Camera Oscura 34

Camera oscura 34

Christian Sauvé, avec la collaboration spéciale de Norbert Spehner

Exclusif au volet en ligne (Adobe Acrobat, 0.9Mo) d’Alibis 34, Printemps 2010

Hiver cinématographique tranquille mais heureux : non seulement le film d’action guerrière The Hurt Locker a-t-il triomphé aux Oscars, mais voilà que le trimestre a marqué le retour au grand écran de nombreux réalisateurs spécialistes en cinéma à suspense. Si les résultats n’ont pas toujours été réussis, ils permettent au moins de voir qui s’avère un tâcheron et qui est capable d’apporter une touche personnelle à des scénarios plus faibles. Les découvertes ne s’arrêtent pas qu’au grand écran ! Norbert Spehner commente la minisérie télévisée britannique Foyle’s War. Bref, un trimestre riche et instructif… voyons ce qu’il est possible d’y apprendre.

Brooklynois ridiculement corrompus

Si New York attire sa part de films policiers, ceux-ci ont tendance à se limiter à l’île de Manhattan. Les quatre boroughs environnants ont beau être plus variés, ils servent plus souvent de terre d’exil aux policiers et criminels forcés de s’éloigner du centre-ville. Mais il y a des coïncidences étranges à Hollywood, et c’est ainsi que sont parus, à une semaine d’intervalle, deux films laissant pleine place aux lignes de métro surélevées de Brooklyn. Deux films qui n’ont cependant pas été créés égaux…

 [Couverture] Commençons par la comédie intentionnelle de Cop Out, un buddy-movie s’inspirant faiblement des grands classiques des années quatre-vingt. Kevin Smith, un cinéaste surtout connu pour des comédies grossières, s’affaire à la réalisation et, pour la première fois, il laisse l’écriture à quelqu’un d’autre… sans toutefois s’éloigner de ses thèmes favoris. Car si Cop Out s’avère un autre affrontement entre policiers et narcotrafiquants, l’enrobage comique autour des fusillades reste fidèle aux préoccupations souvent puériles de Smith. Nos soi-disant héros pourchassent une carte de baseball précieuse, ne peuvent supporter l’infidélité de leurs (ex-)compagnes, citent des répliques de films et n’hésitent pas à torturer des suspects pour obtenir des confessions. Tout cela est supposé être très drôle, même lorsqu’une aiguille de tatouage est tenue à quelques millimètres de l’œil d’un informateur terrifié.

L’équilibre entre une intrigue policière et une approche comique est, avouons-le, délicat : comment rire lorsque le danger menace les personnages, comment s‘inquiéter lorsque le tout mène au rire, comment badiner lorsque les représentants de la loi et l’ordre s’avèrent des sadiques imbus de leur pouvoir ? Hélas, la comédie noire Cop Out tombe à plat et, ce faisant, entraîne avec elle toutes les indulgences dont l’intrigue policière flasque du film aurait pu profiter. Le scénario est présenté à l’écran avec une compétence minimale (ce qui, étant donné l’aspect visuel rudimentaire des films précédents de Smith, est déjà un compliment) et les acteurs se débrouillent plus ou moins bien avec ce qu’ils ont à se mettre sous la dent : Bruce Willis semble s’amuser dans un rôle policier familier, mais les tics comiques de Tracy Morgan sont un goût acquis, et l’acteur de soutien Seann William Scott est nettement plus amusant que son personnage à moitié allumé et maltraité. Pour le reste, l’ennui règne lors des interminables scènes présentant les narcotrafiquants, et l’exaspération pointe lors des pitreries des policiers qui pensent que leur badge excuse les pires intimidations. Autant le dire franchement : Cop Out est plus pénible que drôle.

 [Couverture] Le cas de Brooklyn’s Finest est un peu plus compliqué. Car si Cop Out vise explicitement la comédie, Antoine Fuqua fait écho à son propre Training Day en présentant une vision du monde policier d’une noirceur surfaite. Brooklyn’s Finest, titre profondément ironique, s’intéresse à une semaine cruciale dans la vie de trois policiers corrompus. Tout Brooklyn est en furie après un incident de brutalité policière, et les représentants de l’ordre en ont plein les bras. L’un d’eux en est à sa dernière semaine et ne peut attendre sa retraite ; un autre est informateur depuis si longtemps qu’il commence à perdre le sens de la justice ; un autre, finalement, est tellement endetté qu’il n’hésite plus à canarder des suspects pour saisir des poignées de billets. Tous trois sont à une croisée des chemins et, alors que le ton sombre du film est donné, il n’est pas raisonnable d’espérer une finale heureuse…

Pas de doute : Brooklyn’s Finest est sombre et s’expose à des critiques qui ne s’appliqueraient pas à des films moins enclins à prétendre adhérer à la sale réalité. Son appel au réalisme est compromis par l’accumulation d’invraisemblances qui semblent coller aux personnages. Pour ne prendre qu’un exemple : les raids anti-drogue se succèdent tout au long du film, et chacun d’entre eux semble se terminer par des fusillades où les criminels tombent à la demi-douzaine. Parions que les véritables policiers new-yorkais n’ont pas la gâchette aussi facile ! En traînant le spectateur dans la boue pour lui dire qu’il s’agit là de la réalité, Brooklyn’s Finest verse plutôt dans le cynisme facile. Restons sceptique.

Ceci dit, le film fonctionne tout de même mieux que Cop Out : les intrigues des trois protagonistes sont familières mais bien menées et, si la distribution des rôles avait pu être plus efficace (on ne dira rien contre le jeu de Don Cheadle ou d’Ethan Hawke, encore moins contre le petit rôle spectaculaire d’Ellen Barkin, mais Richard Gere reste trop fier pour incarner un vétéran au bout de son rouleau), le film capte l’intérêt presque jusqu’à la fin. Hélas, les trois fils du film finissent par converger de manière géographique plutôt que thématique, dans une finale molle et nihiliste qui laisse sur sa faim. Non seulement la conclusion finit-elle par manquer de mordant après un film éparpillé, mais elle ne semble pas fournir de justification pour le cynisme du film. Il y a de quoi rester insatisfait : alors qu’un film confortable ne crée pas beaucoup d’attentes, un film inconfortable ne devrait-il pas finir par dire quelque chose ?

Mais bon ; une fois à l’ombre des lignes de métro dominant les quartiers pauvres de Brooklyn, il est parfois futile de se poser des questions existentielles.

Tous les suspenses ne sont pas créés égaux

Malgré l’affection de cette chronique pour le cinéma à suspense, force est d’avouer que celui-ci fonctionne souvent à grands coups de recettes. Il est possible de résumer certains films en quelques mots et de laisser notre familiarité avec des œuvres similaires faire le reste du travail. Un analyste timide accompagne un agent secret peu subtil dans sa lutte contre des terroristes ; un policier enquêtant sur l’assassinat de sa fille découvre un complot politique ; un autre policier enquêtant sur la disparition d’une patiente dans un asile accumule des indices qui contredisent la version officielle des événements. Voilà, ces quelques mots résument trois thrillers récents. Pour le critique, tout ce qu’il reste à faire, c’est de déterminer si ces prémisses sont bien développées à l’écran. Et c’est là que se trouve souvent l’intérêt de la chose, car tous les réalisateurs ne sont pas aussi compétents : ce trimestre-ci offre trois bons exemples de films dont le produit final n’est pas toujours à la hauteur de sa prémisse.

 [Couverture] Partons d’abord pour Paris et les élucubrations de Luc Besson. C’est bien connu : Besson est plus intéressant lorsqu’il réalise que lorsqu’il ne fait qu’écrire. C’est sa plume, après tout, qui a signé certains des pires scénarios des quelques dernières années. Il n’y a qu’à s’infliger une sélection de Kiss of the Dragon, la série Taxi ou bien les deux derniers Transporter pour s’en convaincre. Avec From Paris with Love, Besson persiste, signe et laisse le scénario dans les mains de Pierre Morel. Mais si Morel (récemment apprécié aux commandes de Taken) s’en tire plus ou moins bien avec une réalisation compétente, il y a une limite à ce qu’il peut faire pour combler les failles d’un scénario chancelant.

Car From Paris With Love a la singulière qualité de bousiller un concept pourtant pare-balles : qui peut faire foirer un buddy-comedy antiterroriste ? Qui peut gaspiller Jonathan Rhys-Myer (en analyste qui rêve d’action) et John Travolta (en l’agent secret le moins subtil de la planète) aux trousses d’un complot terroriste ? Voilà qui : Luc Besson. Alors que la première heure du film se déroule dans une atmosphère impossible à prendre au sérieux (la conception que Besson a des techniques d’espionnage semble dater des mauvaises comédies des années cinquante), le film prend ensuite une tournure dramatique quand s’amorce le troisième acte et que le protagoniste est amené à prendre une décision repoussante.

C’est à ce même moment que la misogynie occasionnelle de Besson revient au galop, se soldant par une conclusion d’un machisme repoussant qui laissera plus d’un spectateur mal à l’aise. L’épilogue tente de renouer avec les rires, mais le mal est déjà fait : From Paris with Love a changé radicalement de ton et torpillé en même temps toutes les indulgences du spectateur envers un film déjà incohérent. Il ne vaut même plus la peine de parler de failles du scénario, de l’interprétation grandiloquente de John Travolta ou bien de la cinématographie parisienne drabe ; le film est non seulement un échec, mais une illustration dramatique d’une prémisse fiable menant à scénario incompétent qui ne peut être rescapé par la réalisation.

 [Couverture] Pour le cinéphile, c’est beaucoup plus satisfaisant quand un scénario adéquat est appuyé par une réalisation tout aussi compétente. Si Edge of Darkness ne passera pas à l’histoire comme autre chose qu’un thriller moyennement réussi, le résultat aura tout de même de quoi ne pas susciter trop de mauvais sentiments. Retour au grand écran de Mel Gibson après une longue absence surtout passée derrière la caméra, Edge of Darkness permet à l’acteur vétéran de renouer avec un rôle familier : le policier vengeur – nettement plus grisonnant que dans la série Lethal Weapon, mais tout aussi déterminé. Lorsque sa fille se fait abattre en pleine rue, le policier finit par découvrir un complot impliquant une sinistre compagnie, des politiciens influents et un « consultant » britannique aussi dangereux qu’indécis.

Le réalisateur Martin Campbell a une feuille de route bien garnie, et il profite ici d’une belle occasion d’adapter au grand écran une minisérie britannique qu’il avait lui-même réalisée au milieu des années quatre-vingt. Il est sans doute utile de préciser que le film n’est pas, dans la plus fine tradition des thrillers politiques, des plus réjouissants. Le résultat n’a pas de quoi laisser pantois mais, au même titre que State of Play, il s’avère tout de même un thriller pour adultes relativement bien mené, parfois inquiétant, et sans accrocs majeurs. À un point tel que l’on cherche en vain des choses à faire remarquer à son sujet : c’est un exemple tout à fait ordinaire d’un film où prémisse, scénarisation, interprétation et réalisation s’accordent pour en arriver à un résultat qui livre la marchandise.

 [Couverture] En revanche, c’est également le genre de film qui pâlit lorsqu’on le compare à des œuvres nettement mieux exécutées. Entre Edge of Darkness et Shutter Island, on n’hésitera pas à recommander la plus récente réalisation de Martin Scorsese. Non seulement s’agit-il d’un Scorsese (tout de même), mais on y voit également un bel exemple d’une prémisse débile qui mène à un film tout à fait divertissant.

Ceux qui ont lu le roman de Dennis Lehane savent à quoi s’attendre, étant donné la fidélité du scénario de Laeta Kalogridis. Les autres sont sur le point d’aborder un thriller à la frontière du délire. Car cette histoire d’un policier enquêtant sur une disparition dans un asile isolé cache un énorme secret qui a de quoi déjanter le reste du scénario. Une fois les dernières révélations étalées, le spectateur aura raison de contester tout l’échafaudage de l’intrigue. Il y a de quoi presque recommander au spectateur d’aller se gâcher le secret avant d’en commencer le visionnement.

Ceci dit, l’invraisemblance spectaculaire de la prémisse du film n’est pas aussi problématique que l’on pourrait le croire. Même ceux qui savent à quoi s’attendre seront à nouveau charmés par le métier, l’expérience et la compétence de la réalisation de Scorsese. Il y a de nombreux indices pointant vers les révélations finales, bien sûr, mais on a aussi l’impression que Shutter Island représente un exercice de style pour le réalisateur, qu’il peut enfin profiter d’un thriller de série B pour s’amuser un peu et raffiner ses techniques de cinéma à suspense. C’est un film exceptionnellement bien tourné, avec des images bien conçues et des qualités techniques enviables. Le jeu des acteurs est prenant, et le rythme ne fléchit pas. La réplique finale scelle la thématique du film à travers les artifices de l’intrigue. Si bien que quand arrive le générique, personne n’a l’impression d’avoir été berné par une manipulation malhonnête. Le plaisir de visionnement est constant. Shutter Island devient un magnifique exemple de ce qui peut se produire lorsqu’une hypothèse de départ ridicule tombe entre les mains d’experts : le film qui en ressort est, de loin, supérieur à la semence qui a mené au résultat final.

Senécal se venge

 [Couverture] Le roman Les Sept Jours du talion, de Patrick Senécal, ayant été écrit en partie comme un commentaire sur l’obsession de vengeance dans les films, son adaptation au grand écran avait de quoi créer un paradoxe : comment présenter une critique de la vengeance sans pour autant sombrer dans le type de film ainsi critiqué ? Comment réconcilier l’ambition thématique de l’œuvre avec les charges d’adrénaline souhaitées par les spectateurs ? Car, ne nous leurrons pas, il existe tout un sous-genre de cinéma à suspense voué à l’exultation de la vengeance. Charles Bronson, dans Death Wish, a laissé tout un sillon derrière lui, et des films plus récents tels Kill Bill et Taken ne font que livrer la même marchandise. Au panthéon des désirs du cinéphile, celui de voir le vilain manger ce qu’il mérite est secondaire puisqu’il se situe derrière celui de voir le héros triompher.

Mais ce qui fonctionne en fiction n’est pas nécessairement un modèle de comportement éclairé en société. Et la première tâche du réalisateur Daniel Groulx, scénario de Senécal en main, est d’éloigner son œuvre des techniques cinématographiques qui peuvent réconforter le public. L’absence complète de bande sonore musicale est un premier indice de plus en plus assourdissant. Les longs plans de caméra fixe, les couleurs blafardes, le jeu hagard des acteurs enfoncent le clou : Les Sept Jours du talion n’est pas conçu pour le divertissement. Lorsque le protagoniste enlève le meurtrier de sa fille pour lui faire subir sa vengeance, ce sont les spectateurs qui en viennent à confronter leurs propres désirs sanguinaires. Il faut dire que le héros n’y va pas de simples baffes. Chirurgien, il est habile au scalpel et il sait qu’il existe de bien pires souffrances que la mort…

À lire les commentaires élogieux écrits après la présentation du film au festival Sundance, le tout semble avoir atteint ses buts. Certains critiques, pourtant bien endurcis au film d’horreur, ont dû quitter le film avant la fin, ébranlés par l’intensité, la brutalité ou tout simplement le refus du film de jouer le jeu de la vengeance. Le but de Senécal et Groulx ainsi atteint, il reste un film unique, à la fois lourd, satisfaisant et d’une portée qui n’est pas limitée aux poncifs habituels du cinéma à suspense. La dernière réplique du film évite de justesse le moralisme mais se termine une scène ou deux avant une résolution pleinement satisfaisante. Les forces du film sont telles que l’on pardonnera diverses scories mineures et un troisième acte plus éparpillé.

Il n’est pas exagéré d’écrire que le cinquième roman de Senécal a marqué un tournant dans sa carrière : passé le ludisme horrifique de ses premières œuvres, c’est le premier roman qui indiquait son intérêt pour des thématiques plus nourries. Il est donc approprié que son adaptation cinématographique soit bien différente de celles de Sur le Seuil ou 5150, rue des Ormes. En attendant l’arrivée du Vide ou de Hell.com au petit ou au grand écran, Les Sept Jours du talion s’avère peut-être l’adaptation de Senécal la plus pleinement réussie… et ce même si elle ne vise pas à être la plus plaisante.

Échos d’une décennie mouvementée

L’idée d’un film de divertissement populaire qui est également doublé d’une réflexion politique a de quoi tenir de la contradiction, au moins initialement. Qui dit politique dit division, et tout le monde sait qu’Hollywood est rarement prêt à sacrifier une partie de son public pour les caprices d’un réalisateur engagé. Tout le monde sait que le cinéma est un médium trop grossier pour la réflexion. Tout le monde sait que les publics ne sont bons qu’à mâcher leur pop-corn comme des vaches en attendant la prochaine explosion !

 [Couverture] Sauf que ce que l’on sait sur tout le monde n’est que rarement vrai. La dernière décennie a été mouvementée sur le plan de la politique mondiale, et le thriller international, genre à suspense intello s’il y en a un, ne s’en est que mieux porté. Entre Syriana et Lord of War, The Kingdom et The International, le cinéma continue à s’interroger, lui aussi, sur la façon dont fonctionne le monde d’aujourd’hui. Mieux encore, il réussit à intégrer l’exploration de ces enjeux dans des formes narratives propres à plaire au grand public. L’existence d’un film d’action comme Green Zone, qui critique la rhétorique ayant mené à la justification de l’invasion américaine de l’Irak, n’est certainement pas habituelle… mais elle ne vient pas non plus de nulle part.

Évidemment, Green Zone est un projet de Paul Greengrass, qui est rapidement devenu un des réalisateurs de films à suspense les plus engagés après des succès tels Flight 93 et The Bourne Ultimatum. Avec Green Zone, il réussit à nouveau à combiner action et critique politique, explorant l’histoire récente pour illuminer les débats d’aujourd’hui.

Le tout se déroule en 2003, durant la période entre la tombée de Saddam Hussein et le début de la guerre civile iraquienne. Notre protagoniste, Roy Miller (Matt Damon, convaincant), n’a rien d’un activiste : c’est un officier de l’armée américaine qui a la tâche de traquer les dépôts d’armes de destruction massive que l’on pense cachés autour de Bagdad. Sauf que les informations dont il dépend s’avèrent erronées à une fréquence telle qu’il commence à poser des questions. Et lorsqu’une information inattendue l’amène à comprendre les jeux de pouvoir qui l’entourent, il se retrouve ciblé non seulement par les forces ennemies, mais aussi par des éléments de son propre pays.

Entre fusillades et poursuites dans les dédales de Bagdad, Green Zone en profite pour explorer le bien étrange environnement de la « zone verte », cette mini-forteresse au sein de la capitale iraquienne où les Américains vivaient détachés du reste du pays. Son périple l’amène à confronter la rivalité entre les experts américains et les exécutants nominés par la Maison Blanche, la torture des suspects iraquiens, la dépendance sur des exilés sans crédibilité domestique, et autres enjeux expliquant la formation du bourbier iraquien. Le public idéal de Green Zone saura non seulement repérer les personnages basés sur Judith Miller, Ahmed Chalabi et Paul Brenner, mais saura à la fois ce qu’est la dé-Baathification et pourquoi il s’agissait d’une idée si mal implantée.

Ceci dit, ce n’est pas qu’un film pour fanatiques des actualités : Greengrass sait doser son intrigue de séquences plus mouvementées, et s’il y a lieu (à nouveau) de critiquer son suremploi de caméra à l’épaule, Green Zone réussit, tout comme The Bourne Ultimatum, à donner une patine bien contemporaine à des séquences familières. Ici, c’est une poursuite en chassé-croisé à travers Bagdad, du point de vue des hélicoptères survolant le quartier, qui donne vie à une séquence d’action au cœur du présent. Pour le reste, il y a un certain plaisir à voir le scénario de Brian Hegeland (librement inspiré du livre-essai Imperial Life in the Emerald City du journaliste Rajiv Chandrasekaran) dire tout haut ce que plusieurs pensent tout bas des déclarations ayant justifié une guerre. On comprendra, sans même lire les critiques les plus négatives du film, que ce n’est pas un film pour les apologistes du régime Bush. Évidemment, diront certains, Greengrass n’est pas américain : il a donc un peu de perspective…

 [Couverture] Coïncidence : l’autre thriller politique réussi du trimestre est également d’un réalisateur moins qu’américain… L’arrestation récente de Roman Polanski en septembre 2009 a rappelé à tous qu’il avait préféré fuir la justice américaine plutôt que de subir sa sentence pour relations sexuelles avec une mineure. Camera oscura préfère rester loin des potins, mais le cas de Polanski forcera le spectateur à se confronter à une question délicate. Car son plus récent film, The Ghost Writer, est un thriller tout à fait réussi en grande partie grâce à la réalisation de Polanski ; jusqu’à quel point peut-on résoudre la tension entre un homme aux comportements répréhensibles et les résultats de son travail ?

Cette question devient de plus en plus inévitable si l’on considère que Polanski n’a pas pu tourner en Angleterre ni aux États-Unis, et ce même si l’action de The Ghost Writer se passe dans ces deux contrées. C’est pourquoi Berlin y joue Londres et l’île de Sylt en mer du Nord devient terre américaine. Thématiquement, un des personnages considère l’exil pour ne pas avoir à faire face à la justice de son pays. Les amateurs du thriller de Robert Harris sur lequel est basé le film (voir la critique de Norbert Spehner ailleurs dans ce numéro d’Alibis) remarqueront également qu’une des seules modifications significatives faite à l’intrigue du roman a été la relocalisation des scènes new-yorkaises pour ne pas avoir à y dépêcher d’équipe de tournage.

C’est d’ailleurs le scénario, fidèlement adapté par Harris à partir de son propre roman, qui amorce le succès de The Ghost Writer : un « nègre littéraire », bien joué par Ewan McGregor, est abruptement appelé à terminer la biographie d’un ex-premier ministre britannique (Pierce Brosnan) après la mort mystérieuse du scribe précédent. Exilé avec le reste de l’entourage du politicien sur l’île de Martha’s Vineyard au large du Massachussetts, l’écrivain devient rapidement impliqué dans des machinations politiques, des jeux de pouvoir et un secret si terrible qu’il en vient à craindre pour sa vie. L’aperçu des mécaniques du « négriat littéraire » est suffisamment fascinant pour capter l’intérêt jusqu’à ce que s’amorce l’intrigue. Par la suite, pour satisfaire son plaisir de cinéphile, il n’y a qu’à suivre les rouages à la fois surprenants et inévitables d’un thriller tout à fait compétent.

Mais alors que The Ghost Writer aurait pu être nettement plus ordinaire en d’autres mains, c’est le métier de Polanski qui lui donne une énergie supplémentaire : de longs plans inusités parlent d’eux-mêmes (qu’il s’agisse d’une automobile abandonnée en plein centre d’un traversier, d’un morceau de papier aux révélations explosives passant de main en main ou bien d’un manuscrit éparpillé en pleine rue) et l’approche parfois minimaliste laisse aux acteurs toute la liberté de nous faire sentir les nuances émotionnelles des dialogues. Mieux encore, les férus du roman seront surpris de voir une panoplie de ses détails transposés à l’écran : conseils de métier, répliques, subtilités politiques y sont adroitement insérés, parfois dans des contextes différents. Que ceux qui craignaient une adaptation lourde de la part d’un auteur incapable de se défaire de sa propre prose se rassurent : Harris, en collaboration avec Polanski, sait produire un scénario potable. Le film est long, mais rarement moins qu’absorbant. Certains détails ne sont expliqués que dans le roman (et encore là, de manière bien elliptique), mais l’essentiel se tient.

Et c’est sans compter l’aspect politique tout aussi bien adapté. Harris avait profité du roman pour critiquer la réaction excessive à la menace terroriste, questionner la déportation et la torture de suspects. Toute l’atmosphère de l’intrigue dépend d’une paranoïa tous azimuts au sein de laquelle les pires actes peuvent être commis au nom de la sécurité nationale. Ce n’est pas non plus un accident si le personnage du premier ministre semble étrangement similaire à celui de Tony Blair. Cet aspect, très légèrement adouci, forme également une partie importante de l’impression laissée par The Ghost Writer ; il y a même de quoi se rappeler les belles heures du thriller politique des années soixante-dix, qui réagissait tout aussi vivement aux troubles politiques de l’époque. On ne célébrera pas nécessairement l’audace d’Hollywood – ce n’est pas une production américaine même si elle en imite la teneur – mais il y a de quoi se rassurer : parfois, au cinéma, il n’y a pas que du n’importe quoi.

Crimes de guerre
[Collaboration spéciale de Norbert Spehner]

Foyles’s War est une série policière britannique extraordinaire, disponible en DVD mais (encore) inédite en français. Sa diffusion a commencé le 27 octobre 2002 et elle a été conçue et réalisée par Anthony Horowitz. L’acteur Michael Kitchen est magistral dans le rôle principal de Christopher Foyle, un flic incorruptible qui mène ses enquêtes dans un contexte bien particulier : l’Angleterre, de 1941 à la fin de la guerre, en passant par la débâcle de Dunkerque, le Blitz, les menaces d’invasion, l’organisation de la défense civile, la bataille d’Angleterre et autres épisodes dramatiques du conflit mondial. Alors que le pays vit dans la peur, la paranoïa, le chaos et la destruction, la vie continue, et avec elle ses parasites, ses traîtres et ses criminels qui tentent de profiter de la situation. Une situation typique : un bombardier allemand largue ses bombes sur un quartier résidentiel. Des débris des maisons, on retire de nombreux cadavres dont l’un a un couteau de cuisine enfoncé dans le ventre ! À Foyle et à son équipe d’intervenir…

Cette série exceptionnelle se présente sous forme de mini-films d’une heure trente minutes, où chaque épisode présente à la fois une enquête policière plutôt classique, dans les décors splendides des environs de la ville côtière de Hasting, et un élément historique de l’époque : le marché noir, la chasse aux espions, les camps d’internement pour les gens d’origine allemande ou italienne, les secrets militaires, etc., événements historiques qui sont évoqués en détail dans les annexes. Michael Kitchen est solidement encadré par Honeysuckle Weeks, qui interprète le rôle de la jolie Samantha Stewart (son chauffeur et détective en herbe), et Anthony Howell, qui joue l’inspecteur Paul Milner, un survivant de la bataille de Norvège où il a perdu une jambe.

Il y a dans cette série, outre le jeu des acteurs qui est tout à fait remarquable, un réel souci du détail : les uniformes, les moyens de transport, les costumes, tout est authentique, y compris les Spitfires de la RAF qui crèvent l’écran dans un ballet gracieux et létal. Rarement aurai-je été aussi envoûté par une série télévisée qui est à la fois un étonnant voyage dans le temps et une photographie fidèle d’une réalité que l’on connaît peu. Rien de mièvre ou d’invraisemblable dans ces épisodes ultra-réalistes, souvent très durs, riches en situations cornéliennes et drames personnels, où Foyle doit constamment affronter la hiérarchie militaire et l’impénétrable code du secret d’État, quand il n’a pas affaire à des politiciens retors (un pléonasme, je sais) bien décidés à lui mettre des bâtons dans les roues. C’est dans ces moments-là que l’acteur donne sa pleine mesure. Foyle est un veuf. Il a un fils qui s’est engagé dans la RAF et qui connaît sa part de problèmes. Foyle ne cause pas beaucoup, mais quand il dit quelque chose, ses paroles portent, ses répliques sont cinglantes, souvent assassines. Et quand il tient une piste, rien ni personne ne le fera changer d’avis. Il chasse le stress en pêchant à la mouche !

Bref, si les dialogues très « british » ne vous rebutent pas, c’est une série à ne manquer sous aucun prétexte, une série qui nous change agréablement des tueurs en série et des autopsies juteuses, même si la violence y est omniprésente. C’est tout de même une histoire de guerre !… [NS]

Bientôt à l’affiche

Le printemps n’existe plus dans le calendrier du cinéma hollywoodien, si bien que l’été ne cesse de commencer de plus en plus tôt. Au prochain trimestre, entre des méga-succès anticipés tels Iron Man 2 et Toy Story 3, plutôt destinés à notre revue-sœur Solaris, il y aura donc de quoi parler du retour au grand écran de Ridley Scott et Russell Crowe avec une énième présentation de Robin Hood. Sinon, le ton est à l’action légère avec la résurrection des mercenaires de la série télévisée The A-Team, l’adaptation dynamique des espions laissés-pour-compte de la bande dessinée The Losers, ou bien le passage au grand écran de l’agent secret incompétent MacGruber. Finalement, agents secrets et péripéties romantiques auront deux occasions de se rencontrer avec Killers (Katherine Heigl en jeune mariée découvrant que son mari est un assassin traqué) et Knight and Day (Cameron Diaz comme célibataire galamment poursuivie par Tom Cruise en agent secret un peu détraqué). En attendant un printemps de plus en plus écourté, bon cinéma !

Revue Alibis – Mise à jour: Avril 2010

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