Camera Oscura 18

Camera oscura 18

Christian Sauvé, avec la collaboration spéciale de Daniel Sernine

Exclusif au volet en ligne (Adobe Acrobat, 1 087Ko) d’Alibis 18, Printemps 2006

Dans les salles obscures, l’hiver a sa propre trame dramatique. On y entre triomphant, profitant des excellents films dans la course aux Oscars. Puis vient la dure réalité des premières parutions de l’année, souvent des nullités qui ne sortent sur écran que pour nettoyer les tablettes des studios. Mais la saison s’achève habituellement sur une note d’espoir, comme l’annoncent les quelques films à demi potables de la fin février. Laissez donc Camera oscura vous guider à travers l’hiver cinématographique du début à la fin, en compagnie de Daniel Sernine qui saura tout vous dire sur (Truman) Capote et Karla (Homolka)…

Les favoris de l’oncle Oscar

Pour le cinéphile sombre, il y a de quoi se réjouir quand on contemple les œuvres en nomination aux Oscars 2006: outre l’attention portée à des films tels The Constant Gardener, Syriana et A History of Violence, déjà commentés dans des éditions précédentes de Camera oscura, on remarquera également des mentions pour Munich et Match Point, deux œuvres surprenantes de réalisateurs bien établis.

Munich, par exemple, nous livre un Steven Spielberg plus politiquement engagé que jamais. Docu-fiction traitant du contre-terrorisme israélien durant les années 1970, le dernier film de Spielberg trouve toute sa résonance dans les enjeux du présent, un lien que rend explicite le tout dernier plan du film.

Mais il y a plus dans Munich [v.f.] qu’une simple déclaration idéologique. En premier lieu, il y a surtout un thriller d’espionnage à l’européenne, tourné avec une facture tout à fait crédible. Fidèlement basé sur le livre Vengeance de Gerald Jonas, Munich raconte l’incroyable histoire d’un commando israélien chargé par son gouvernement de punir les responsables de l’assaut terroriste des Olympiques de 1972. Mais tout devient beaucoup plus compliqué lorsqu’on s’enfonce dans le piège de la vengeance…

Pour un cinéaste réputé sentimental, Spielberg peut être impitoyable, et Munich n’est pas sans sa part de moments choquants. C’est une des raisons d’être du film, bien sûr : il n’y a pas de réponses faciles au terrorisme, et le fait de voir comment un père de famille peut planifier de sang-froid une série d’assassinats au nom de la patrie n’est pas sans une certaine résonance. Munich médite sur le sens de la vengeance personnelle et nationale, établissant des parallèles clairs avec les événements d’aujourd’hui. L’atmosphère du film dépasse la simple recréation de l’époque ; pour un moment, on revient également à l’audace politique des films des années 70, à la volonté de discuter d’enjeux encore vifs. Aucune surprise si, malgré quelques ratés durant le troisième acte, l’académie a su considérer Munich comme un des meilleurs films de l’année.

Aucune surprise non plus au fait que l’académie ait voulu saluer le renouveau de Woody Allen avec Match Point [Balle de match]. Loin des comédies anémiques que le légendaire réalisateur avait pris l’habitude de réaliser au cours des dernières années, Match Point est un thriller romantique qui passe de l’amour au crime, pour se terminer avec une conclusion bourrée de suspense ironique. Histoire d’une passion qui tourne mal, Match Point nous amène dans les recoins de la haute société anglaise pour nous montrer les sacrifices requis pour en faire partie. Quittant son New York habituel pour un environnement londonien, Allen livre ici un film bien réfléchi et parfois doté d’humour savamment dosé. Une bonne histoire bien racontée, Match Point n’est peut-être pas un film noir du début à la fin, mais c’est un retour triomphant pour Allen, et un petit cadeau pour son public.

Ailleurs dans les favoris de l’oncle Oscar, on notera Enron : The Smartest Guys In The Room [Enron : Derrière l’incroyable scandale] dans la catégorie du meilleur long-métrage documentaire. Bien que le procès des têtes dirigeantes d’Enron ait toujours lieu au moment où ces lignes sont écrites, le film ne se gêne pas pour expliquer les racines criminelles de la plus spectaculaire faillite de l’histoire des États-Unis d’Amérique. Histoire de fraude, d’ambition démesurée et de fortes personnalités déterminées à gagner à tout prix, ce documentaire illustre avec beaucoup d’adresse ce qui a mal tourné chez Enron, et l’effet d’une telle escroquerie sur des gens ordinaires. Ne soyez pas surpris de sentir votre sang bouillir au visionnement de ce film : pourquoi se taper des thrillers financiers fictifs quand un tel crime est bien réel ? Peu importe votre degré d’astuce financière, Enron : The Smartest Guys In The Room vous intéressera, c’est garanti ! Un autre splendide exemple du renouveau du long-métrage documentaire sous forme de cinéma populaire.

Suave cynisme

Je dois avouer que je ne connaissais de Truman Capote que son nom et (un peu) sa réputation, mais pas son œuvre, pourtant capitale dans la littérature américaine, malgré sa relative minceur. Il faut donc se fier au scénariste Dan Futterman et à Gerald Clarke, l’auteur du roman qui l’a inspiré, qui ont désigné les années 1959 à 1966 comme étant la période charnière de sa carrière. Cette période, c’est celle où Capote a fait la recherche et les interviews pour son livre In Cold Blood, « le premier roman de non-fiction » comme il le qualifiait. L’auteur Capote, en passant, avait signé divers scénarios, livrets de comédie musicale, nouvelles, novellas, grands reportages, mais seulement deux romans jusque-là, et il n’en a jamais terminé d’autre par la suite.

Journaliste, Capote lit en 1959 un court article sur le meurtre crapuleux de la famille Clutter, au Kansas : papa, maman, fils et fille, ligotés puis tirés à bout portant dans leur maison. Ce qui à notre époque ne serait qu’un fait divers un peu plus sordide que la moyenne avait alors quelque chose de plus monstrueux encore. Le film commence alors que Capote est envoyé à Holcomb par le magazine The New Yorker pour écrire sur la sordide affaire. Les coupables, Smith et Hickock, deux récidivistes arrêtés quelques mois plus tard, avaient faussement cru que M. Clutter gardait chez lui un magot substantiel.

Dans un film au rythme posé, à l’antithèse du sensationnalisme, on suit Philip Seymour Hoffman dans une hallucinante composition de Capote, alors qu’il rencontre et interviewe voisins, policiers, copains des adolescents tués, le tout en compagnie de son amie la journaliste et auteure Harper Lee. Le projet de reportage devient graduellement une intention de roman.

Le talentueux Hoffman interprète un Capote efféminé et précieux, dont la réputation (on présume) le protège des lapidations auxquelles pourraient le soumettre les très conservateurs villageois et fermiers du Kansas (Capote, semble-t-il, ne faisait aucun effort pour dissimuler sa différence). L’histoire (signée Dan Futterman, un acteur dont ce semble être le premier scénario porté à l’écran) suit Capote et ses manœuvres pour s’introduire dans la vie carcérale des meurtriers, en particulier Perry Smith, allant jusqu’à leur trouver un bon avocat pour épuiser tous les appels et recours légaux, repoussant ainsi d’année en année la date de leur exécution. L’habileté de Seymour Hoffman (qui a mérité un Golden Globe pour ce rôle) et du cinéaste Bennett Miller (qui n’avait signé jusqu’ici qu’un documentaire) est de laisser planer jusqu’à la fin un doute sur la sincérité de Capote : a-t-il au fil des ans développé un réel attachement envers Smith, qui (dans le film du moins) est doué d’un certain charme, ou l’a-t-il amadoué jusqu’à la fin pour obtenir sa confession sur ce qui manquait à son roman en chantier, le récit à la première personne et la motivation des meurtres eux-mêmes ? Cette relation complexe et ambiguë est jouée jusqu’à la fin, Capote oscillant entre lâcheté et courage, implication et indifférence, égocentrisme et générosité, tandis qu’on voit s’amorcer sa longue descente dans l’alcoolisme et l’abus de stupéfiants (il en mourra vingt ans plus tard, en 1984, sans avoir pu réitérer le succès d’In Cold Blood, apparemment le premier livre où des crimes étaient relatés avec une certaine empathie pour les meurtriers).

Artifice dramatique ou chronologie réelle, c’est seulement quelques mois (semaines ?) avant sa pendaison que Perry Smith livre enfin à l’écrivain le récit du drame sordide.

C’est donc sans surprise que l’Oscar du meilleur acteur masculin dans un premier rôle est allé à Philip Seymour Hoffman. Les Oscars pour le meilleur film, le meilleur réalisateur et le meilleur scénario adapté ont toutefois échappé à Capote [v.f.] (mais pour aller au remarquable Crash et à l’émouvant Brokeback Mountain, en cette année particulièrement riche où Syriana et The Constant Gardener ont aussi brillé d’une manière ou d’une autre). [Daniel Sernine]

Les surgelés de l’hiver

L’ennui avec les films favoris de l’académie, c’est que le retour à la réalité cinématographique peut être brutal après une diète de films primés. Si l’horaire de janvier est gonflé de films en nomination pour diverses récompenses, il s’y trouve aussi quelques films que les studios se doivent de faire paraître en salle, préférablement au moment où personne n’y porte attention. Faire face à un de ces films sans se douter qu’Hollywood est passé abruptement de l’art au commerce peut être décevant.

The Matador [Le Matador], par exemple, est un excellent exemple d’un film liquidé en douceur au moment où toute l’attention est portée à la course aux Oscars. On y retrouve une excellente performance, une idée avec du potentiel, une cinématographie adéquate et quelques moments divertissants, mais guère plus : voilà un film destiné au marché vidéo.

La meilleure chose au sujet du film est sans doute Pierce Brosnan, qui se moque de son image de James Bond en y incarnant un assassin professionnel au bord de la crise de nerfs. Asocial, il se lie pourtant d’amitié avec un homme tout à fait ordinaire. Mais cet homme pourrait lui être utile…

Cette prémisse aurait pu être fascinante, d’autant plus que Brosnan se jette dans le rôle avec un abandon tout à fait admirable. Son personnage a beau être repoussant sous sa mauvaise moustache et son manque de grâce sociale, il est impossible de s’en détourner. Mais l’interprétation courageuse de Brosnan est gaspillée dans un film qui ne sait trop quoi faire de cet assassin sympathique. La comédie noire du film est trop gentille, trop terre à terre : un traitement tout aussi loufoque que son protagoniste aurait pu faire des merveilles. Mais non ; le film reste prisonnier de son petit budget et d’une écriture qui manque d’audace. Dommage, parce que The Matador n’était pas complètement dépourvu de potentiel.

[couverture]Hélas, il est impossible d’être aussi généreux à propos de When A Stranger Calls [Terreur sur la ligne], un remake adolescent tout à fait inutile qui repique le premier acte du film de 1974 dont vous vous rappelez sans doute le retournement. Ce choc, éventré sans retenue par la bande annonce (« …inside the house ! »), prend maintenant une heure et cinq minutes à survenir dans le film – beaucoup trop long, surtout quand on connaît l’impatience des publics d’aujourd’hui.

Mais même une patience exemplaire ne saurait pardonner le manque d’intérêt de toute la production, affublée comme elle l’est d’un scénario qui se contente d’imiter les conventions du genre sans aucun flair. Cet effort minime se reflète également dans la réalisation à peine compétente de Simon West, qui ne fait strictement rien pour rehausser la vitalité du film. La faible densité narrative du scénario donne amplement le temps au spectateur de penser plus rapidement que la protagoniste : la découverte d’un corps noyé sera plus une confirmation qu’une surprise. On en vient à admirer les décors – ce qui n’est peut-être pas aussi ridicule qu’il ne pourrait le sembler au premier abord, puisque la maison dans laquelle se déroule l’essentiel de When A Stranger Calls est un petit joyau d’architecture domiciliaire.

Pourtant, même une mention d’honneur dans Architecture d’aujourd’hui n’est vraiment pas suffisante pour faire de ce film rien de plus qu’un autre slasher ennuyeux strictement dédié aux adolescents. C’est à la mi-film que l’on en vient à réfléchir à l’infrastructure hollywoodienne et à la conséquence inévitable d’une telle chaîne d’assemblage : il faut que la machine roule, peu importe la qualité ou l’importance du produit livré aux spectateurs. S’il faut étirer une simple prémisse sur une heure trente, pourquoi pas ? Au mieux, il s’agit d’un film d’horreur mimétique, confortablement évacué de suspense de façon à donner une occasion aux plus jeunes l’impression inoffensive d’avoir eu peur.

Parallèlement, Firewall [Le Coupe-feu] est aussi conçu pour donner l’impression d’un thriller malgré un manque complet de surprises. L’histoire est bête à en gémir, mettant en vedette Harrison Ford comme heureux préretraité œuvrant dans le domaine de la sécurité pour une petite banque. Tout se déroule bien jusqu’à ce que des criminels kidnappent sa famille pour l’obliger à commettre une escroquerie tout en douceur. Le reste est évident : on peut presque compter les minutes qui nous séparent du moment où Ford se mettra à cogner sur ses adversaires. Le film se termine sous un air de léger ridicule, alors que la doublure de Ford se fait malmener et tabasse ceux qui ont osé s’attaquer à sa famille.

Au mieux, on dira de Firewall qu’il s’agit d’un thriller potable, réalisé selon les règles du métier et capable de combler de faibles attentes. Les détails techniques sont ridicules, mais ils ont une patine de plausibilité que partage la réalisation sans artifice. Si certains personnages secondaires sont oubliés au passage, le tout n’est pas aussi mauvais qu’il pourrait le sembler au premier abord. Néanmoins, il est évident qu’un tel film mettant en vedette un autre acteur que Harrison Ford aurait été relégué tout droit aux tablettes du vidéoclub sans même l’illusion d’une sortie au grand écran.

Ce qui résume assez bien le vide hivernal qui s’installe au cinéplex sitôt terminée la saison des fêtes : une occasion de voir des films tout à fait ordinaires, dans l’inconfort des salles de cinéma.

Cappuccino Karla

[couverture]Il serait presque aussi intéressant d’interpréter les réactions des critiques au film Karla [v.f.] que de commenter le film lui-même. (Qu’on se rappelle comment il avait été inscrit puis retiré du programme du FFM en août 2005.) À en juger par la demi-douzaine de spectateurs présents lorsque je l’ai vu la première fin de semaine, Karla ne sera pas resté longtemps à l’affiche.

Le relatif inconnu Joel Bender livre ici un film qu’on pourrait qualifier de correct, sans plus. Pour une œuvre consacrée à un sujet aussi dramatique, ce qui frappe surtout c’est sa linéarité (j’évite le mot « platitude », car il y a tout de même une certaine intensité). Sans son contenu sexuel (pas visuellement explicite, mais omniprésent), Karla aurait toutes les allures d’un téléfilm. Hormis Patrick Bauchau dans le rôle du psychiatre, la distribution comporte surtout des acteurs de télévision, notamment la curieusement nommée Laura Prepon (That Seventies Show) et Misha Collins (le vilain Serbe Alexis Drazen dans la première saison de 24).

En passant, si le choix de ces deux acteurs est convenable, Collins n’a pas le visage juvénile (baby face, faute d’un meilleur terme) de Paul Bernardo, qui contrastait tellement avec la violence et l’opiniâtreté de ses crimes.

L’angle choisi par le scénariste est celui des entretiens d’Homolka avec le psychiatre mandaté pour établir son éligibilité à une libération sur parole, quatre ans avant le terme de sa sentence. Ces entretiens sont prétextes aux flashbacks qui nous feront revivre, dans l’ordre chronologique, le début de la relation de Karla avec Bernardo, les années précédant et suivant leur mariage, indissociablement liées à leur carrière criminelle. À part quelques remarques guère appuyées du psychiatre et un bref commentaire écrit juste avant le générique final, le scénario s’aligne sur la thèse de la défense : Karla Homolka, victime exemplaire du « syndrome de la femme battue », aurait été une complice plutôt passive, motivée par un amour absolu et la peur d’être tuée par un mari agressif. (Qu’elle ait été une épouse violentée a été parfaitement documenté, y compris par des photos prises à l’hôpital.) C’est quant à la nature et à l’envergure de sa complicité que divers témoignages et preuves contredisent cette thèse. Par exemple, il n’est fait aucune mention de l’adolescente mineure, une amie ou connaissance de Karla, qui fut droguée et violée à deux reprises après la mort de Tammy Homolka. (Je présume ici que tous nos lecteurs connaissent les grandes lignes de la célèbre affaire ; le cas de la jeune « Jane Doe » a cependant eu moins de notoriété.)

Scénariste et réalisateur ont laissé de côté des éléments dramatiques dont des metteurs en scène et monteurs plus talentueux auraient tiré profit. Le fait, par exemple, que les « Ken et Barbie du crime » ont reçu les parents Homolka pour un souper de la fête des Pères tandis que le cadavre de la jeune Leslie Mahaffy gisait encore dans leur cave. Ceci, treize jours avant leurs noces. Le fait aussi que le « couple maudit » s’était rendu à un dîner pascal familial pendant que le corps de Kristen French refroidissait dans leur chambre à coucher.

L’aspect enquête est presque entièrement négligé, alors qu’il recelait lui aussi de forts éléments de suspense, en particulier à cause des diverses gaffes et négligences policières. Ainsi, on a tardé vingt-six mois avant d’analyser les échantillons biologiques volontairement soumis par Bernardo lorsqu’il avait été interrogé comme suspect de la série de viols de Scarborough en 1987-1989 (le détail est mentionné dans le film, sans plus). Élément plus dramatique : à deux reprises, dont une fois pendant que Kristen French était captive mais toujours vivante, la voiture de Bernardo avait été identifiée par des victimes de tentatives de viol, dont une fois avec le numéro exact de sa plaque, et ces informations avaient été portées à l’attention de la police… Et ne parlons pas des fameuses cassettes vidéo tournées puis dissimulées par les bourreaux ; les tribulations judiciaires autour d’elles pourraient à elles seules faire l’objet d’un film. (On en a d’ailleurs fait l’enjeu d’un épisode d’une émission télévisée.)

Finalement (peut-être pour des raisons légales ?), le film n’aborde ni de près ni de loin l’attitude paradoxale – sinon ambiguë – des parents Homolka, qui ne renient pas leur fille aînée même après que sa culpabilité a été établie dans la mort de sa sœur cadette Tammy (droguée l’avant-veille de Noël pour être « offerte » à Paul Bernardo) dans la maison familiale.

L’interprétation de Laura Prepon arrive presque à faire passer Homolka pour une victime, ce qui est bien la cause de l’outrage exprimé par la plupart des détracteurs du film. Beaucoup moins évidente, quoique évoquée, est sa propension à la manipulation, doublée d’une égale disposition à se laisser manipuler, comme l’ont montré les circonstances ayant entouré puis suivi sa libération dans la région montréalaise à l’été 2005.

Si la veine true crime vous intéresse, il n’y a pas de raison de bouder le film lorsqu’il sortira en DVD. Toutefois, la matière est là pour qu’un meilleur film soit réalisé sur le couple Bernardo-Homolka, d’ici quelques années, lorsque le public (en particulier le public ontarien) aura fait sa catharsis et pris assez de distance pour comprendre qu’un film sur des meurtriers n’est pas nécessairement une apologie du meurtre. [Daniel Sernine]

L’espoir d’une meilleure année

Mais après l’hiver vient le printemps… et après une bordée de mauvais films, le printemps annonce habituellement un dégel des possibilités. Sans rien révolutionner, quelques films avancent timidement hors de leur trou, et les cinéphiles peuvent surveiller leur ombre pour savoir s’il reste seulement six semaines de critiques glaciales ou un peu plus.

Freedomland [La Couleur du crime], par exemple, donne momentanément l’impression d’être un bon film. Mélange ambitieux de critique sociale et d’enquête policière, le film confronte préjugés et tension raciale en s’intéressant à une histoire de kidnapping. Le tout commence alors qu’une femme (Julianne Moore) entre à l’urgence, les mains teintées de sang. Un homme noir vient de lui voler son automobile, dit-elle, sauf que son fils est toujours à l’intérieur ! Le policier chargé de l’affaire (Samuel L. Jackson) trouve qu’il y a quelque chose de louche dans cette histoire, mais il est déjà trop tard pour calmer les esprits, alors qu’un quartier noir est barricadé par ses confrères policiers…

Mais Freedomland ne réussit pas à faire de tous ces éléments un ensemble cohérent. Les moments dramatiques sont mal greffés à l’enquête policière (à moins que ça ne soit le contraire ?), et les questions sociales sont à peine explorées au-delà des évidences. Le jeu familier des acteurs renforce aussi un fort sentiment de déjà-vu : Moore a souvent interprété des mères dépassées par les événements et Jackson a bâti sa réputation sur des rôles de policier intense. Réalisé de manière disjointe par Joe Roth, Freedomland hésite et laisse filer de bonnes opportunités.

Si Running Scared [Traqué] est tout aussi décevant, c’est pour des raisons complètement différentes. Dès le montage frénétique des premières secondes, on comprend qu’il s’agira d’un exercice de style où l’intrigue prendra un second rang bien distant. Vaguement structuré autour d’une traque nocturne pour un fusil compromettant, Running Scared devient rapidement une quasi-parodie tordue du genre criminel. Coïncidences abominables et retournements absurdes ne sont que la pointe de l’iceberg : on imagine fort bien Running Scared tel qu’écrit par un non-Américain avec une idée de l’Amérique fondée exclusivement sur des actualités criminelles. Fusillades, proxénètes, tueurs d’enfants, policiers tordus, mafias italiennes et russes ne sont que quelques-uns des éléments d’un film qui doit être interprété au deuxième degré pour être cohérent. Ce n’est jamais à prendre au sérieux, et ce malgré quelques moments tout à fait troublants.

Mais au-delà de l’intrigue (intentionnellement ?) loufoque, il y a le style : Running Scared utilise une variété de techniques et de trucs pour nous en mettre plein la vue : les amateurs du cinéma un peu plus expérimental seront agréablement surpris par certaines des trouvailles du réalisateur Wayne Kramer. Chose certaine, Running Scared ne plaira pas à tout le monde : par moments immature et éparpillé, par moments saisissant et efficace, ce film s’adresse – dans une lignée pas trop éloignée de Snatch, Kill Bill et Sin City – à ceux qui ont l’estomac requis pour digérer de tels excès cinématographiques.

En revanche, il n’y a aucune distanciation ironique nécessaire pour apprécier 16 Blocks [16 Rues], un pur thriller façonné à l’ancienne par le vieux routier Richard Donner. La prémisse de départ est une merveille de simplicité : un policier brûlé (Bruce Willis) a un peu moins de deux heures pour amener un suspect (Mos Def) du poste de police à la cour fédérale ; une distance de seize pâtés de maison. Mais tout se complique quand on tente d’assassiner le suspect et que Willis réalise que ce sont d’autres policiers qui tentent de faire taire sa charge. Alors que toute le NYPD se ligue contre eux, la simple mission de transport se transforme soudain en course à obstacles.

Chose certaine, 16 Blocks n’est pas un film parfait : entre autres carences, on remarque certaines longueurs qui auraient pu être pardonnées si le film s’en était tenu plus rigidement à une approche en temps réel. Le personnage de Mos Def est à la fois agaçant et attendrissant, dans des proportions qui ne sont pas toujours optimales. L’intrigue comporte une bonne part de trous, y compris un troisième acte un peu brouillon. Il n’y a, finalement, que très peu d’éclats dans ce film : ceux qui auront été bernés par la bande annonce suggérant un film d’action seront déçus du résultat.

Mais il y a tout de même quelque chose de satisfaisant dans ce thriller peu prétentieux : ici, pas d’ambitions sociales démesurées ou bien de lecture ironique, seulement des conventions de film policier, légèrement retapées dans le cadre d’une intrigue qui sait maintenir l’intérêt. Le film réussit également là où plusieurs autres thrillers échouent, en arrivant à créer un lien d’amitié perceptible entre deux protagonistes qui peuvent apprendre l’un de l’autre. La performance de Mos Def est à prendre ou à laisser, mais on ne dira pas suffisamment de bien de Bruce Willis dans le rôle d’un policier inutile qui parvient finalement à envisager sa rédemption. Willis, au moins, sait jouer son âge : il devrait sans doute en discuter avec Harrison Ford.

Pour le reste, 16 Blocks livre la marchandise tel que prévu, alliant technique et inspiration. N’est-ce pas, au minimum, ce que l’on attend d’un film ? Oui, après un long hiver parfois maigre, le printemps revient… et l’art recommence à fréquenter le commerce.

Hollywood à la française

Décidément, le cinéma français continue d’apprendre des succès hollywoodiens. Un de ses derniers grands succès, Les Chevaliers du ciel, a toute l’allure d’un Top Gun pour le marché gaulois. Projeté dans les salles européennes en novembre 2005, le film a fini par aboutir en Amérique du Nord (mais seulement au Québec) durant l’hiver 2006. Dire que l’attente en valait la peine ne sera vrai que pour un certain type de spectateurs : ceux qui veulent embarquer dans un techno-thriller militaire européen réalisé à la Bruckheimer.

Car il semble bien que le réalisateur Gérard Pirès avait des objectifs précis en concevant ce film. Sur le plan technique il s’en tire très bien : les scènes d’aviation sont à couper le souffle et offrent même des images saisissantes de chasseurs manœuvrant à toute vitesse au-dessus de Paris. (Elles sont tournées, dit-on, sans l’aide de trucages numériques.) Les férus de quincaillerie militaire seront comblés de voir, finalement, des jets français prendre la place des modèles américains habituels.

C’est sur le plancher des vaches que tout se gâche un peu. Comme ses protagonistes, Les Chevaliers du ciel n’est jamais aussi vivant, aussi à l’aise que dans les airs. Sur le sol, on doit subir une intrigue parfois banale et incohérente, se déroulant dans un univers où il est parfaitement naturel que les aviatrices travaillent à temps partiel comme danseuses exotiques… Le scénario n’est pas bête, sauf quand il l’est intentionnellement : toute la justification du cannonball run est ridicule, et la finale donne l’impression d’avoir été conclue en vitesse pour permettre une suite.

Et pourtant, le film laisse une impression plaisante. Il y a l’aspect techno-thriller, bien sûr : en la matière, Les Chevaliers du ciel est de loin supérieur à Stealth. Mais il y a aussi la mécanique d’un thriller bien rodé, bien réussi, bien français. Les férus d’aviation seront tout simplement emportés par le résultat : bouclez vos ceintures !

Bientôt sur vos écrans

L’année 2006 étant ainsi lancée en matière de cinéma à suspense, voici qu’avancent les gros canons. À tout seigneur tout honneur, le thriller qui fera le plus jaser de lui au prochain trimestre sera sans doute The Da Vinci Code : gardons-nous de tout commentaire jusqu’à la sortie du film. Avouons tout de même que c’est un exploit pour le best-seller planétaire de Dan Brown que de reléguer au second plan des suites et remakes à saveur estivale tels Basic Instinct II, Mission Impossible III ou bien la nouvelle version du film-catastrophe Poseidon. Dans un registre plus réaliste, on notera le documentaire Why We Fight, au sujet du « complexe industrio-militaire » américain, ainsi que le docu-drame Flight 93 – le premier film hollywoodien directement basé sur les événements du 11 septembre 2001. Ceux qui préfèrent des œuvres plus fictives auront le plaisir de se taper Inside Man ou bien The Sentinel. En attendant l’été… bon cinéma !

Christian Sauvé est informaticien et travaille dans la région d’Ottawa. Sa fascination pour le cinéma et son penchant pour la discussion lui fournissent tous les outils nécessaires pour la rédaction de cette chronique. Son site personnel se trouve au http://www.christian-sauve.com/.

Daniel Sernine est écrivain, critique, directeur de la revue Lurelu et directeur littéraire de la collection Jeunesse-pop chez Médiaspaul. Membre régulier de la chronique «  Sci-néma » de la revue Solaris, sa grande connaissance des genres et son amour du septième art en font un invité de marque pour cette chronique.

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