Camera Oscura 16

Camera oscura (XVI)

Christian Sauvé, avec la collaboration spéciale de Daniel Sernine

Exclusif au volet en ligne (Adobe Acrobat, 1 583Ko) d’Alibis 16, Automne 2005

Après quelques années d’expérience, Camera oscura voit maintenant venir la saison estivale hollywoodienne avec un haussement de sourcils sceptique. L’été, c’est bien connu, est consacré aux films que veulent voir ceux qui n’ont plus à aller à l’école.

Aucune surprise, donc, à ce que l’été 2005 paraisse, jusqu’à la dernière minute, vide de tout contenu. Puis août est arrivé, amenant avec lui une poignée de films qui, sans être tout à fait satisfaisants, ont su atténuer une disette prolongée. Pour le reste, il a fallu se fier au club vidéo. Voyons donc la moisson du trimestre…

Violence conjugale

[Couverture]L’affiche de Mr & Mrs Smith [v.f.] promet tout et ne dévoile rien, comme toute bonne pub : on y voit deux des acteurs les plus courus du moment (Angelina Jolie et Brad Pitt), armés, séduisants et se faisant face sans se regarder. Quoi de plus approprié pour annoncer une comédie d’action où mari et femme découvrent l’identité secrète de leur partenaire comme assassin de premier ordre ?

L’idée était prometteuse et la bande-annonce tout autant. Ce n’est qu’au visionnement du film que l’on sent tout le potentiel du concept s’effriter sous nos yeux, martelé par une réalisation inappropriée qui semble tout ignorer du côté léger de la prémisse. S’il faut blâmer quelqu’un pour l’insatisfaction que suscite Mr & Mrs Smith, ce n’est pas tant le scénariste, Simon Kinberg, que le réalisateur, Doug Liman, qui gaspille le matériel qu’on lui a donné.

Il n’est pas particulièrement utile de préciser que l’amorce du film elle-même est complètement fantaisiste : des assassins ennemis, prétendument experts, mariés l’un à l’autre, ne s’aperçoivent pas – ne se doutent même pas – que quelque chose ne va pas… Des compagnies rivales de tueurs, opérant aux États-Unis, peut-être sous les ordres du gouvernement… Des cascades impossibles durant tout le film… Non, il est plus approprié de dire que ce type de matériel demande une réalisation tout aussi débridée. Michael Bay, sous la surveillance de Jerry Bruckheimer, aurait pu faire justice à l’absurdité grandiloquente du scénario à l’aide d’une réalisation forte en images parfaites, en prises de vue démentes et en effets spéciaux gonflés à l’adrénaline. Si c’est écrit comme un blockbuster, il faut le réaliser comme un blockbuster.

Mais Doug Liman a d’autres idées. Pour une raison ou une autre, chacun de ses films est plus ordinaire que le précédent, et après Swingers, Go et The Bourne Identity, Mr & Mrs Smith ne brise pas la tendance : Liman tente désespérément d’appliquer une approche réaliste au scénario (la même approche qui avait provoqué un tel ennui dans de The Bourne Identity), et le résultat est insatisfaisant. Qui plus est, Liman ne sait toujours pas comment tourner une scène d’action : celles de Mr & Mrs Smith sont tellement charcutées que l’on ne constate qu’après coup ce qui vient de se passer. La poursuite en mini-fourgonnette est un exemple parfait, mal monté et filmé en couleurs fades, qui ne fait rien pour provoquer le divertissement recherché.

S’ajoutent également des doutes sur certains éléments moins amusants du scénario. Peu importe le charme des acteurs et le sourire en coin de l’intrigue, il y a un sentiment d’inconfort palpable à voir mari et femme se taper dessus et tenter de s’assassiner dans leur propre demeure, un sentiment qui – vous l’aurez deviné – n’est pas rendu moins perceptible par l’approche « plus vraie que vraie » de Liman. À cet égard, le scénario est loin, loin de Kramer vs Kramer et un peu trop près de Enough!…

Ceci étant dit, malgré tout ce potentiel gaspillé, il reste quand même quelques points forts au film. Angelina Jolie et Brad Pitt jouent essentiellement d’excellentes caricatures de leurs rôles habituels : elle, sophistiquée et séduisante ; lui, charmant et un peu bête. Il y a deux ou trois scènes remarquables, dont une mégafusillade au ralenti pour conclure l’intrigue alors que l’harmonie règne à nouveau entre rivaux réunis. De temps en temps, un détail, une réplique, une expression comique des acteurs nous donne une idée de ce qu’aurait pu être ce film entre de meilleures mains. Peut-être verrons-nous un remake supérieur d’ici une trentaine d’années ?

Bon sujet mal fait, et vice-versa

Les férus d’aventures militaires n’ont pas été laissés pour compte durant la saison estivale 2005 avec The Great Raid et Stealth, bien que dans les deux cas il serait exagéré de parler de réussites.

Les lecteurs les plus attentifs auront repéré, en lisant Camera oscura au tout début de 2004, la mention «  The Great Raid [v.o.] : bientôt à l’affiche ». Longtemps retardé et conservé dans les voûtes du studio Miramax, le film a finalement été distribué à petite échelle durant l’été 2005. Ce type de délai n’est jamais bon signe, trahissant soit des problèmes de postproduction ou bien un manque de confiance du studio dans le potentiel commercial du film.

À première vue, on pourrait s’étonner d’une telle hésitation. Après tout, The Great Raid aborde un sujet d’une certaine ampleur : une mission de secours visant à libérer près de cinq cents prisonniers américains lors des derniers jours de la Deuxième Guerre mondiale. En ces temps où l’armée américaine ne commet jamais d’erreurs, quoi de mieux qu’un bon film rah-rah-rah pour vanter les mérites d’une opération de rescousse à la Saving Private Ryan, multipliée par 500 ?

Hélas, c’était sans compter l’exécution molle du film. Ce qu’il y a de plus exceptionnel à propos de The Great Raid, c’est l’impression que le film aurait pu être réalisé au début des années 1960, puis conservé dans une capsule et projeté des décennies plus tard. Tout évoque les films d’époque : la réalisation sans artifice, les dialogues peu subtils, même la représentation des stéréotypes ethniques (tous les Américains sont bons, tous les Japonais sont méchants, et ainsi de suite) évoquent une ère du cinéma délibérément plus simple et plus lente. Ici, aucun recul ni aucune remise en question.

Il n’y a rien de strictement mauvais dans la manière dont on a dramatisé les événements du film et porté tout ça à l’écran. Mais il n’y a rien non plus pour éveiller mieux qu’un intérêt passager. Windtalkers, de John Woo, pour ne prendre que l’exemple du dernier « grand » film à traiter de la campagne du Pacifique, souffrait d’un scénario décevant, mais l’intérêt du film avait au moins le mérite d’être rehaussé par une réalisation saisissante.

On peut présumer que le film trouvera un public sur vidéo, peut-être un public plus âgé et plus patient pour lequel une bonne vieille histoire racontée sagement n’est pas nécessairement une mauvaise chose. Mais réussira-t-il à trouver un public plus large?

Ce qui est amusant, c’est que John Dahl, le réalisateur de The Great Raid , est un peu plus jeune que Rob Cohen et c’est pourtant ce dernier qui est devenu, depuis The Fast And The Furious et XXX, un des réalisateurs les plus branchés du moment. Fin connaisseur des scènes d’action et féru des caméras virtuelles, Cohen semble rivaliser avec lui-même pour que chacun de ses films soit plus rapide, plus tonitruant et plus énergétique que les précédents. Hélas, il paraît également choisir ses scénarios avec de moins en moins de discernement. Avec Stealth [Furtif], il atteint à la fois de nouveaux sommets et de nouvelles profondeurs.

L’histoire est initialement bête à en grincer des dents : trois jeunes pilotes d’essais doivent composer avec l’arrivée d’un nouveau coéquipier, une intelligence artificielle volante qui a le potentiel de révolutionner l’art des combats aériens modernes. Après les discussions d’usage sur la valeur des humains vis-à-vis celle des ordinateurs, l’inévitable se produit et un éclair détraque la machine, qui doit ainsi être neutralisée en plein vol par nos trois braves protagonistes. Quelques complications viennent rehausser le début du troisième acte, sans parvenir tout à fait à dissiper l’impression qu’il s’agit d’un scénario d’une imbécillité à peine imaginable. Même les civils qui ignorent tout de l’aviation navale se surprendront à s’exclamer : « C’est impossible ! ». Absurdités et invraisemblances se bousculent à l’écran à une vitesse telle que l’on a de la difficulté à contenir son indignation.

Mais…

De un, Stealth reste tout de même ce qui ressemble le plus aux techno-thrillers d’aviation qui ont fait les bons jours de Dale Brown, Stephen Coonts et compagnie. Les amateurs de ce genre d’histoires y trouveront au moins une atmosphère similaire, et ce, même si le manque flagrant d’exactitude technique s’avère un irritant quasi constant.

De deux, Cohen peut fort bien ne pas savoir distinguer une bonne histoire d’une mauvaise, il sait tout de même comment réaliser des scènes d’action et sa fascination pour les caméras virtuelles lui permet de donner toute une dose d’énergie au film : la caméra entre et sort des avions, se promène du pilote au missile, tournoie et vole encore plus vite que les bolides supersoniques qui sont au centre de l’histoire. Une scène située près d’un dirigeable (!) de ravitaillement high tech est un chef-d’œuvre de mauvais concepts rendus inconséquents par l’énergie de la réalisation.

Cohen fait un si bon travail, en fait, qu’après un départ cahoteux, Stealth tombe en panne sèche seulement à dix minutes de la fin. Malgré le mauvais scénario, malgré les invraisemblances, malgré les objections morales que l’on peut ressentir à voir des personnages maintenir la supériorité de l’intelligence humaine, malgré les mésaventures militaires de l’administration Bush II, Stealth réussit à satisfaire par la seule force de son inertie cinétique. Sans être un choix vidéo recommandé, le film de Cohen a sa part de moments « wow! » qui justifient son visionnement – pour ceux qui aiment ce genre de chose, bien entendu. John Dahl et Doug Liman pourraient certainement s’en procurer une copie pour en apprendre un peu plus sur comment mener un film divertissant…

Spécialistes au travail

Quelque part entre les chefs-d’œuvre et les films ordinaires se trouvent les œuvres de spécialistes : les films bien faits, menés par des gens qui savent ce qu’ils font. Des œuvres d’un genre particulier qui ont comme ambition de livrer une bonne histoire bien racontée. Ce qui nous amène à parler d’un western moderne et d’un thriller de haute tension à haute altitude, tous deux réalisés par des réalisateurs d’expérience.

À première vue, il est facile de distinguer Four Brothers [Quatre frères] d’un western. Situé dans un Détroit hivernal et contemporain, le dernier film de John Singleton ne comporte ni sable ni chevaux. Mais les différences deviennent moins importantes quand on s’intéresse à l’intrigue, une histoire de vengeance où quatre frères remuent tout sur leur passage pour élucider le meurtre de leur mère adoptive, s’attaquant aux filous qui contrôlent leur voisinage. Singleton, bien sûr, est reconnu pour ses drames urbains (tel Boyz in the Hood) et c’est un peu pourquoi Four Brothers ne s’éloigne pas souvent des quartiers pauvres de la grande ville, là où le crime est une carrière convenable et où les fusillades sont monnaie courante. Remplacez les chevaux par des SUVs, le désert par la neige d’un lac glacé et vous êtes déjà à mi-chemin vers le western moderne.

Les quatre frères du titre sont des durs de durs, des enfants adoptés par une quasi-sainte quand personne d’autre ne voulait s’en charger. Quand elle est assassinée dans ce qui semble être un vol à l’étalage qui tourne mal, les quatre frères (pas tous de la même couleur et certainement pas tous du même tempérament) doivent s’unir pour briser quelques crânes et trouver la vérité. Leur enquête mènera à quelques poursuites, à deux ou trois échanges de coups de feu, à des visites dans des établissements malsains et à une conclusion au milieu de nulle part…

Ce n’est pas particulièrement raffiné, mais c’est fort bien fait. Malgré un éparpillement et un ton qui oscille entre le comique et l’action, Four Brothers livre de la bonne marchandise et tient son auditoire pendant presque tout son déroulement. Comme drame criminel, on a vu bien pire : les personnalités des quatre frères font en sorte qu’il y a un peu plus qu’une simple histoire de vengeance pour nous intéresser. Mark Whalberg et André Benjamin livrent de bonnes performances et l’aventure est assortie d’un drame familial convenable. Sans être un chef-d’œuvre, il s’agit d’un retour satisfaisant pour Singleton, après des films ordinaires tels Shaft et 2 Fast 2 Furious.

Quand à Wes Craven, bien connu pour ses films d’horreur (A Nightmare on Elm Street, Scream…), il s’éloigne à peine de ses propres sentiers battus avec Red Eye [Vol sous haute pression] pour passer de l’horreur au thriller high concept.

Imaginez : vous êtes à bord d’un vol de nuit bondé quand votre voisin vous demande calmement de faire un appel tout à fait anodin, sans quoi on assassinera un membre de votre famille. Bien sûr, votre appel facilitera la vie à quelques terroristes, mais qu’est-ce qu’un tel détail quand il n’y a pas d’issue de toute façon, à plus de 10 000 mètres au-dessus du sol ?

Dans les premiers deux tiers de Red Eye, il y a une pureté admirable dans le fait de volontairement s’enfermer dans un avion et de réduire l’intrigue à une longue conversation entre deux personnes assises l’une à côté de l’autre. Hitchcock aurait été fier d’une prémisse de la sorte. Ce n’est pas non plus un accident si le scénariste Carl Ellsworth avoue avoir été inspiré par Phone Booth. Craven sait comment faire monter la tension : malgré le rythme un peu lent, Red Eye n’est que très rarement ennuyeux – du moins lorsque l’avion est dans les airs.

Car les choses se dégradent dès que nos personnages remettent les pieds sur terre. Après une conclusion explosive plutôt excitante, le film dévie vers un long épilogue où, Craven revenant à ses racines Scream, l’on s’engage dans un jeu répétitif de chasse entre chat et souris à l’intérieur d’une immense maison. Loin de faire avancer les choses, les dix dernières minutes sapent une partie de l’impact du film et laissent les spectateurs beaucoup moins enthousiastes quant aux vertus de l’ensemble.

Mais il y a indéniablement quelque chose à apprendre dans la façon dont est mené l’essentiel de Red Eye. Cillian Murphy a rarement été aussi efficace dans le rôle du méchant « facilitateur », alors que l’actrice canadienne Rachel McAdams joue bien l’héroïne et récolte ainsi son premier rôle intéressant de 2005 après une performance tout à fait ordinaire dans Wedding Crashers. Le suspense s’écrase après l’atterrissage, mais à ce moment-là on en a déjà assez vu pour être content. Du travail de pro, malgré quelques accrocs.

Déjà sur les tablettes de votre club vidéo

Devant une si pauvre moisson au cinéma, on ne blâmera personne d’aller voir ce qui est disponible sur les tablettes du club vidéo le plus près. Pour ceux qui sont habitués de tout voir au grand écran, le club vidéo offre l’occasion d’obtenir trois types de films bien particuliers : les œuvres américaines destinées directement au marché vidéo, les films étrangers et les petits films trop vite disparus des cinémas. Dans les trois groupes, on trouvera des nullités et des déceptions. Mais pour vous éviter de revenir à la maison avec des choix particulièrement horribles, concentrons-nous sur trois films injustement oubliés jusqu’ici.

Certains films sont victimes des circonstances, et leur parution peut être affectée par des facteurs qui n’ont rien à voir avec leur qualité. Exemple parfait: Buffalo Soldiers [Soldats sans bataille], une comédie très noire sur la vie militaire, qui a connu sa première représentation le 10 septembre 2001 au Festival du film de Toronto. La journée suivante, les représentations cyniques des soldats américains perdaient soudainement leur attrait. Le film a finalement connu une sortie confidentielle en salle au milieu de 2003, arrivant sur DVD peu après.

[Couverture]Lorsqu’on voit le film maintenant, il n’y a plus de questions à se poser sur le profil très discret qui lui a été donné. Buffalo Soldiers est l’histoire d’un soldat qui préfère passer plus de temps à vendre des marchandises militaires sur le marché noir qu’à rendre des services à l’oncle Sam ; le film jette un regard grinçant de cynisme sur le comportement des soldats en temps de paix. Stationnés en Allemagne en 1989, certains d’entre eux passent leur temps à consommer des substances illégales, à filouter l’inventaire de l’armée et à se chamailler. Notre protagoniste, laissé à lui-même par un officier supérieur incompétent, est un expert pour exploiter le système à son avantage. Mais le bon temps tire à sa fin quand arrive un sergent qui ne peut tolérer aucune corruption. Qui plus est, il a une très jolie fille qui ne rêve que d’en faire voir de toutes les couleurs à son père…

Satirique à souhait, Buffalo Soldiers s’inscrit dans un courant d’humour sombre qui n’est pas étranger à des œuvres telles M.A.S.H. ou bien Catch-22. L’absurdité de la vie militaire est décrite avec hyperboles, et l’image des soldats en tant que corps d’élite représentant ce qu’il y a de meilleur dans la société américaine en prend un coup. La première demi-heure du film est amusante, avec quelques scènes d’un humour noir remarquable et une réalisation aussi dynamique que le suggère le scénario.

Ce n’est que par la suite que le film s’embourbe progressivement dans des propos de plus en plus noirs sans nécessairement conserver sa veine humoristique. La réalisation perd également de son énergie et, quand tout se termine sur des douzaines de morts futiles, on en vient à se demander où est passée la touche légère et assurée du début du film. Un épilogue remettant l’horloge à zéro ne réussit pas à faire oublier le manque de contrôle du troisième acte.

Le film Cidade de deus [City of God; La Cité de dieu] offre une expérience cinématographique beaucoup plus satisfaisante. À vrai dire, cette œuvre n’est pas tout à fait inconnue : succès bœuf dans son Brésil d’origine, récipiendaire de plusieurs récompenses – y compris quatre nominations aux Oscars 2004 –, Cidade de deus est disponible sur les tablettes du club vidéo depuis un moment, mais ce ne devrait pas être une excuse pour ne pas en parler, d’autant plus qu’il s’agit d’une œuvre plus intéressante que tout ce qu’il y a en salle en ce moment.

Mosaïque visant à représenter la vie dangereuse au sein des favelas entourant Rio de Janeiro, Cidade de deus est à la fois un film de gangster, un drame social et une aventure où un jeune homme parvient à se tirer d’une très mauvaise situation. Cidade de deus se compare avantageusement aux films from the ‘hood, sauf que même les quartiers les plus pauvres et désespérés des pires métropoles états-uniennes sont encore dix fois plus civilisés que la loi de la jungle qui règne dans les taudis de Rio de Janeiro.

Réalisé avec astuce et énergie, Cidade de deus réussit à jongler avec plus d’une douzaine de personnages à travers une décennie d’événements, et ce, dans un film de 130 minutes. Les réalisateurs Fernando Meirelles et Kátia Lund varient leurs techniques de réalisation pour renouveler l’intérêt du film à intervalles réguliers, créant une pièce de cinéma excitante, absorbante et tout à fait réussie. On voit comment les grandioses plans d’ingénierie sociale prévus pour « la cité de Dieu » ne donnent pas les résultats escomptés. On comprend les facteurs qui poussent des enfants à s’engager dans une vie liée au crime malgré les dangers d’une telle décision. On assiste au passage d’une époque alors que la jeune génération parvient toujours à prendre la place de ses aînés, souvent de façon très violente…

Ce n’est certainement pas pour les âmes sensibles, mais c’est sans contredit un des films les plus réussis de 2003. Si vous l’avez manqué jusqu’ici, n’hésitez pas à y jeter un coup d’œil dès que possible.

Pendant que vous êtes au club vidéo, profitez-en pour étudier le boîtier du film Silver City [Silver City : La Montagne électorale], écrit et réalisé par John Sayles. Ceux qui ont vu Lone Star savent tout de l’intelligence avec laquelle ce scénariste/réalisateur peut traiter d’un sujet compliqué. Avec Silver City, Sayles ne vise rien de moins qu’à démanteler l’idéologie néo-conservatrice en vogue aux États-Unis… y compris à dénoncer les leaders politiques fantoches manipulés par des intérêts occultes.

Le tout commence de façon presque amusante, alors qu’un candidat en plein tournage de publicité électorale attrape accidentellement, à la pêche, un corps flottant dans un lac. Son conseiller politique principal s’empare immédiatement de l’affaire, graisse la police locale pour que tout reste sous silence et demande à un détective privé d’élucider toute l’affaire, au cas où l’événement ne serait pas accidentel. Mal lui en prendra, parce que le détective privé est un ex-journaliste toujours idéaliste, qui ne s’arrêtera devant rien pour remonter la piste – même quand, ironiquement, elle pointe vers le candidat lui-même…

Disons-le tout de suite : Silver City est un thriller presque complètement intellectuel. Guère d’action physique dans ce film aux moyens modestes, mais beaucoup de talent en avant et à l’arrière de la caméra. La réalisation toute simple de Sayles cache une technique beaucoup plus astucieuse qu’on pourrait l’imaginer. De plus, ses talents ont de quoi attirer une distribution impressionnante qui comprend Richard Dreyfuss, Thora Birch, Maria Bello, Miguel Ferrer, Billy Zane, Kris Kristofferson et Daryl Hannah. Mais c’est Chris Cooper qui vole la vedette comme politicien bête et naïf qui, quand on ferme les yeux, sonne exactement comme un certain président américain…

La ressemblance n’est pas accidentelle. Alors que notre protagoniste remonte la piste de l’énigme, il en vient à toucher aux pires secrets de la communauté où il habite : les travailleurs illégalement immigrés qui sont exploités par la communauté blanche, la collusion entre des hommes d’affaires et les politiciens pour réécrire les lois environnementales à leur avantage, les plans pour « libérer les ressources cachées sous les parcs », la façon dont l’influence et l’argent peuvent détruire les médias et cacher la vérité… et ainsi de suite. Terriblement familier, direz-vous ! Et Silver City présente parfois une atmosphère semblable à celle de Chinatown: celle d’un système où la corruption et le pouvoir abusif sont essentiels à tout ce qui nous entoure. Sans être trop insistant, Sayles réussit à livrer une critique raffinée de l’idéologie néo-conservatrice tout en mettant l’accent sur son héros et les problèmes qu’il rencontre. Le rythme du film est un problème (on ne blâmera aucun spectateur de penser qu’il ne se passe rien pendant trop longtemps), mais pour ceux qui ont la patience de s’investir dans une histoire pendant deux bonnes heures, Silver City constitue un choix respectable.

The Constant Gardner

Quiconque a vu Cidade de Deus (2002), le film coup de poing qui a fait connaître Fernando Meirelles, sait que le réalisateur brésilien ne compte pas Walt Disney ni Steven Spielberg parmi ses maîtres à penser. Dans The Constant Gardener [La Constance du jardinier ], basé sur un roman de John LeCarré, la tension ne se relâche pas un instant. Justin Quayle, diplomate britannique mineur (et jardinier amateur), interprété par Ralph Fiennes, contracte un mariage tardif et quasi impromptu avec une femme beaucoup plus jeune, Tessa (Rachel Weisz), activiste, pacifiste, altermondialiste. Follement amoureux, Quayle ne peut toutefois s’empêcher de s’interroger sur les motivations de Tessa : l’a-t-elle séduit seulement pour l’accompagner au Kenya et avoir accès aux cercles qu’il fréquente (le haut-commissariat britannique, les hommes d’affaires qui gravitent autour…) ? Malgré une grossesse avancée, elle enquêtera sur une multinationale pharmaceutique qui met à l’essai un nouveau médicament contre la tuberculose sur la population des bidonvilles, sous couvert de vaccination. Comme Tessa est assassinée dès les cinq premières minutes, une bonne partie du film est narrée sous forme de flashbacks aux transitions maîtrisées. Le personnage de Fiennes reprendra l’enquête de son épouse, exhumant trahisons, complicités sordides et complots avec millions à la clé, rencontrant toutefois des alliés discrets et inattendus. On a intérêt à ne pas s’endormir car c’est tissé serré – mais s’endormir est bien la dernière chose qui risque de nous arriver, et pas juste à cause de l’intense trame musicale d’Alberto Iglesias.

Meirelles a fait appel à son directeur photo uruguayen César Charlone ; il ne faut donc pas se surprendre de la parenté visuelle avec Cidade de Deus. Les couleurs semblent javellisées par le soleil d’Afrique, les scènes de bidonvilles ou de camps de réfugiés, tournées caméra à l’épaule et surexposées dans des tons d’ocre et de jaune, sont à cent lieues du documentaire touristique. Toute douceur est bannie de ces images âpres, au montage souvent haché, jamais nonchalant. Par contraste, les scènes londoniennes baignent dans le vert ou le bleu, fréquemment sous la pluie.

C’est peu dire que Meirelles livre ici un autre film fort, peut-être un peu moins bouleversant que Cidade de Deus (ceux qui l’ont vu sauront à quoi je fais allusion), mais néanmoins troublant et digne de décrocher maintes nominations aux Oscars. [DS]

Bientôt à l’affiche

Le degré d’intérêt des films à l’affiche monte sitôt que la température commence à dégringoler. Après un été décevant, un automne beaucoup plus prometteur s’annonce.

Il y a tout d’abord quelques films plus ou moins inspirés d’histoires vraies. Jarhead se veut une adaptation cinématographique de l’excellente autobiographie d’Anthony Swofford, vétéran de la guerre du Golfe. Lord of War, un peu plus romancé, examine les manigances d’un revendeur d’armes après la chute de l’empire soviétique. (Ne manquez pas la bande-annonce, sardonique à souhait : « … that’s one firearm per every twelve people on the planet. The only question is : how do we arm the other eleven? ») Domino , dont la sortie était originalement prévue pour le mois d’août, s’intéresse aux aventures d’une criminelle californienne décédée depuis le tournage du film.

Impossible de parler de trois mois dans la vie d’Hollywood sans parler de quelques suites ! D’où l’arrivée prochaine de The Legend Of Zorro (pour les fans d’Antonio Banderas et Catherine Zeta-Jones), Saw 2 (pour ceux qui aiment le suspense dégoulinant) et Transporter 2 (pour les inconditionnels des scénarios de Luc Besson, s’il y en a.)

Dans un registre un peu plus « original », on notera le retour de David Cronenberg à l’écran avec A History Of Violence, un thriller en apparence tout à fait ordinaire. Jodie Foster tentera de faire oublier Red Eye avec Flightplan, un autre film à suspense « volant »! Finalement, bronzage, adolescents, plongée sous-marine et trésors fabuleux sont au rendez-vous dans Out of the Blue.

Sur ce, bon cinéma !

Christian Sauvé est informaticien et travaille dans la région d’Ottawa. Sa fascination pour le cinéma et son penchant pour la discussion lui fournissent tous les outils nécessaires pour la rédaction de cette chronique. Son site personnel se trouve au http://www.christian-sauve.com/.

Daniel Sernine est écrivain, critique, directeur de la revue Lurelu et directeur littéraire de la collection Jeunesse-pop chez Médiaspaul. Membre régulier de la chronique « Sci-néma » de la revue Solaris, sa grande connaissance des genres et son amour du septième art en font un invité de marque pour cette chronique.

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