plutôt qu’à travers les cascades bouffonnes à la Michael Moore, Inside Job explore le crime à très grande échelle dans sa forme la plus pure : celle où des individus s’enrichissent en refilant les risques de leurs actions à une société dont ils sont largement isolés. Doit-on rappeler que c’est le contribuable américain qui continue de payer pour les excès de la crise financière de 2008 ? Une illustration parfaite de ce qui est possible lorsque l’industrie contrôle l’appareil gouvernemental supposé assurer sa bonne conduite.

CouvertureC’est la même idée qui finit par s’imposer au visionnement de Gasland [v.o.a.], un documentaire écologiste sur l’extraction des gaz de schiste et les conséquences qu’un tel exercice peut avoir sur l’environnement. Réfléchissant au sujet d’une offre d’une compagnie de gaz naturel pour exploiter les ressources sous son terrain, le cinéaste Josh Fox commence à se poser des questions sur cette industrie. Voyageant à travers les États-Unis, il finit par découvrir et présenter une catastrophe écologique tout à fait contemporaine.

Car c’est peu après l’arrivée au pouvoir de l’administration Bush il y a dix ans que certaines restrictions sur l’extraction des gaz souterrains finissent par disparaître des lois américaines. Soudainement, il est possible pour les compagnies de gaz naturel (dont Haliburton) d’injecter sous pression des substances chimiques dans le sous-sol pour fracturer les réservoirs naturels de gaz, puis extraire ce qui s’échappe des fissures ainsi créées. (De ces fractures vient le terme employé par l’industrie pour décrire le processus : fracking.) En théorie, tout se déroule des milliers de mètres sous la surface, loin des sources d’eau potable. En pratique, eh bien, Fox découvre communauté après communauté où les gaz et substances chimiques ont contaminé les réserves d’eau potable. Il voit des gens capables de mettre le feu à l’eau du robinet, des paysages dévastés, des cours d’eau contaminés jonchés de carcasses d’animaux, des gens affligés de troubles neurologiques… et tout cela depuis que se sont établis ces sites de fracking. Nul besoin de préciser qu’aucune entreprise ne reconnaît ses torts ou ne s’est fait sérieusement pénaliser pour ces méthodes si dévastatrices.

Au cours de son documentaire, Fox finit par établir un lien entre les agissements de l’industrie, le laxisme du gouvernement, les dommages environnementaux et les conséquences bien réelles de ces excès sur la santé, les finances et la vie des gens ordinaires. Tout comme Inside Job, le refrain est familier : gouvernement au service de l’industrie, lobbyistes répétant des technicalités supposées excuser leurs agissements, et citoyens qui finissent par payer cher pour que s’enrichissent ceux qui n’auront jamais à faire face aux conséquences de leur cupidité.

Ne regardez surtout pas Gasland si vous ne vous sentez pas d’humeur à tolérer la rage ou la dépression qu’il suscite. En revanche, continuez d’explorer la section « Documentaires » de votre club vidéo : même les thrillers criminels les mieux menés ne peuvent tout à fait rivaliser avec l’ampleur des agissements d’industries hors contrôle. « La réalité, c’est pire »… et elle n’a pas de générique final. Au moment où le Québec étudie comment gérer ses propres dépôts de gaz de schiste, est-ce qu’il est possible d’ignorer un film comme Gasland ?

Impensable et troublant

Si les documentaires peuvent troubler, toute fiction n’offre pas nécessairement un répit : il est possible de raconter des histoires de manière extrêmement dure, surtout lorsque les enjeux du film finissent par toucher de près à ce que nous soupçonnons au sujet du monde.

CouvertureLes cinéphiles les plus astucieux savent modérer leurs attentes lorsqu’ils choisissent de voir une œuvre n’ayant jamais été diffusée en salle : une sortie « directement sur vidéo » (straight to video) témoigne d’un manque de confiance du studio envers les possibilités commerciales du film en salle… souvent parce qu’il s’agit d’un long-métrage de moindre qualité. Mais il y a des exceptions, et Unthinkable [Impensable] est l’une d’entre elles. Car ce film paru directement en vidéo s’avère un intrigant thriller empreint d’horreur qui ose s’attaquer à un sujet délicat : la torture. Pas la torture sadique par les psychopathes de films d’horreur, mais la « bonne » torture, celle que l’État inflige aux terroristes dans le but de savoir qui sont leurs collègues ou bien où se cache une bombe sur le point d’exploser.

Les amateurs de cinéma sombre savent que la fiction est un instrument pour explorer la réalité, et c’est dans cette optique que l’on voit Carrie-Anne Moss interpréter une agente du FBI soudainement plongée en pleine crise. Un terroriste a placé trois bombes nucléaires en sol américain et exige des concessions du gouvernement avant de révéler où elles se trouvent. Capturé, il semble résister aux techniques habituelles d’interrogatoire… Les minutes s’écoulant sans résultat, le gouvernement fait appel à un spécialiste en la matière (joué par Samuel L. Jackson), qui est renommé pour ses techniques extrêmes.

Unthinkable a beau être un thriller de série B lancé directement sur vidéo, c’est un film bien mené qui aborde sans fléchir des enjeux déplaisants. Scénario et réalisation créent une atmosphère de violence clinique beaucoup plus dérangeante que le film d’horreur habituel. Au moins deux séquences amènent la situation bien au-delà de ce à quoi s’attend le spectateur. Jackson est particulièrement fascinant dans son rôle de tortionnaire : il profite d’un personnage à la fois sympathique, drôle et impitoyable pour livrer ici une de ses performances les plus troublantes. Si le scénario finit par céder aux demandes dramatiques du « scénario de la bombe à retardement » et brouille de ce fait même toute conclusion morale honnête, il y a de quoi admirer la façon dont l’intrigue est mise en place, développée et résolue sans réponse facile. Le matériel supplémentaire disponible sur le DVD ajoute non seulement une conclusion alternative encore plus impitoyable, mais suggère que le film était destiné à une sortie au grand écran avant que les difficultés financières de la compagnie de production viennent changer tous les plans. Le résultat est une petite surprise tapie sur les étagères du club vidéo, un thriller qui se compare bien aux films à suspense parus sur grand écran durant 2010.

CouvertureUne autre parution non hollywoodienne qui a avantage à être comparée aux autres films à suspense disponibles en salle est le film québécois Incendies, succès commercial et critique du réalisateur Denis Villeneuve. S’il ne s’agit pas, à proprement parler, d’un thriller (il est facile de voir là où le scénario choisit de ne pas s’alourdir de poursuites ou de fusillades), l’atmosphère sombre de ses enjeux et la portée mondiale de l’intrigue finissent par en faire un film à suspense tout à fait honorable.

Drame globe-trotter adapté d’une pièce de théâtre (!) de Wajdi Mouawad, Incendies s’amorce par un secret. À la suite du décès d’une mère immigrée, ses deux enfants sont chargés d’une mission posthume : retrouver un père qu’ils pensaient mort et un frère dont ils apprennent l’existence. Cette enquête les amène outre-mer, et permet au film de présenter, en parallèle, l’incroyable périple de leur mère. Les révélations qu’ils finissent par apprendre auront de quoi tenir de la tragédie grecque.

Il n’est pas utile d’en révéler plus sur l’intrigue ; en revanche, on n’en dira pas assez sur les ambitions du film. Se déroulant surtout au Moyen-Orient (sans mentionner de pays ou d’endroits réels), Incendies profite de paysages et d’une ampleur dramatique rarement vus au cinéma québécois. L’héroïne du récit souffre, manie les armes, paie pour ses crimes et souffre à nouveau. Ses enfants en voient eux aussi de toutes les couleurs en confrontant les secrets du passé et en reconstruisant leur propre histoire.

Drame familial avant tout, Incendies profite tout de même des techniques narratives du cinéma à suspense, entre des scènes de sévices innommables, des péripéties déchirantes et l’étude de l’impact qu’ont les conflits sur des gens ordinaires. Le mystère enveloppe le film et le suspense le propulse : si Incendies n’est pas entièrement un thriller, il n’en demeure pas moins le film québécois de 2010 qui s’impose le plus pour l’amateur du genre obscur. Nominé aux Oscars, il mérite amplement toute l’attention qu’on lui a accordée. Mais attention : c’est un film qui n’épargne personne.

De la série B prête à meubler les soirées

Devant la soudaine disponibilité d’un tel assortiment de bons films profonds et frappants, il y a lieu de manquer d’enthousiasme devant ce qui est habituellement le pain et le beurre de cette chronique : la recension des plus récents thrillers de série B. Mais bon, rares sont les trimestres où s’accumulent les bonnes parutions, et il n’est pas dit qu’une réserve de titres à regarder en deuxième choix ne serait pas utile lors des périodes creuses.

CouvertureC’est pourquoi il est tout de même bon de mentionner Unknown [Hors de moi], un pur thriller de série B mettant en vedette Liam Neeson comme « Martin Harris », s’il s’agit là effectivement de son véritable nom, car l’intrigue n’a besoin que de quelques minutes pour créer le doute. Ayant souffert d’un accident de voiture, « Harris » se retrouve en pleine ville étrangère (Berlin, froide à souhait), sans papiers et avec de graves trous de mémoire. Retournant à l’hôtel où il pense être hébergé, il constate que sa femme ne le reconnaît pas et qu’un autre homme affirme être Martin Harris. Mais que se passe-t-il ? La réponse émergera au travers de tentatives d’assassinats, de poursuites automobiles et de rappels de plus en plus fréquents aux services d’espionnage…

Unknown a l’avantage d’être un thriller carrément destiné aux amateurs du genre qui ont tout vu et raffolent de surprises. Mené de manière musclée par le réalisateur espagnol Jaume Collet-Serra, Unknown se trouve clairement dans la même lignée que Taken, avec quelques surprises de plus. Le scénario est bien construit, la réalisation est généralement claire et les acteurs livrent la marchandise.

Étonnamment, Unknown est adapté d’un roman français, Hors de Moi, de Didier Van Cauwelaert : une comparaison des deux œuvres montre comment un livre, généralement calme et méditatif, peut être transformé en franc thriller. Il s’agit de montrer les scènes d’action que l’auteur n’est pas intéressé à aborder ; larguer les divagations métaphysiques inutiles ; renforcer le rôle de personnages mineurs ; transformer une sous-intrigue pour laisser présager le retournement final ; et ajouter beaucoup de scènes d’action à tous les moments de l’intrigue. Le résultat peut être perçu comme indulgent, concentré sur les poncifs du genre, voire même ridicule par ceux qui ne sont pas prêts à jouer selon les règles du cinéma à suspense, mais Unknown n’est jamais ennuyeux.

CouvertureLa même chose n’est pas toujours vraie de The Mechanic [Le Mécano], l’autre pur thriller du trimestre. Remake d’un film des années soixante-dix, la plus récente réalisation de Simon West se plie tout autant aux conventions du genre. L’intrigue dit tout : lorsqu’un assassin professionnel (Jason Statham) reçoit l’ordre d’exécuter son patron, il obéit mais finit plus tard par enseigner les rouages du métier au fils du défunt. Que va-t-il se passer lorsque le fils apprendra la vérité sur la fin de son père ?

Mais cette trame n’est qu’une excuse, car les meilleurs moments du film surviennent au cours des scènes d’action qui ponctuent le scénario. Statham a une réputation de solide gaillard à tenir, et The Mechanic exploite cette image à bon compte, présentant un véritable professionnel de la mort que rien ne parvient à déboussoler. La déception ne sera pas au rendez-vous pour ceux qui comptent sur ce qu’a habituellement à offrir un film de Statham.

En revanche, il y a de quoi mentionner que si The Mechanic livre la marchandise, il ne réussit pas vraiment à faire mieux. L’action est menée de manière professionnelle mais sans éclat, alors que le scénario laisse une pure coïncidence précipiter le troisième acte. Comparé au film original, le remake manque également d’audace au moment de boucler son intrigue. Bref, de quoi passer une soirée sans trop de regrets mais sans souvenirs mémorables. On soulignera tout au plus la consistance des rôles que choisit Statham et on laissera ses fans décider du reste.

Tous les divertissements inconséquents ne sont pas créés égaux

Descendant plus bas dans la gamme des films du trimestre, on en arrive à deux titres relativement inconséquents, situés aux frontières des genres sombres. L’un d’entre eux mérite le détour… et l’autre se nomme The Green Hornet.

CouvertureÉnième mise au grand écran de superhéros conçus ailleurs, The Green Hornet [Le Frelon Vert] n’est pourtant pas complètement dépourvu d’attraits. Adoptant comme protagoniste un play-boy irresponsable se réinventant en faux vilain masqué après la mort de son richissime père propriétaire d’un journal quotidien, ce film aurait pu être une exploration amusante du poncif du justicier masqué, du rôle des médias traditionnels d’aujourd’hui, ou bien tout simplement une comédie d’action bien menée.

Malheureusement, ce qui nous est présenté à l’écran finit par sembler naïf et irritant. Une grande partie de cette exaspération provient du jeu de Seth Rogen, qui a fait de l’indolent agressif sa signature. Jouant le grand paresseux à l’opinion de soi nettement plus grande que ses capacités, Rogen est déplaisant en protagoniste machiste dont les meilleurs coups sont en réalité le fait de son assistant. Cette dynamique a déjà été bien réalisée (on se souviendra de Kurt Russell dans Big Trouble in Little China ; un personnage secondaire persuadé qu’il est le héros) mais pas ici : The Green Hornet semble confus au fil d’un scénario faible, d’une réalisation sans histoire et de péripéties généralement inutiles.

On attendait plus du réalisateur Jean-Michel Gondry, mais ce styliste visuel n’a que peu d’opportunités pour démontrer son talent. Seules quelques scènes d’action au ralenti et une séquence délibérément psychédélique trahissent qu’il s’agit là d’un réalisateur plus compétent que ce qu’il laisse paraître. Ce gaspillage de capacités est emblématique du tout : The Green Hornet est un film facile, qui ose peu et se satisfait d’encore moins. À voir son succès mitigé au box-office, il n’a pas été rescapé par ses pointes d’excentricité.

CouvertureOn dira certainement le contraire de Rango [vf], un charmant western d’animation anthropomorphique où un caméléon arrive par accident dans un village en pleine crise d’eau potable. Grand prétendant, notre protagoniste finit par découvrir qu’à force d’affirmer être un héros, il est possible d’en devenir un…

L’intrigue n’a rien de subtil : les vilains sont évidents dès le départ, les péripéties sont linéaires et le tout se déroule de façon bien conventionnelle. Mais tout ce qui distingue Rango est dans l’exécution. Profitant d’une riche performance de Johnny Depp (qui a enfilé l’attirail nécessaire pour numériser ses mouvements en performance animée), d’une réalisation déjantée par Gore Verbinski et d’une animation numérique exceptionnelle du célèbre studio d’effets spéciaux Industrial Light and Magic, le film démontre ce qu’une exécution compétente peut apporter à une prémisse relativement simple.

Pas entièrement approprié pour les plus jeunes en raison de son humour morbide, son approche surréaliste et son refus de tout rendre attrayant, Rango se paie nombre de références humoristiques à des œuvres tels les westerns spaghetti de Sergio Leone ou encore Fear and Loathing in Las Vegas. Les images du film sont chargées de détails, le scénario se permet des répliques astucieuses et l’excentricité de Depp et Verbinski semble éclater à l’écran. Le résultat est plus intéressant comme comédie rendant hommage aux westerns que comme authentique œuvre de genre, mais le film en tant que tel mérite le détour.

Bientôt à l’affiche

Pour les amateurs de polars, la parution cinématographique la plus attendue du printemps 2011 sera sans aucun doute The Lincoln Lawyer, une adaptation du roman de Michael Connelly osant confier le rôle principal de Mickey Haller à Matthew McConaughey. Sinon, on pourra s’intéresser à deux films mettant en vedette des femmes-assassins en plein pétrin européen, qu’il s’agisse de la jeune Saoirse Ronan dans Hanna ou bien de la pugiliste Gina Carano jouant le rôle principal dans le thriller Haywire de Steven Soderbergh. Pour ceux qui préfèrent des séries bien établies, il y aura de quoi choisir entre l’horreur meurtrière sardonique de Scream 4 ou bien les poursuites automobiles endiablées de Fast Five. En attendant d’explorer à nouveau le cinéma à suspense sous toutes ses formes, bon cinéma !

Revue Alibis – Mise à jour: Avril 2011

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *