Camera Oscura 26

Christian Sauvé

Exclusif au volet en ligne (Adobe Acrobat, 572Ko) d’Alibis 26Printemps 2008

Entre les films conçus pour remporter des oscars et les navets que les studios hollywoodiens espèrent faire oublier, l’hiver est la saison cinéma des extrêmes. Entre les deux, il y a des exceptions : les films acclamés par l’Académie qui rejoignent un large public, les divertissements populaires qui tiennent la route, les échecs ambitieux qui charment même lorsqu’ils déçoivent. Attachez vos tuques avec du ruban d’avertissement de scènes de crime, parce qu’il y a de la variété au menu de ce trimestre !

Les courtisans de l’oncle Oscar

Une chose est certaine : le noir était à l’honneur lors d’une soirée des oscars où No Country For Old Men et There Will Be Blood se partageaient quelque seize nominations. À un point tel que même le monologue d’ouverture de l’animateur Jon Stewart mentionnait : « This year’s slate of Oscar nominated psychopathic-killer movies. » Les frères Coen ont fini par ramener plusieurs trophées dorés à la maison puisque No Country For Old Men a remporté les oscars du meilleur film, du meilleur scénario adapté et de la meilleure réalisation, avec une autre récompense à Javier Bardem pour sa prestation dans la peau du redoutable tueur Anton Chigurh. Pour le reste, les favoris de Camera oscura s’en sont également bien tiré : trois oscars techniques pour The Bourne Ultimatum, plusieurs nominations et une récompense pour Michael Clayton, une nomination pour Viggo Mortensen dans Eastern Promises

Évidemment, les drames criminels nominés aux Oscars ne sont pas tous sur un pied d’égalité. Si No Country For Old Men est indéniablement un film à suspense, un thriller, voire même un western contemporain, il ne faudrait pas nécessairement être aussi catégorique au sujet de films tels Atonement et There Will Be Blood – et ce, même si ces films portent sur des accusations criminelles, la guerre, la vengeance violente et la cupidité sans limite. En fait, il s’agit plutôt d’excellents exemples pour étudier la frontière entre le drame mainstream et l’œuvre de genre.

Une touche distincte est le rythme auquel les éléments de genre sont introduits. Dans le cas d’Atonement [Expiation], une demi-heure file sans que l’on sorte du drame d’époque. Dans un manoir cossu d’Angleterre, durant les années 1930, une jeune fille avec des ambitions d’écrivaine meurt de jalousie en voyant sa sœur s’amouracher d’un vulgaire roturier. Des coïncidences abominables compliquent les choses, et voilà qu’à un moment précis, elle n’a qu’à murmurer une accusation mensongère pour envoyer un innocent en prison. En ce qui concerne There Will Be Blood [Il y aura du sang], c’est une autre fresque historique qui se dresse : celle d’un homme à la détermination inébranlable (Daniel Plainview, formidablement interprété par Daniel Day-Lewis) qui se construit un empire du pétrole en Californie à l’aube du vingtième siècle. Les minutes passent lentement alors que Plainview découvre ses premiers puits, démontre sa compétence à obtenir les droits d’un nouveau gisement et se met à dos un jeune preacher qui voit son influence communautaire lui filer entre les doigts. Dans les deux cas, les mises en situation abordent à peine une atmosphère noire : les filtres diaphanes et les sauts chronologiques d’Atonement lui prêtent une qualité de drame sentimental, alors que les paysages secs et ensoleillés de There Will Be Blood sont plus documentaires que sinistres.

C’est un peu plus tard que les éléments de genre apparaissent. Une fois le premier acte terminé, Atonement projette ses personnages quelques années plus tard, en pleine Deuxième Guerre mondiale. Le roturier injustement accusé s’est fait offrir une peine allégée en échange d’un séjour au front : nous le retrouvons alors qu’il doit battre en retraite jusqu’à la plage de Dunkirk. (C’est là que le film se permet un moment de cinéma magistral, un long plan continu de presque cinq minutes se faufilant entre les troupes, les attractions touristiques et les personnages hébétés.) Pendant ce temps, la fausse accusatrice œuvre dans un hôpital de Londres, réalisant peu à peu l’énormité du geste qui a envoyé l’amant de sa sœur au combat. Malgré les fausses accusations, les crimes et la guerre, le titre du film reflète sa nature : il s’agit d’une histoire d’expiation. La justice, si elle existe, ne peut être servie par une tierce partie. Les cinéphiles avertis auront sans doute remarqué que le film est une adaptation d’un roman d’Ian McEwan… un roman toujours rangé sur les étagères mainstream.

Cette genèse littéraire hors genre se fait également sentir dans There Will Be Blood, et ce même si la filiation est beaucoup moins claire entre le film et Oil ! d’Upton Sinclair. Le scénariste-réalisateur s’étant permis un chambardement complet du scénario, There Will Be Blood devient un affrontement entre un homme d’affaires et un homme d’Église, deux têtes fortes qui n’ont aucun scrupule quand il est question de parvenir à leurs fins. Ici aussi, la cinématographie est époustouflante : malgré un enchaînement un peu bâclé entre les scènes, There Will Be Blood recrée avec conviction les détails du boum pétrolier californien (une séquence montrant l’explosion d’un derrick est à couper le souffle). Si l’affrontement entre les deux têtes d’affiche du film finit inévitablement par tourner au sang, There Will Be Blood est avant tout une étude de personnages. Daniel Plainview est tellement formidable que l’intrigue autour de lui devient secondaire, l’intérêt étant plutôt de voir comment il réagira aux crises qui se succèdent. Ses victoires sont des triomphes de pure détermination. Et tel n’importe quel héros tragique, son destin ultime découle des conséquences de ses convictions. Ce n’est pas un hasard symbolique si les nombreuses morts violentes du film prennent la forme d’un coup à la tête.

Hélas, les deux films finissent par souffrir de problèmes qui n’ont rien à voir avec leur appartenance au genre : Atonement traîne en longueur et se permet une entourloupette narrative finale qui a de quoi frapper les spectateurs au visage et leur faire se demander s’ils ne viennent pas de perdre deux heures de leur vie. There Will Be Blood échoppe lorsque vient le moment de transformer ses séquences et performances en un seul film cohérent : on reste avec de nombreux cahots narratifs, des tangentes qui apportent peu à l’expérience et un conflit principal qui reste, malgré tout, curieusement insatisfaisant. Les mauvaises langues diront que pour les affrontements entre monstres, il y avait toujours Alien Versus Predator 2 dans le cinéma voisin…

Dans les deux cas, on admirera la cinématographie, la finesse (ou la brutalité) de l’interprétation, l’ambition du scénario et l’audace des risques pris. Mais ceux qui ont peu de patience pour la fiction mainstream dépourvue d’énergie narrative seront exaspérés par ces deux favoris de l’oncle Oscar. Car il faut bien reconnaître que le film-à-oscar est, à sa manière, un genre répondant aux désirs d’un public bien précis : celui des membres de l’Académie des Arts et des Sciences du Cinéma. Le divertissement est relégué derrière le besoin de convaincre ceux qui décernent des prix. Et pourquoi pas ? Si ça fonctionne…

De la fuite dans les idées

Que serait un trimestre sans suites ? Dans un univers culturel en constante évolution, les suites de films à succès sont une valeur sûre… en autant qu’elles correspondent au contexte les entourant.

Quand Jerry Bruckheimer et Disney ont décidé de miser sur un autre volet de la série National Treasure peu après le succès du premier film, ils savaient parfaitement bien ce qu’ils recherchaient : un mélange d’aventure, d’humour, de trouvailles historiques et de voyages à travers le monde. Nicolas Cage est toujours aussi sympathique en Ben Gates et ses comparses du premier volet sont tous au rendez-vous. Si le récit trouve son amorce dans la possibilité que l’ancêtre Gates ait été mêlé à l’assassinat de Lincoln, un tel détail historique cède bientôt la place à une véritable course au trésor.

[couverture] Ceux qui ont apprécié les grosses ficelles narratives du volet précédent seront amplement satisfaits par cette suite. National Treasure : Book of Secrets [Trésor national – Le livre des secrets] exploite la formule établie, en y ajoutant quelques raffinements prometteurs (tels le livre éponyme, un objet fictif fascinant qui servira sans doute à alimenter les prochains volets de la série), des voyages autour du globe, des cambriolages astucieux et un habile mélange de technologie et d’histoire qui rappelle les meilleurs traits du Da Vinci Code.

Ce n’est évidemment pas un film très profond. Malgré les détails historiques, les mécanismes de l’intrigue restent grossiers et convenus. L’antagonisme entre Gates et son adversaire n’est jamais très vif : ce n’est pas un hasard si le destin de ce dernier n’est pas particulièrement satisfaisant. Les invraisemblances sont nombreuses, mais les partisans de la série savent bien à quoi s’attendre. Plus sérieusement, on notera une certaine mollesse sur le plan des scènes d’action. La poursuite automobile dans les rues de Londres, entre autres moments mous, s’avère bien moins réalisée que conceptualisée. Mais le résultat reste un divertissement convenable pour toute la famille, ce qui n’est déjà pas rien et devrait répondre aux exigences minimales d’une soirée cinéma confortable.

N’espérez pas une telle recommandation au sujet de Rambo [vf], le quatrième volet d’une série devenue, au fil du temps, un cliché en soi. Symbole de toute une époque, Rambo ne représente pourtant pas toujours ce que l’on pense. Le premier film, First Blood (adapté d’un roman écrit par le Canadien expatrié David Morrell), était un portrait d’un vétéran psychotique en sérieux besoin de traitement. C’est habituellement le deuxième film (scénarisé par un autre Canadien expatrié, James Cameron) qui a fixé Rambo dans l’inconscient culturel comme symbole d’une Amérique reaganienne assoiffée de vengeance post-Vietnam. Le troisième film avait plutôt l’allure d’une parodie (on se rappelle que Rambo y aidait alors ses amis talibans…) et semblait à l’époque avoir martelé des clous dans le cercueil de la série.

Mais non. Ayant récemment réussi à raviver la série Rocky avec Rocky Balboa, Sylvester Stallone a scénarisé et réalisé son propre retour à l’écran comme soldat de fortune. L’intrigue n’est pas compliquée : des missionnaires demandent à Rambo de les escorter en pleine Birmanie, faisant fi de la guerre civile qui y fait rage. L’inévitable se produit, les missionnaires sont capturés et c’est à Rambo d’aller régler le cas de ceux qui osent s’en prendre aux innocents.

La simplicité de l’intrigue ne fait que souligner la transparence de sa structure. Comme tous les pires films d’exploitation guerrière, Rambo est un exercice de frustration qui prépare le terrain pour un défoulement cathartique. Les tortures et humiliations infligées par les antagonistes s’accumulent jusqu’à la finale orgie sanglante, moment durant lequel Rambo infligera une vengeance presque biblique aux hordes d’ennemis anonymes. Des points d’ironie supplémentaires sont décernés pour des dialogues fiévreux portant sur la nécessité de la violence pour créer la paix ; disons que le film n’a pas vraiment la patience qu’il faut pour créer un véritable questionnement moral lorsqu’il y a tant d’ennemis à canarder !

Rambo aurait été convenu, inoffensif et éminemment oubliable n’eût été d’un détail : l’invraisemblable violence sanguinolente qui accompagne son déroulement. Avec les effets numériques peu dispendieux rendus possibles depuis Rambo III, le carnage prend ici des proportions à faire pâlir le terme « grand-guignolesque ». Tondre les ennemis à coups de mitrailleuse .50 n’est pas suffisant lorsqu’il est possible de leur exploser la tête, de leur amputer les membres, d’ouvrir leur torse et d’éclabousser les décors de leurs viscères. John Mueller, du L.A. Times, s’est amusé à dénombrer 236 morts dans ce film (une moyenne de 2.59 morts par minute), et même ceux qui ont apprécié des films ultraviolents tels 300, Sin City et Shoot’em Up auront quelques retournements d’estomac en voyant à quel point la chair humaine est maltraitée durant cette boucherie. Même s’il n’y a rien de sérieux dans un film où une humble mine Claymore finit par produire une explosion dotée d’un champignon quasi nucléaire, ça n’a pas empêché Stallone de maintenir que son film s’avérait une véritable contribution pour souligner la terrible situation en Birmanie…

Dommage que cette violence soit le trait le plus distinctif d’un film qui, autrement, a de quoi ennuyer plus que choquer. Nul doute que les observateurs de pop-culture y trouveront amplement de matériel fascinant (allez hop ! académiciens : 4000 mots et une présentation de vingt minutes sur la place de l’archétype Rambo dans une ère de guerre asymétrique) et que les purs et durs des films Rambo y trouveront une satisfaction triomphante. L’avantage des suites, après tout, c’est qu’elles indiquent clairement à quoi s’attendre.

Géo-sardonique

Le mariage entre le thriller international et la comédie noire continue de plus belle. Ayant donné naissance à des films tels Lord of War et The Hunting Party, ce sous-genre combine la géopolitique contemporaine à un humour cynique bien acéré. Ce n’est pas un accident si ces films écorchent au passage les gouvernements occidentaux, révélant le « grand jeu » politico-militaire comme une parade ridicule et vulnérable couvrant les agissements de simples individus.

Dramatisant les authentiques efforts d’un représentant démocrate au congrès américain pour aider l’insurrection des moudjahidines contre l’envahisseur russe en Afghanistan durant les années 1980, Charlie Wilson’s War [Le Combat de Charlie Wilson] se situe tout à fait dans cette lignée. Charlie Wilson (bonassement interprété par Tom Hanks) est moins bête qu’il ne le paraît avec ses séjours à Las Vegas, son penchant pour l’alcool, ses jolies secrétaires et son accent texan. Il sait comment fonctionne Washington, et lorsqu’une mondaine déterminée de Houston le contacte pour lui demander de lutter contre les communistes, il ne dit pas non. Ses tentatives aboutissent lorsqu’un agent bouillant de la CIA l’aide à établir une ligne de ravitaillement pour fournir des armes sophistiquées aux rebelles afghans.

Le ton est léger, le scénario voyage autour du monde, les personnages sont plus grands que nature et les dialogues sont délicieux. Aucune surprise si le scénariste du film s’avère être Aaron Sorkin, qui a prouvé lors de The West Wing qu’il connaissait bien les rouages du gouvernement américain et la façon dont les spécifications militaires peuvent devenir un type de poésie saccadée. Les acteurs, heureusement, sont capables de suivre les exigences du scénario et le résultat est fort divertissant. Charlie Wilson’s War a beau être une comédie, c’est également un film qui présente avec une certaine conviction les interactions entre les entités qui font fonctionner Washington : ne soyez pas surpris d’être momentanément passionné par les détails de l’allocation des budgets fédéraux.

Mais un détail gênant plane au-dessus de tout le film. Car les spectateurs les mieux informés se souviennent sans doute que les agissements des moudjahidines armés par les Américains, par l’entremise de leurs héritiers talibans, ont fini par avoir des répercussions dramatiques. Charlie Wilson’s War évite longtemps de dire que les magouilles de Charlie Wilson ont eu des effets épouvantables, et la mention crue de cette vérité en épilogue ne règle pas la contradiction sur laquelle reposent les rires du film. Ce qui en fait évidemment un fier représentant du genre géo-sardonique. Car sans l’ironie amère et le cynisme moqueur, ça ne serait tout simplement pas crédible…

Riez, volez, tuez…

Réaliser une comédie noire réussie est un art : non seulement faut-il maîtriser les éléments nécessaires à un bon film, il faut également savoir établir un bon équilibre entre les éléments contradictoires que sont le rire et le suspense. Mais est-ce nécessairement une contradiction ? Le rire est-il plus facile lorsque l’on n’a pas à se soucier des conséquences qui accompagnent les actes criminels ? Deux comédies parues récemment illustrent bien deux stratégies qui s’offrent aux scénaristes de comédies criminelles : l’atténuation du crime, ou bien la maximisation des rires.

Mad Money [Folles du cash] ne vise certainement pas le même public qu’In Bruges, et cette différence se voit dès la prémisse. Alors qu’In Bruges s’intéresse à deux assassins en cavale, Mad Money décrit les machinations d’une femme bien éduquée qui se voit contrainte, lorsque son mari est mis au chômage, au travail peu valorisant de concierge. Mais elle ne vide pas les poubelles à n’importe quel endroit : elle arpente les corridors et les toilettes de la Réserve fédérale américaine, là où sont détruits les billets légèrement endommagés. Intelligente, cupide et en mal d’aventure, elle conçoit éventuellement un plan pour dérober des petites coupures sous les yeux des caméras de sécurité, et recrute deux copines nécessaires au plan. Le reste du film, tel que présagé dans un prologue intrigant, consiste à attendre les inévitables complications.

La comédie n’est pas hilarante à s’en rouler par terre, mais le public visé par ce film inoffensif ne s’en fera pas pour autant. Il faut dire que la stratégie d’atténuation criminelle pratiquée par le scénario a tôt fait de faire taire les plus scrupuleux : les héroïnes du film sont sympathiques, le responsable de la sécurité ne l’est pas et l’argent dérobé est destiné à la déchiqueteuse. Il y a crime, mais puisque peu de quidams s’inquiéteront des risques inflationnistes que représente une telle fuite d’argent comptant, tenter de trouver une victime peut s’avérer un exercice subtil. La permission de rire avec les criminelles est donc accordée sans grands remords.

Le scénario n’est certainement pas sans faute (les plus fins s’amuseront à trouver une liste de raisons pour lesquelles l’arnaque ne peut pas fonctionner), mais Mad Money esquive les objections à l’aide d’un clin d’œil. Le scénario avance rapidement, les dialogues sont amusants, la réalisation est compétente et le charme des actrices en vedette réussit à faire oublier le sentiment qu’il s’agit ici d’un produit plus manufacturé qu’authentique. Psychologues et experts en marketing s’entendront pour dire que Mad Money est conçu pour ne pas déplaire au plus grand public possible.

Cette stratégie prudente a ses mérites, surtout quand la prise de risques implique des échecs occasionnels. Le manque d’audace de Mad Money trouve son antithèse dans In Bruges [Bienvenue à Bruges], une comédie criminelle nettement plus noire, plus audacieuse mais aussi moins satisfaisante dans son ensemble.

Dès les premières images, on comprend que ce film ne s’adresse pas à un vaste public. Alors que deux assassins arrivent à Bruges en attendant d’avoir des nouvelles de leur employeur, l’homme le plus âgé (Brendan Gleeson) prend plaisir à jouer au touriste alors que le plus jeune (Colin Farrell) ne peut tolérer le rythme tranquille de la ville. L’humour tourne rapidement à l’absurdité : le jeune tueur est fasciné par un nain prenant part à un tournage de film, s’entiche d’une femme inexplicablement réceptive à ses avances et ne se retient pas pour casser la gueule à des touristes en plein restaurant. Mais au-delà de la performance nerveusement comique de Farrell et des dialogues du scénariste-réalisateur Martin McDonagh se tisse une trame beaucoup plus sombre : le plus vieil assassin reçoit l’ordre d’éliminer son collègue, ce qui ne sera peut-être pas aussi difficile que prévu, celui-ci étant rongé de remords au sujet d’un contrat ayant mal tourné. Une chose est certaine, In Bruges peut s’avérer délicieusement imprévisible, surtout lorsque se pointe l’employeur à la langue salée, interprété par un Ralph Fiennes en pleine forme.

Les dialogues sont d’une rare qualité et les retournements de l’intrigue sont rafraîchissants après tant de films convenus. Les fans de Pulp Fiction trouveront leur compte dans In Bruges. Livrer un bon film a ses avantages comme approche pour résoudre la tension inhérente à toute comédie noire mais, pour plusieurs, le film finira par trop errer du côté de la violence au cours de son troisième acte. On assiste à plusieurs morts spectaculairement sanguinolentes et le destin tragique d’une bonne partie des personnages finit par ternir les bons sentiments entretenus jusqu’à ce moment. D’autres scories n’aident pas à ficeler le scénario, qu’il s’agisse du rôle de plus en plus ténu de Clémence Poésy ou bien de la finale plus onirique que satisfaisante. In Bruges, malgré toutes ses qualités, finit par souffrir de sérieuses inconsistances de ton. Après un bon départ, le film est finalement écrasé par l’horrible vérité qui se cache derrière toute comédie noire : une fois oubliés les rires, c’est la mort qui triomphe.

Peut-être est-il plus sage d’éviter le sujet et de raconter l’histoire d’une ménagère devenue voleuse.

Retournement ou ridicule ?

L’art du thriller n’est pas plus facile que celui de la comédie criminelle. Mais le dilemme principal est autre : faut-il privilégier le réalisme convaincant ou les retournements excitants ? Est-ce préférable de surprendre un public blasé ou de lui livrer une expérience familière ? Ni Untraceable ni Vantage Point ne réussissent tout à fait à dépasser les limites de leurs ambitions, mais Vantage Point parvient au moins à atteindre une partie de ses propres objectifs.

Untraceable [Introuvable], en revanche, souffre dès le départ d’une prémisse peu prometteuse. Notre héroïne est une agente du FBI affectée à l’unité des crimes Internet. Dès les premières scènes, on la voit cerner un cyber-escroc et dépêcher chez lui une véritable unité d’intervention tactique sans la formalité d’un mandat de perquisition. Le film a déjà quitté l’orbite des films réalistes, sans pour autant se diriger vers la planète des films intéressants. Son antagoniste finit par être un tueur aux talents de webmestre qui capture des victimes pour les exécuter à coups de visites sur son site. Il y aurait de quoi rire si le film était le moindrement drôle, mais ce n’est pas le cas : Untraceable répète les mêmes clichés que tant d’autres films de tueurs en série sans l’ombre d’un talent narratif ni d’un sourire ironique.

Le film se prive éventuellement de sa dernière parcelle d’intérêt lorsque le meurtrier en série (dévoilé aux spectateurs de façon inconséquente) se révèle avoir un plan de vengeance assez ordinaire. Ce qui paraissait être une série de victimes choisies au hasard (ce qui aurait été plus troublant) finit par s’avérer un groupe d’intervenants liés à un événement qui aurait dû être immédiatement reconnaissable par les policiers. Mis à part la thématique Internet, Untraceable ne réussit pas à se distinguer des autres films de tueurs en série parfaitement ordinaires que l’on retrouve souvent. N’eût été de la présence de quelques visages familiers au générique, il n’aurait pas été surprenant de voir ce titre relégué aux basses étagères des films destinés directement au club vidéo.

[couverture] Vantage Point [Angles d’attaque] n’est pas nécessairement un chef-d’œuvre, mais ses figures de style réussissent à faire oublier momentanément son propos assez convenu. L’astuce la plus évidente occupe l’essentiel de la première heure, alors que l’assassinat d’un président américain à Salamanca est vu par les médias, puis par un garde du corps, un policier espagnol, un quidam américain, le président lui-même et finalement par les terroristes derrière toute l’affaire. Les mêmes événements sont ainsi revécus de manière différente, mais n’espérez pas un Rashomon des résultats : les perspectives successives approfondissent les rouages de l’affaire mais ne se contredisent pas, et le film n’est pas assez tordu pour offrir des perspectives subjectives. Hélas, ce chambardement chronologique finit par lasser et manque parfois de vapeur narrative. Quelques « retournements » sont faciles à deviner alors que le film nous cache manifestement des informations, et le dernier segment abandonne l’idée d’une narration limitée pour revenir à un point de vue omniscient beaucoup plus conventionnel.

Une fois remis en ordre dans sa logique narrative, Vantage Point n’est guère plus qu’un thriller familier, avec les héros, traîtres et vilains habituels. Quelques moments sont particulièrement faibles ; on pense à la masse d’exposition malhabile qui accompagne les premières minutes du film, au segment trop guimauve du quidam, ou bien encore à la tentative de faire du président un pacifiste prudent aux antipodes du président actuel. Mais ces accrocs sont quelque peu compensés par des facettes de la production qui dépassent la compétence. L’atmosphère des décors espagnols est convaincante malgré un tournage en plein Mexique, la poursuite automobile finale est délicieusement bien réalisée, et les acteurs semblent s’en donner à cœur joie dans des rôles héroïques : Dennis Quaid est particulièrement prenant comme agent des services secrets qui se démène pour tout régler. Il va sans dire que la complexité du complot défie la bonne volonté du spectateur de suspendre son incrédulité, mais cette surenchère de retournements ridicules finit par former une fraction non négligeable du plaisir que l’on peut tirer d’un thriller de ce type. Peu importe ses failles, Vantage Point finit tout de même par faire mieux avec des éléments qui auraient pu être beaucoup moins prenants. On ne prendra pas ce film pour un chef-d’œuvre, ce n’est pas non plus un titre qui restera en mémoire bien longtemps, mais on lui reconnaîtra une ambition astucieuse et un résultat qui dépasse certaines attentes. L’art du thriller est difficile ; ne rejetons pas immédiatement les tentatives dotées d’un peu de style.

Bientôt à l’affiche

Est-ce une coïncidence ou une fascination pour les chiffres qui fait en sorte que des titres numériques tels 21, 88 minutes et 10,000 BC vont se succéder au grand écran ? Est-ce un désir de thrillers criminels de série B ou de la compassion pour les moins bien nantis de notre société qui a donné naissance à The Bank Job et Street Kings ? Est-ce un plan d’affaires aux visées lucratives ou un questionnement social sur le destin de l’Amérique du XXIe siècle qui nous amènera Stop Loss et Harold & Kumar Escape From Guantanamo Bay ? Les réponses dans le prochain Camera oscura !

En attendant, bon cinéma !

Mise à jour: Mars 2008

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