Camera Oscura 22

Christian Sauvé

Exclusif au volet en ligne (Adobe Acrobat, 1 680Ko) d’Alibis 22, Printemps 2007

Noël peut se passer de neige, janvier peut être pluvieux, les glaciers peuvent continuer de perdre du terrain, mais une chose au sujet de l’hiver reste vraie : c’est la véritable saison du cinéphile. Porté par la course aux Oscars, le trimestre hivernal reste celui où des films à suspense accomplis trouvent leur place en salle. L’hiver 2007 ne fut pas une exception, doté comme il l’a été d’espions, de soldats, de tueurs… et de victimes.

Histoires d’espions

Les espions sont une donnée constante du paysage cinématographique, mais la différence entre notre réalité et leur fiction reste énorme. Peu importe James Bond, la nature de l’espionnage est un vaste engrenage de procédures laborieuses, d’analyses compliquées, d’interactions politiques et de séquelles émotionnelles pour ceux qui s’y livrent.

Cette abnégation de la réalité rend d’autant plus surprenante la sortie coup sur coup de trois films inspirés d’événements marquants dans l’histoire des services de renseignements américains. Dans tous les cas, exactitude historique et flou moral sont de rigueur, nous laissant un portrait aussi crédible que déprimant du « Grand Jeu ».

Le premier de ces films, Breach [Brèche], est une version romancée de l’affaire Robert Hanssen. Les férus du domaine savent déjà qui est Hanssen : ce haut gradé du FBI, arrêté en 2001, s’est avéré être une des pires brèches de sécurité de l’histoire des services de renseignements américains, ayant vendu aux Soviétiques, puis aux Russes, des secrets nationaux pendant une période de près de vingt ans. Le film explore le cas Hanssen par l’entremise d’Eric O’Neill, un jeune agent du FBI assigné à la surveillance rapprochée de l’espion. Il découvrira en lui un homme complexe et contradictoire.

Car la duplicité nécessaire pour réussir comme agent double est telle que Hanssen paraît être un personnage formidable avant même d’être identifié comme espion : bourru, arrogant, extrêmement intelligent et peu enclin à tolérer ceux qui lui déplaisent, Hanssen ne voyait aucune contradiction à être un homme d’église, à se livrer à la pornographie amateur, à faire carrière au FBI et à vendre des secrets aux Russes. Confronté à sa trahison, il n’exprime aucun remords, ayant prouvé sa supériorité sur ses collègues moins astucieux. Étant donné un tel personnage, l’atout principal du film s’avère la performance exceptionnelle de Chris Cooper dans le rôle de Hanssen.

Réalisé avec retenue par Billy Ray (un habitué du genre docu-fictif après Shattered Glass), tourné avec la collaboration du FBI et raisonnablement fidèle aux faits de l’enquête Hanssen malgré l’élision de plusieurs détails, Breach atteint un équilibre satisfaisant entre la réalité documentée et les exigences dramatiques de la fiction. En plus du portrait de Hanssen, le film présente également le parcours d’un jeune agent ambitieux du FBI, qui en vient à réaliser que la vie d’agent fédéral n’est pas pour lui.

Mais Eric O’Neill peut au moins s’offrir le luxe de se retirer du jeu une fois l’enquête terminée, ce qui n’est pas le cas pour le protagoniste de The Good Shepherd [Le Bon berger]. Partiellement inspiré de la vie du légendaire maître-espion de la CIA James Jesus Angleton, ce film raconte la carrière d’un agent de renseignements américain des années trente jusqu’au fiasco de la Baie des Cochons en 1961. Loin des fantaisies d’espionnage ludiques, The Good Shepherd préfère décrire un univers où les secrets sont corrosifs. Le protagoniste connaît tout mais ne ressent rien, vit avec le doute constant des opérations de contre-espionnage, marie une quasi-étrangère pour faire plaisir au milieu social dans lequel il évolue et se voit ultimement tiraillé entre sa loyauté et sa famille. Même loin des lignes ennemies, l’univers du renseignement requiert dévotion et sacrifice.

Entouré d’une brochette sensationnelle d’acteurs reconnus, Matt Damon livre une performance d’une retenue remarquable : abandonnant progressivement son portrait initial d’un étudiant porté vers la poésie, ses dernières scènes présentent un homme qui se fond sans distinction dans une foule d’agents fédéraux anonymes. Disons-le tout de suite : The Good Shepherd bénéficie d’un traitement de première classe, mais c’est surtout un très long film ; on ne le recommandera pas comme divertissement léger.

Mais longueur et impassibilité n’impliquent pas nécessairement une œuvre sans intérêt : The Good Shepherd donne l’impression d’un film important, en intention et en exécution. Les férus de l’histoire des services de renseignements seront récompensés par une des rares œuvres à représenter les premières années de la CIA avec un souci de véracité étonnant, avec les tangentes que cela implique.

[couverture] De par leurs titres, il y a de quoi confondre The Good Shepherd avec The Good German [L’Ami allemand]…et finir avec un bon berger allemand ! Surtout étant donné une poignée de scènes communes au sujet de scientifiques convoités par les alliés triomphants dans le Berlin d’après-guerre. Mais la ressemblance entre les deux films ne va pas beaucoup plus loin : si De Niro visait le réalisme opératique avec son film, Steven Soderbergh opte plutôt pour le stylisme mimétique, avec un résultat aussi intrigant qu’inégal.

S’intéressant aux aventures d’un officier de renseignements américain dans la capitale allemande en ruine, ce film s’avère être une autre pièce gentiment expérimentale pour le réalisateur américain. Réalisé en noir et blanc selon les outils qui auraient pu être disponibles aux réalisateurs de l’époque, The Good German tente vaillamment de recréer l’atmosphère propre aux films noirs des années quarante, ne lésinant pas sur la femme fatale, l’atmosphère glauque et la cinématographie tout en gris. George Clooney et Cate Blanchett se tirent fort bien d’affaire en jouant un couple maudit par les événements, tiraillé par des loyautés qui ne vont pas nécessairement dans les mêmes directions.

Mais Soderbergh ne se contente pas d’un simple calque. Le thème du film (adapté du roman de Joseph Kanon) s’avère beaucoup plus acide que ceux qu’il imite : ici, la géopolitique se moque des sentiments des personnages, quitte à les éliminer impitoyablement lorsque vient le moment de faire avancer l’intrigue. The Good German n’est pas un film gentil, surtout lorsqu’il suggère par implication ce qu’il a été nécessaire d’accomplir pour assurer la suprématie américaine après la Deuxième Guerre mondiale. On n’en voudra pas à Soderbergh d’aborder de tels enjeux : la dissonance entre le propos du film et sa présentation est riche d’implications, donnant un sens supplémentaire au projet. Mais cette même dissonance est parfois trop évidente dans des scènes et des répliques crues qui endommagent l’illusion entretenue par la cinématographie du film.

Comme film de divertissement, The Good German est convenable, voire même provocateur dans son intention de présenter une sensibilité moderne dans un cadre rétro. Ceux qui connaissent l’œuvre de Soderbergh savent fort bien que le réalisateur adore se livrer à des expériences du genre, même lorsqu’elles ne réussissent pas tout à fait. Il ne faudrait pas lui en vouloir de continuer d’explorer son art, mais le résultat est d’un intérêt variable.

Retour à l’Afrique

Nous l’avons noté au cours des chroniques précédentes : le thriller s’avère maintenant un genre de portée globale alors que Hollywood s’intéresse de plus en plus à ce qui se déroule à l’extérieur des frontières du premier monde. Cette tendance se confirme ce trimestre-ci avec un détour vers l’Afrique, un continent riche en ressources naturelles et en misère humaine.

On voit rarement des thrillers à grand déploiement avec des intentions didactiques évidentes. Mais c’est le cas de Blood Diamond [Le Diamant de sang], un film partiellement conçu pour éduquer les foules. Se targuant de présenter la réalité des « diamants de guerre » par lesquels sont financés des conflits en sol africain, ce film ne lésine pas sur les poursuites et les explosions pour appuyer son propos, profitant de la gueule de Leonardo DiCaprio pour attirer les spectateurs et leur servir une leçon.

Elle va comme suit : pour payer leurs insurrections, les rebelles kidnappent d’innocents villageois, les forcent à trouver des diamants dans des mines à ciel ouvert, puis refilent ces diamants à des revendeurs qui les écoulent sur les marchés occidentaux. Le lien direct entre notre luxe et leur misère a de quoi estomaquer (« People back home wouldn’t buy a ring if they knew it cost someone their hand »), mais ce n’est pas le seul propos du film : chemin faisant, Blood Diamond en a long à dire sur l’Afrique, les enfants-soldats, l’impotence des institutions occidentales et l’influence des mercenaires.

Cette intention didactique est musclée, mais rendue d’autant plus divertissante par le côté ludique de l’intrigue. Le film comporte d’excellentes scènes dramatiques, ce qui compense pour certaines longueurs au troisième quart, y compris une romance tout à fait inutile. Il y a beaucoup à admirer dans les performances de DiCaprio et Djimon Hounsou (tous deux nominés aux Oscars), qui compensent pour le rôle convenu laissé à Jennifer Connelly. La réalisation est professionnelle, les décors sont spectaculaires et le film ne cesse de surprendre : une séquence montrant la façon dont un enfant est transformé en soldat est bouleversante. Vraiment, si le didactisme peut être présenté de cette façon, on attendra avec impatience d’autres films de la sorte.

Le même constat peut se faire pour The Last King of Scotland [Le Dernier Roi d’Écosse], une autre fiction librement inspirée de la réalité africaine. Dans ce cas-ci, on s’intéresse aux aventures d’un jeune docteur écossais qui, un peu par accident, se retrouve en Ouganda durant le règne du dictateur Idi Amin : des circonstances l’amènent à devenir le médecin personnel d’Amin, un poste qui lui permet de connaître le dictateur dans tout son charme et sa brutalité.

Car la force principale du film est le portrait d’Idi Amin, interprété avec menace et charisme par Forrest Whitaker. Initialement excentrique et amusant, Amin devient de plus en plus impitoyable, son pouvoir absolu s’avérant une menace pour ceux qui l’entourent dès qu’ils lui déplaisent. Whitaker incarne le personnage historique dans toute sa contradiction, livrant une performance majestueuse depuis récompensée aux Oscars. Ce n’est pas un accident si la caméra devient nettement plus nerveuse dès qu’Amin est en scène, comme si le pouvoir du personnage avait de quoi défier la nature même de la réalité.

Ce n’est pas le seul truc cinématographique qu’emploie le réalisateur Kevin Macdonald dans son adaptation du roman de Giles Foden. Toute l’atmosphère du film change alors que le protagoniste constate à quel point il a été berné : les couleurs disparaissent, la nuit domine, le contraste des images devient de plus en plus cru. Les derniers moments décrivent comment le protagoniste tente de quitter le pays, cerné entre Amin, les services diplomatiques britanniques et sa propre conscience. Le film présente l’expérience africaine à travers une perspective caucasienne et simplifie l’intrigue du roman, mais peu importe : l’expérience reste percutante. Chemin faisant, The Last King of Scotland vient rejoindre Blood Diamond et Catch a Fire au premier rang des thrillers africains.

Tueur en série, personnage public

Peu importe la saison, les tueurs en série continuent d’exercer une fascination indéniable. S’il est possible pour un quidam de s’imaginer criminel de passion ou d’opportunité, le meurtre en série est d’une préméditation totalement incompréhensible, aux antipodes du comportement normal. Et c’est sans compter sur leur trame dramatique riche en retombées commerciales : il a tué… et il tuera à nouveau. Achetez la prochaine édition pour en savoir plus !

Il n’est donc pas étonnant de reconnaître en Zodiac [Le Zodiaque]un mélange de faits, d’enquête et de drame personnel. Cette docu-fiction criminelle tirée des manchettes du début des années 70 s’avère un film unique : consciemment insatisfaisant, extrêmement bien réalisé et non sans quelques intentions plus sophistiquées que le simple divertissement.

Bien sûr, il s’agit du retour à l’écran de David Fincher, le réalisateur qui avait livré, avec Seven, un des films de tueur en série les plus réussis des années 90. Fincher s’est fait rare depuis quelques années (on se rappellera peut-être de Panic Room), mais Zodiac marque un retour aussi vivifiant que réussi. Car Zodiac se démarque de plusieurs films sur le même thème par la façon dont il aborde le mystère insoluble, délaissant le criminel pour s’intéresser à ceux qui s’acharnent à le démasquer.

Cet état de fait ne devrait surprendre personne. Basé sur une histoire vraie, le film est contraint par la réalité : le « Zodiaque », après tout, n’a jamais été officiellement appréhendé. Dès le début, on sait que l’on n’aura pas de réponse définitive au sujet de l’identité du tueur.

Ce qui n’empêche tout de même pas Zodiac d’offrir une certaine satisfaction. Partiellement basé sur le livre de Robert Graysmith, le film suit l’auteur alors qu’il tombe sous la fascination du mystère du Zodiaque, menant l’enquête après d’autres policiers et journalistes qui se sont brûlés à tenter de percer le secret sans succès. Si un suspect est offert en pâture au public comme solution, c’est autant une façon de boucler l’intrigue dramatique qu’une reconnaissance des théories de Graysmith.

Une chose est certaine, le film est remarquablement fidèle à l’époque. Fincher a, dit-on, tenté de rester aussi fidèle que possible aux rapports de police et aux faits vérifiables. L’effet est réussi, surtout pour ceux qui sont familiers avec les détails de l’affaire.

Frisant les trois heures, Zodiac paraît pourtant bien plus court. Les talents de réalisation de Fincher y sont pour quelque chose, mais l’accumulation des détails au sujet de l’affaire Zodiaque joue également son rôle. Plongeant dans une marée d’informations, pas toujours certain de ce qui est vrai et de ce qui ne l’est pas, Zodiac présente des événements historiques avec une densité contemporaine : le crime du tueur en série en cavale est aussi de rendre la réalité plus incertaine que jamais.

Zodiac est également un film remarquable pour ce qu’il évite de faire. La présence à l’écran du Zodiaque est réduite au minimum, rendue possible par les témoignages et les rapports d’incident. Ici, aucune glorification du meurtrier comme super-vilain infaillible ou comme symbole d’une époque ; on s’identifie rapidement aux personnages rendus fous à tenter de résoudre le crime, car le mystère a un prix. Comme l’indique le slogan de l’affiche du film, There’s more than one way to lose your life to a killer.

Il n’y a qu’à comparer Zodiac à Hannibal Rising [Hannibal Lecter : les origines du mal]pour mieux apprécier le film de Fincher. Non content de vivre des recettes de Red Dragon, The Silence of the Lambs et Hannibal, Thomas Harris a décidé de pondre un quatrième volet des aventures d’Hannibal Lecter, un « tome zéro » développé simultanément comme roman et comme film. Si vous doutiez déjà des visées artistiques du projet, ces doutes seront horriblement confirmés par un visionnement du film.

Car Harris a décidé d’expliquer ce qui n’avait nul besoin d’être approfondi : la jeunesse de son antihéros fétiche, alors que le jeune aristocrate lithuanien se métamorphose en adolescent cannibale. Hélas, le dévoilement des origines du personnage n’a pour effet que de le diminuer : le tueur génial et mystérieux de The Silence of the Lambs devient ici rien moins qu’une copie de Charles Bronson dans Death Wish. C’est pour venger la mort de sa sœur qu’il développe sa pathologie, une intrigue tellement usée qu’elle en devient ennuyeuse.

Ce manque d’originalité aurait pu être pardonné par un développement habile, mais là aussi, ce n’est qu’un demi-succès. Comme la prose du roman, Hannibal Rising est doté d’une certaine qualité artistique minimale. Peu importe l’intrigue, les images sont bien cadrées. Mais le grand coupable ici est Harris dans son rôle de scénariste, qui a réussi à transformer son propre livre en un scénario aussi soporifique que ridicule. Ce film sans raison d’être est une triste fin de piste (espérons-nous) pour un personnage jadis iconique, une indication supplémentaire de l’incapacité d’Hollywood à préserver la mystique de tout ce qui peut être surexploité.

Les cinéphiles auront compris que Hannibal Rising est l’exemple même du film d’exploitation que Zodiac tentait d’éviter : le tueur en série en tant que protagoniste ou objet d’adulation. Zodiac n’est peut-être pas moralement intouchable (calomniant peut-être des réputations sous prétexte de faits « réels »), mais Fincher a au moins la décence de ne pas nous demander de s’enticher d’un tueur en série.

Retours fracassants, parfois après une longue absence

Il y a des réalisateurs vétérans qui ne déçoivent pas et des réalisateurs néophytes qui promettent, et dans les deux cas on se surprend à penser qu’il s’écoule trop de temps entre leurs films. L’hiver 2007 a offert deux exemples aux pôles opposés des réalisations anticipées, par l’entremise de Clint Eastwood et Joe Carnahan.

Eastwood est, bien sûr, pratiquement une légende du grand écran. Il a réussi à transformer son image de protagoniste dur en celle d’un réalisateur à la touche miracle, capable de donner vie à des projets à un rythme qui époustouflerait des plus jeunes. Million Dollar Baby est passé de projet à chef-d’œuvre en moins d’un an, un modèle d’efficacité que Clint Eastwood a rapidement surpassé en livrant non pas un, mais deux films de guerre ambitieux à moins de six mois d’intervalle.

[couverture] Car Letters From Iwo Jima [Lettres d’Iwo Jima]n’est pas seulement un drame de guerre décrivant l’expérience japonaise pendant la bataille d’Iwo Jima, c’est surtout le complément de Flags of our Fathers, qui racontait la même bataille du point de vue américain. Outre le lieu commun, les deux films se font référence mutuellement par l’entremise de péripéties communes et en démontrant que la guerre est une sale chose, peu importe le drapeau qu’on doit arborer.

Mais il y a plus : présenté presque entièrement en japonais avec sous-titres, Letters From Iwo Jima s’avère également une représentation efficace de la vie d’hommes condamnés. Tout le monde sait l’issue de la bataille d’Iwo Jima, et cela fait partie des réussites du film de présenter une bande de personnages condamnés d’avance. Comme Flags of our Fathers ajoutait une trame dramatique en plus des scènes de guerre, Letters From Iwo Jima profite des pauses entre les combats pour explorer les antécédents de ses personnages et présenter quelque chose d’un peu plus sophistiqué qu’un film de guerre où il faut tout simplement tuer ou périr.

Généralement mieux mené que son complément, Letters From Iwo Jima transcende langue et culture pour présenter une bonne histoire, souvent cruelle et rarement ennuyeuse, même si quelques longueurs viennent ajouter à la durée du film. Tel que l’ont confirmé les nombreuses nominations aux Oscars, il s’agit d’un ajout de taille à la filmographie élogieuse d’Eastwood.

Les amateurs de sensations moins raffinées s’intéresseront plutôt à Smokin’ Aces [Coup Fumant], le retour à l’écran attendu du réalisateur Joe Carnahan après une pause de cinq ans. Alors que son thriller Narc (2002) se voulait une étude intimiste au sujet de deux policiers, Smokin’ Aces s’attaque plutôt au film d’action criminel, jonglant avec une douzaine de personnages et des intrigues en chassé-croisé. Le résultat peut être exaspérant, mais il ennuie rarement.

Tout tourne autour de Buddy « Aces » Israel, un magicien devenu criminel, terré dans un hôtel de Lake Tahoe en attendant que son agent négocie les termes de son entente avec le FBI. Hélas, Israel est entre-temps désigné comme cible par un mafioso bien placé, qui promet un million de dollars à celui qui saura lui ramener son cœur battant. Il n’en faudra pas plus pour que nombre d’équipes de tueurs à gages fondent sur l’hôtel, entrant en compétition mutuelle. Et c’est sans compter les deux agents du FBI qui tenteront de protéger leur témoin…

Hélas, Smokin’ Aces n’est pas tout à fait à la hauteur des attentes. Les scènes d’action sont plus rares qu’escompté et les affrontements entre les personnages manquent parfois d’intensité. Les révélations des dernières minutes atteignent un sommet d’improbabilité qui ressemble plus à une bande dessinée qu’à un thriller bien mené (bien que les fans du court métrage « The Ticker » de Carnahan seront amusés de voir des similitudes entre les deux films). Bref, Smokin’ Aces laisse sur sa faim.

Mais le film peut tout de même satisfaire en autant que l’on garde ses attentes en veilleuse : l’enchevêtrement des intrigues est plaisant, et une scène de fusillade en particulier a de quoi faire frémir ceux qui n’en deviennent pas sourds. Plusieurs acteurs s’en tirent très bien, tels Ryan Reynolds en policier sympathique au centre de l’intrigue, et Alicia Keys en tueuse sur le point de prendre quelques décisions importantes au sujet de sa vie. Les amateurs de la dernière fournée de films d’action criminels plus délirants que plausibles, de Domino à Crank, en auront pour leur argent. Malgré ses fautes, le résultat final saura au moins réchauffer la réputation refroidissante de Carnahan, tout en démontrant sa capacité à mener des intrigues complexes… en espérant qu’il ne s’agisse que d’un apéritif pour son prochain film.

Triomphes de bandes-annonces

L’art du marketing n’est pas tant de mentir que de maquiller la réalité. Plaignez ceux qui assemblent les bandes-annonces, chargés de rejoindre un public cible avec le matériel parfois décevant à leur disposition. Heureusement, ce sont des spécialistes : il n’est pas rare de voir des bandes-annonces plus prometteuses que les films eux-mêmes.

Le marketing explique sans doute pourquoi on approchera Notes on a Scandal [Chronique d’un scandale] comme un thriller. On nous promet un scandale, deux femmes et une trahison, mais tout au sujet du film implique qu’il y aura bien plus : cela mènera inévitablement au crime horrible, pense-t-on. Ce n’est pas le cas, mais il ne faut pas pour autant y voir un problème.

Car alors qu’une enseignante aigrie et obsessive (Judi Dench) s’éprend d’une plus jeune collègue et s’immisce tranquillement dans sa vie, Notes on a Scandal devient moins prévisible et plus inconfortable. Cet inconfort est rehaussé par la narration de la femme plus âgée, alors qu’elle découvre un scandale juteux au sujet de son « amie » et l’exploite pour enfoncer ses crocs encore plus profondément. Ultimement, les seuls actes illégaux commis durant le film sont mineurs, voire inconséquents étant donné le contexte. Mais les lois ne sont que la partie codifiée de l’éventail du comportement inacceptable : il existe tout un spectre d’actes légaux mais parfaitement détestables, surtout quand on s’intéresse aux liens entre individus. C’est en explorant ces teintes de gris que Notes on a Scandal contemple la noirceur de l’esprit humain de manière plus efficace qu’un film où les meurtres se succèdent.

Mais est-ce pour autant un thriller ? Plusieurs seront déçus de la retenue du film, de son manque de spectacle. L’impression qui persiste, même après la conclusion, est incontestablement celle d’avoir passé un moment avec un personnage irrémédiablement pourri. Quelqu’un qui fait suivre la loi à la lettre, tout en ignorant son essence. Les monstres ne se baladent pas toujours avec une hache : ils peuvent également avoir des cheveux gris et l’air inoffensif d’une maîtresse d’école.

Tout comme les nanars d’action dégoulinants peuvent aussi avoir l’air de chefs-d’œuvre respectables… Apocalypto [vf], au premier abord, laisse songeur. Prenant place dans les jungles de l’Amérique centrale à une époque où l’empire maya domine toujours la région, le film de Mel Gibson a tout l’air d’un documentaire anthropologique. L’impression est rehaussée par des dialogues en langue naturelle maya (sous-titrés), et quelques premières minutes durant lesquelles on assiste à la vie d’un jeune guerrier et de sa tribu, sans rien de plus inquiétant que quelques soupçons de menace.

Mais cette quiétude ne dure pas longtemps. Avant peu, la population du village est attaquée par des guerriers mayas puis amenée au centre de l’empire pour être vendue comme esclaves ou sacrifiée aux dieux. La recréation historique est saisissante, nous plongeant tout droit au cœur d’une société complètement étrangère. Les anthropologues en herbe seront fascinés, certainement plus que les amateurs de films à suspense.

Mais c’est sans compter la dernière moitié du film, qui s’amorce dès que le protagoniste se libère de ses ravisseurs. Son retour au village, où l’attendent femme et enfant, prendra la forme d’une longue poursuite où il devra affronter une succession d’adversaires. Et c’est là que se trouve la dernière surprise de Gibson : sous des accoutrements historiques, Apocalypto finit plutôt par ressembler au premier Rambo, alors qu’une traque en pleine nature s’avère une succession de séquences. Panthère, trappes mortelles, plongées spectaculaires et combats se succèdent à toute allure, n’épargnant aucune occasion de montrer à l’écran une dose généreuse d’hémoglobine et de viscères. Même le protagoniste, initialement honorable, n’hésite pas à tuer quand ça lui est utile. Que Rousseau aille se rhabiller : il n’y a pas de bon sauvage dans ce film.

Qui aurait pu prédire un tel retournement ? Sans doute ceux qui ont réalisé que The Passion of the Christ était aussi un film d’horreur gore. Ici, la bande-annonce ne ment pas autant que la première moitié du film, obscurcissant le fait qu’il s’agit éventuellement d’un film d’action de première classe. Apocalypto est loin d’être parfait (entre autres incohérences historiques, on notera que le scénario dépend de deux Événements Extraordinaires bien pratiques), mais c’est un film qui a de quoi surprendre. Son véritable public n’est pas nécessairement celui qui choisira de regarder le film… ni même celui qui appréciera la première moitié de l’œuvre.

Bientôt à l’écran

Ceux qui redoutent l’éclipse des films de qualité par les grossièretés estivales habituelles peuvent souffler encore un peu : le prochain trimestre n’est pas dépourvu de promesses alors que s’annoncent les films du printemps.

Il y a tout d’abord l’adaptation cinématographie de la bande dessinée 300 de Frank Miller, un film de guerre spartiate avec un incroyable poli visuel : reste à voir si la substance est au rendez-vous. De son côté, le réalisateur Antoine Fuqua revient au grand écran avec Mark Whalberg et le thriller The Shooter. Pour des projets plus convenus, The Lookout promet une autre dose de film d’arnaque, alors que Perfect Stranger présente « un autre thriller avec Bruce Willis », que Fracture fait de même pour « un autre thriller avec Anthony Hopkins » et que Disturbia s’amuse à recréer la prémisse de Rear Window. Il y aura au moins la comédie Hot Fuzz (de la même équipe que Shaun of the Dead) pour nous arracher un sourire. L’été suivra.

En attendant… bon cinéma !

Mise à jour: Mars 2007

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