Camera Oscura 13

Camera oscura (XIII)

Christian Sauvé

Exclusif au volet en ligne (Adobe Acrobat, 1 633Ko) d’Alibis 13, Hiver 2005

Quand Hollywood nous présente un film d’action où les héros sont des marionnettes, puis un autre où le secret d’un trésor fabuleux est caché derrière la déclaration d’Indépendance américaine, il n’est pas déplacé de dire que, pour ce trimestre, il y a de tout, pour tous ! Qu’il s’agisse de documentaires ou de fictions, l’automne 2004 aura livré une production décente, sans chef-d’œuvre, mais tout de même dotée de ses bons moments.

Voyons donc ce qui reste de l’automne, une fois les feuilles tombées…

Un dernier mot sur la politique américaine

Ça va, ça va : inutile de dire qu’il est temps de passer à autre chose que la politique américaine. Après le raz-de-marée des présidentielles de 2004, on ne blâmera personne de vouloir ignorer le sujet pendant quelque temps. Même Michael Moore est inconsolable en raison du manque d’impact de son Fahrenheit 9/11. Mais que les lecteurs les plus gauchistes de cette chronique se rassurent : il ne reste maintenant plus que 47 mois avant la prochaine élection présidentielle américaine, et il y aura amplement de bons films d’ici là pour passer le temps… à commencer par l’arrivée imminente en vidéo de deux documentaires fort bien faits.

Le premier nous amène dans les coulisses de l’invasion américaine de l’Iraq, telle que vue par les journalistes couvrant la guerre à partir du centre de commandement américain au Quatar. Annoncé comme un coup d’œil sur le réseau d’information arabe Al-Jazeera, Control Room finit par aborder, dans un style dépouillé qui dépend exclusivement des images tournées sur place, toute la problématique du contrôle des médias dans le feu de l’action.

Le coup de génie de la réalisatrice Jehane Noujaim, c’est de suivre le déroulement de la guerre à travers les actes et les réflexions de véritables journalistes, qui évoluent sous nos yeux à la manière d’authentiques personnages. Qu’il s’agisse d’un porte-parole américain, d’un producteur jordanien ou d’un cynique soudanais, tous sont affectés de manière différente par les événements qu’ils couvrent.

[Couverture]Pour les spectateurs non américains, la campagne de publicité ayant accompagné la sortie (modeste) de Control Room aux États-Unis sera un aspect tout aussi intéressant du film. L’affiche annonce fièrement Different Channels, Different Truths, comme si on nous apprenait que l’information est traitée de façon différente selon l’intermédiaire ! Parmi les moments les plus efficaces du film, on compte assurément ceux où on voit la guerre telle que décrite par les Américains, de Donald Rumsfeld à Fox News, en termes rendus complètement ironiques par les images précédentes…

[Couverture]Dans un registre différent, on notera le film Going Upriver, une hagiographie qui présente le parcours de John Kerry durant et après son service au Vietnam. Ce film, réalisé par un ami personnel du candidat démocrate défait, montre non seulement les faits d’armes de Kerry mais aussi (et surtout) le rôle qu’il joua par la suite au sein du mouvement anti-guerre et du groupe Vietnam Veterans Against the War. Du matériel d’archives savamment choisi démontre avec éclat le leadership de Kerry, non seulement comme porte-parole clean-cut du groupe, mais aussi comme organisateur d’une protestation bien orchestrée et comme modérateur quand les esprits s’échauffaient. Les extraits de son témoignage devant le sénat américain sont d’une rare efficacité.

Dans le contexte contemporain, les parallèles entre la guerre du Vietnam et le bourbier iraquien sont évidents. Mais ils ne s’arrêtent pas là : on entend dans Going Upriver (de par les fameux Nixon Tapes) la Maison-Blanche de l’époque sélectionner un certain John O’Neill pour mener une campagne de salissage contre Kerry. Or, les observateurs de la scène politique américaine de 2004 se souviendront d’O’Neill comme d’un porte-parole du groupe Swiftboat Veterans for Truth qui – trente ans plus tard – avait pour but de ternir la réputation du candidat démocrate…

Il n’y a pas de doute: Going Upriver est une œuvre pro-Kerry. Mais même en sachant que le documentaire ne dit certainement pas tout, on reste stupéfait devant la puissance du matériel d’archives, qu’il s’agisse de photos saisissantes ou de ces jeunes vétérans jetant leurs médailles en guise de protestation. Difficile de ne pas en venir à la conclusion que, trente ans plus tard, plusieurs Américains revivent encore le Vietnam.

High Concept

Au royaume hollywoodien, le high concept est roi. Si vous réussissez à intéresser un producteur en moins de quinze mots, vous avez un avenir dans cette industrie. Mais tous les films à high concept ne sont pas égaux. On se souviendra longtemps de Speed (Si l’autobus ralentit, les passagers explosent ! : six mots) mais pas du tout de Daylight (Prisonniers d’un tunnel routier ! : quatre mots). Une prémisse accrocheuse n’est pas un palliatif d’un mauvais scénario.

Sans pour autant prétendre que Cellular passera à l’histoire, il est clair que c’est un film qui laissera de meilleurs souvenirs que Paparazzi. Pourtant, les deux films ont lieu à Los Angeles, les deux sont des thrillers sans prétention et les deux peuvent être décrits en quelques mots – où est la différence ?

Examinons d’abord le pire film. Paparazzi commet, dès le départ (Un acteur se venge des paparazzis qui ont blessé sa famille! : onze mots), le péché d’oublier qui paie pour voir des films. Les fantaisies de vengeance sur les méchants photographes qui menacent la vie privée des vedettes sont sans doute monnaie courante chez les douzaines d’acteurs hollywoodiens pourchassés par les paparazzis. Mais pour nous, c’est une situation tellement improbable qu’elle en devient absurde.

Les défauts de Paparazzi ne s’arrêtent pas là. On pourrait continuer en montrant du doigt le tempérament bouillant du protagoniste, qui ne fait vraiment rien pour régler la situation. On pourrait souligner la tradition américaine classique de la thérapie par le meurtre (la conclusion du film se complaît longuement à faire valoir ce point). On pourrait même – pourquoi pas – soupirer devant l’habitude hollywoodienne de présenter la violence comme moyen de régler ses différends.

Mais il est inutile d’évoquer des objections idéologiques fondamentales quand le scénario du film est aussi incompétent. Paparazzi se fonde essentiellement sur trois ingrédients : la nature stupidement agressive du protagoniste, la pure caricature des photographes antagonistes (jusqu’à montrer l’un d’entre eux – le plus méchant – grommeler « Je t’aurai » devant une image du soi-disant héros) et une série de coïncidences tout aussi invraisemblables les unes que les autres. Ficelez le tout dans un scénario terne et le résultat final est un film qui semble mépriser l’audience générale au profit du réconfort offert à ses producteurs.

Le scénariste de Cellular (Kidnappée, elle joint un adolescent sur son téléphone cellulaire ! : neuf mots) aura au moins compris que l’élitisme n’est pas la voie du succès en salle. Ici, notre protagoniste est un jeune homme tout à fait ordinaire (une performance sympathique de Chris Evans) qui ne souhaite rien de plus que du bon temps avec ses amis. Mais sa journée bascule lorsqu’il reçoit un appel sur son téléphone cellulaire : il s’agit d’une femme kidnappée pour qui il représente la seule chance d’évasion. La retrouvera-t-il à temps? C’est une histoire de Larry Cohen (celui-là même qui avait écrit Phone Booth, si, si), ce ne sera donc pas si simple!

Ignoré par les policiers, chargé de protéger une famille en danger, pourchassé par les méchants, notre héros devra se précipiter d’un endroit à l’autre et redoubler d’astuce pour aider son interlocutrice en détresse. Chemin faisant, Cellular nous donne droit à un superbe petit thriller californien sympathique et nullement prétentieux. Le scénario est aussi invraisemblable que celui de Paparazzi, mais il n’est pas abordé avec condescendance.

Mieux encore : le réalisateur David R. Ellis (Final Destination 2) sait que dans le doute, il vaut mieux être rapide et efficace. Cellular enchaîne donc péripétie sur péripétie, ne laissant jamais aux spectateurs l’occasion de souffler. C’est manipulateur, bien sûr, mais ça fonctionne comme un charme : on sort du film sans souvenirs précis, mais avec au moins l’impression d’avoir passé un bon moment. Si ça peut paraître un compliment bien diffus, c’est déjà mieux que la moyenne.

Comment se faire pardonner les (moins) pires défauts

Poursuivant sur notre lancée pédagogique (comment faire des films qui ont au moins l’air de ne pas être trop mauvais), le temps est maintenant venu d’examiner le cas de Saw et After The Sunset, deux films on ne peut plus différents, mais qui finissent par dépendre de techniques similaires.

Saw d’abord : ce film à microbudget (à peine 1,2 million de dollars) tourné en vitesse (18 jours) avec une bande d’acteurs de troisième échelon (Cary Ewles, Danny Glover, Dina Meyer, Monica Potter) réussit à capturer l’imagination par la seule force d’un mystère. Tout débute dans une toilette délabrée, alors que deux hommes se réveillent et découvrent qu’ils sont solidement enchaînés à la plomberie. Pourquoi eux? Pourquoi là? C’est qu’un tueur tordu rôde et plonge ses victimes dans des scénarios cauchemardesques où chaque détail est planifié et où la survie n’est pas nécessairement préférable…

Construit comme un casse-tête particulièrement sadique, Saw rappelle le moralisme dément et les boucheries exotiques de Seven sans toutefois en acquérir la profondeur. À des jonctions cruciales de l’intrigue, le film accélère le rythme de son montage, bonifie la bizarrerie de ses images et augmente le volume de sa bande sonore. L’effet est saisissant, mais il est surtout calculé pour obscurcir les trous les plus gênants de l’intrigue, ceux qui n’émergent qu’après puisqu’on a le souffle coupé pendant le film.

Car Saw, à la manière de tant de films consacrés aux amateurs de genres, est un carnaval d’extrêmes qui n’a que très peu de rapports avec la réalité. Tueur en série étonnamment astucieux, situations forcées, retournements improbables ? Eh oui : le scénariste contrôle évidemment toutes les ficelles.

Cela ne fait pas nécessairement de Saw un mauvais choix: les amateurs de cinéma particulièrement macabre y trouveront amplement de quoi se mettre sous la dent. C’est un film qui annonce que le scénariste Leigh Whannell et le réalisateur James Wan sont à surveiller. Car malgré ses faiblesses, Saw livre la marchandise à toute vitesse. Le produit final reflète la bande-annonce.

[Couverture]Ce qui est aussi le cas pour After The Sunset, une comédie de cambriolage ensoleillée et insouciante qui tolère bien la réalisation sans histoire que lui impose Brett Ratner. Pierce Brosnan et Salma Hayek y interprètent des cambrioleurs à la retraite vivant grassement dans un paradis tropical. Mais la tentation arrive – en même temps qu’un agent du FBI intempestif – sous la forme d’un diamant exposé à bord d’un navire de croisière… Il y aura un vol. Il y aura des querelles entre les personnages.

Il y aura un jeu de chat et de souris avec l’agent du FBI. Il y aura des images tropicales saisissantes. Il y aura des blagues ratées, des retournements douteux et une finale heureuse. Nous pouvons déduire tout cela en regardant l’arrière de la boîte du film. Et, pendant 100 minutes, After The Sunset se révèle être à l’image de sa publicité. La cinématographie est chaude, colorée, sensuelle (pour ne pas dire dénudée) et légère à souhait. L’effet est impeccable : il semble presque cruel de s’interroger sur les trous béants de la logique du film, sur les scènes tombant à plat ou sur l’impression que Ratner ne fait guère mieux qu’un effort minimal pour transformer notre sympathie en affection. Mais lorsqu’il y a des plages, des rires et des performances si décontractées, comment s’en plaindre ?

Manipulation ratée

Quel étrange animal que Team America : World Police ! Pendant un moment, on reste pantois devant sa prémisse : faire une parodie des films d’action à la Bruckheimer sous forme de… marionnettes.

C’est une idée de Trey Parker et Matt Stone, les deux créateurs de la série South Park. Et, comme leurs œuvres précédentes, Team America se veut aussi grossière et iconoclaste que possible (ce n’est pas un film pour toute la famille…). La séquence d’ouverture montre comment Team America combat les terroristes au centre-ville de Paris, éliminant la menace en détruisant l’essentiel de la ville. Prometteur ! Les rires continuent alors que Team America recrute un nouveau membre, un acteur qui devra infiltrer d’autres groupes terroristes et, chemin faisant, contrecarrer les plans du méchant Kim Jong-Il. Après la mort de Hans Blix (oui, oui), Team America devra affronter les vedettes de Hollywood, prêtes à tout pour promouvoir la cause de la paix !

Mais si le film connaît sa part de succès en parodiant les conventions des blockbusters d’action, il provoque tout de même une certaine déception. Plus le film avance, plus il devient évident que Team America veut non seulement rire de ce genre de cinéma, mais aussi être admiré en tant que tel : si tout est à voir au second degré, cela n’empêche pas le scénario de présenter Team America comme de véritables héros méritant nos applaudissements à la fin du film. Curieux… Comme quoi il est parfois impossible de sortir des conventions que l’on veut démolir.

Conseils du Trésor

Avouez-le: même s’il en est à sa quatrième collaboration avec Jerry Bruckheimer, l’idée de Nicholas Cage comme héros d’action demeure étrange. Que dire, alors, d’un film où il joue un chasseur de trésor cherchant des indices dans le patrimoine américain ?

Bienvenue à National Treasure, un film où l’on vole la déclaration d’Indépendance, où l’on rencontre des francs-maçons, où l’on s’intéresse aux premières années de la République américaine et où l’on se balade du cercle Arctique à Washington D.C., de Philadelphie à New York… Si le début de la production du film a précédé (de peu) le succès de The Da Vinci Code, on reconnaîtra tout de même nombre de traits partagés avec le roman de Dan Brown: une forte trame de thriller sous forme de poursuite, un trésor caché, un vernis d’intellectualisme bien placé et une révélation progressive de secrets historiques. Peu importe ce que l’on pensera des personnages (sympathiques mais minces), des péripéties (la routine habituelle pour les films d’action) ou des dialogues (optimisés pour la bande-annonce), le film possède une énergie et un intérêt quasi constants.

Sans doute mieux apprécié par des férus d’histoire indulgents, National Treasure n’en demeure pas moins un divertissement astucieux et bon pour toute la famille. Sans être un Indiana Jones contemporain, ça saura mater votre appétit pour ce genre d’histoire jusqu’à la version cinématographique de The Da Vinci Code… ou bien peut-être jusqu’au prochain roman de Brown, que l’on annonce déjà comme portant sur les francs-maçons et se déroulant à Washington D.C. Conspiration ? Seulement si vous y croyez.

« Plié dans l’enfer » ? Non… « acharné ».

[Couverture]Hellbent se présente comme le premier slasher gai et, à ce titre, a ouvert ou clos plus d’un festival de films gais (dont celui de Philadelphie en juillet 2004 et celui de Montréal en septembre).

Présent à l’ouverture du festival Image et Nation, le réalisateur texan Paul Etheredge-Ouzts évoquait sa sortie du placard en tant qu’amateur de films d’horreur, un domaine qu’on n’associe pas spontanément à la culture gaie. Se réclamant ouvertement de l’univers des B-movies, Etheredge-Ouzts aide ce critique-ci à placer ses commentaires en contexte. Dans son genre, Hellbent s’avère donc un très bon slasher, mélange judicieux de prévisible et d’imprévisible – jusqu’à la dernière image pour ce qui est de l’imprévisible. Il y a du gore en doses mesurées mais fort habilement réussies.

L’intrigue, comme il se doit, se déroule à l’Halloween ; au lieu d’un campus d’université, le décor est West Hollywood. Malgré le meurtre par décapitation de deux jeunes hommes la veille, quatre amis déguisés commencent leur virée nocturne dans le parc où le crime a été commis. Ils voient un personnage masqué, cornu, qui les suivra de bar en bar à travers le carnaval ; ils croient que l’homme, taciturne et imposant, drague l’un d’entre eux. Ils distinguent mal la faucille ; le spectateur, lui, sait trop bien qu’elle est l’arme du crime. Le personnage central, Eddie, s’est costumé avec l’uniforme de policier de son père mort jeune ; il travaille lui-même comme auxiliaire civil à la police et, peut-être pour cela, semble être au foyer des intentions criminelles du bourreau. De ses motivations on ne saura rien, tandis que celles de ses victimes seront raisonnablement développées – quête d’amour et de sexe (dans l’ordre ou le désordre) de quatre colocs aux styles différents. Spécifi- cité : au lieu d’être perpétrés dans les chambres ou les sous-sols de maisons banlieusardes, certaines décapitations seront commises dans les discothèques gaies, l’une d’entre elles sur la piste de danse elle-même, sous les stroboscopes. Invraisemblable ? C’est l’Halloween, comme le répète plus d’une fois le protagoniste.

Les acteurs sont compétents ; celui qui tient le rôle principal, Dylan Fergus, a une tête à jouer dans les soaps d’après-midi, ce que nous confirme exactement une consultation d’IMDb: Fergus serait un habitué d’All My Children. Les autres sont des comédiens de séries télévisées (X-Files, dans un cas) ou ont tenu des rôles très secondaires au cinéma.

Je ne sais pas si Hellbent a une destinée hors du circuit des festivals gais et des clubs vidéo. Dans ce dernier cas, même les hétéros pourront le louer car il n’y a pas de sexualité explicite et l’on n’y voit qu’une ou deux fois des « horreurs » du genre deux hommes s’embrassant… [DS]

Sweet kids, Mean Creek

Pour qui a vu Bully de Larry Clark (avec Michael Pitt et Brad Renfro), la première demi-heure de Mean Creek peut causer un sentiment de familiarité. Le point de départ est en effet le même, avec un degré de violence bien moindre : des élèves d’une école secondaire, se faisant aider d’un garçon plus vieux, veulent donner une leçon à un voyou qui terrorise tout le monde. Dans Bully, le personnage incarné par Michael Pitt était vraiment un sale type, violent, cruel, et le complot visait à le trucider. Dans Mean Creek, George est un gros voyou qui ne se gêne pas pour battre des élèves plus petits (dont Rory Culkin), mais il est plus pathétique qu’autre chose, son obésité et ses troubles d’apprentissage expliquant en partie son comportement asocial. Et, surtout, l’invitation à une balade en chaloupe n’est pas le prélude à une exécution, mais simplement à une humiliation par baignade forcée.

Le film de Jacob Aaron Estes n’en est pas moins intense car on sait – par la bande-annonce, par les résumés ou par la simple influence de Bully – que la cruelle plaisanterie va mal tourner. Durant la progression dramatique, je ne cessais de me tortiller sur mon siège, car la naïveté avec laquelle le gros George accepte l’invitation est touchante : il est stupide mais il veut tellement avoir des amis. Du coup, on regrette pour lui, bien qu’il cesse rarement de se montrer désagréable durant l’excursion sur la rivière éponyme. Des séquences substantielles sont tournées à l’aide du petit caméscope qui ne quitte jamais George, appareil qui a déclenché les événements, qui en captera le déroulement et qui causera la perte des jeunes conspirateurs.

Autre point commun avec le film de 2001 : après une scène vraiment sinistre (« Êtes-vous fous ? Ne faites pas ça! » avais-je envie de crier aux jeunes désemparés), l’enjeu de l’histoire change en cours de route, l’attention se porte sur la manière dont les jeunes affronteront leurs responsabilités et leurs remords. L’inéluctabilité des conséquences pèse alors de tout son poids, différemment selon les personnages : la jolie Millie n’était au courant de rien, mais l’aîné du groupe, lui, écopera d’une bonne part du blâme, tout comme Sam, le cadet, au nom de qui l’on a ourdi cette vengeance.

Dans ce film qui allie petit budget et qualité de la photographie, tous les jeunes acteurs s’avèrent excellents. Rory Culkin (qui jouait le gamin asthmatique dans Signs) est à la hauteur du talent de ses frères aînés, que l’on a pu apprécier dans Party Monster et Saved! (Macaulay Culkin) ainsi que dans Igby Goes Down, The Dangerous Life of Altar Boys, Cider House Rules et The Mighty (Kieran Culkin).

Mean Creek aura sûrement quitté les écrans lorsque paraîtra cette critique (s’il y est même apparu dans votre ville…), mais il mérite à coup sûr que vous le cueilliez sur la tablette du club vidéo lorsqu’il paraîtra en DVD. [DS]

Émacié

Si vous avez lu un peu au sujet de The Machinist, vous savez que Christian Bale a tenu à perdre trente kilos pour jouer ce rôle d’un insomniaque qui n’a pas dormi depuis un an. Mais il ne faudrait pas laisser l’exploit physique éclipser la qualité du jeu, pas plus que pour la transformation physique de Charlize Theron dans Monster. Aucun risque que cela se produise, du reste : dans un cas comme dans l’autre, la vedette est vite oubliée pour laisser place à un personnage tourmenté qui habite pleinement l’écran.

Cet homme dont les côtes apparentes et les clavicules saillantes évoquent un survivant des camps de concentration nazis ou serbes, c’est l’opérateur de machine-outil Trevor Reznik. (Dans ce contexte métallurgique et industriel, impossible de ne pas songer à Trent Reznor, du groupe Nine Inch Nails ; en entrevue, le réalisateur Anderson a convenu qu’il en était conscient). Blême, l’air égaré, Reznik hante l’usine où il est employé, il est le seul à voir un énigmatique soudeur du nom d’Ivan Tucker, et son manque de concentration cause un horrible accident où l’un de ses compagnons de travail, Miller (incarné par Michael Ironside), perd le bras gauche. L’hostilité grandissante de ses collègues le rend graduellement paranoïaque.

S’il n’y avait que ça…

Chez lui, Reznor, grand utilisateur d’aide-mémoire (le cinéphile pense immanquablement à Memento, et il n’a pas tort), trouve sur son frigo des post-it qu’il n’y a pas collés, petits carrés sur lesquels on a dessiné un pendu et des traits pour un mot de six lettres se terminant par E-R. Tucker, Miller ou killer ? Le mystérieux Tucker, croisement entre Telly Savalas et le personnage du colonel Kurtz de Marlon Brando, semble constamment suivre ou attendre Reznor, et sa voiture de sport rouge est la seule tache de couleur dans un film glauque, dominé par le vert. Ajoutons à cela que Reznor, qui se lave les mains au détergent, a pour seules confidentes une prostituée qui l’aime bien (incarnée par Jennifer Jason Leigh) et une serveuse au restaurant de l’aéroport (qu’il fréquente de nuit).

Je m’arrête avant d’en révéler davantage. Si, par l’esthétique de ses décors intérieurs déprimants, The Machinist fait parfois penser à un film de David Lynch, il procure (à la différence d’un Lost Highway ou d’un Mulholland Drive) la satisfaction finale d’un suspense qui se tient, et où tous les détails intrigants s’expliquent. Qui plus est, il ne laisse pas l’impression finale de tricherie que donnait, par exemple, The Fight Club. Le jeune réalisateur Brad Anderson, qui nous avait offert le remarquable mais peu connu Session 9 (2001), prouve qu’il excelle à explorer les tunnels et les sous-sols de la psyché humaine, creusant en particulier les effets du remords et de la culpabilité.

Faute d’appuis financiers états-uniens, le film a été tourné en Espagne et je n’ai pas été surpris d’apprendre que la remarquable direction photo est due à Xavi Giménez, qui avait filmé Intacto (non, je n’ai pas une mémoire exceptionnelle : le site Web IMDb fait l’objet de l’un de mes signets les plus souvent utilisés).

Pour ma part, je n’avais pas vu Christian Bale depuis Equilibrium (2002, autre excellent film méconnu, de science-fiction celui-là) et j’ai bien hâte de voir comment, son physique restauré, il s’est acquitté de son rôle de Batman. On croirait que la perte de la raison est quelque chose de facile à jouer (après tout, un malade mental…) mais quand on la voit si brillamment interprétée, l’on doit s’avouer que ce n’est pas donné à tous les acteurs. Le regard hanté de Bale (aidé, à n’en pas douter, par ces orbites creuses obtenues par tant de semaines de jeûne) traduit bien ce qu’on croit être la lente descente de Reznor vers la folie — mais qui s’avère plutôt être le cheminement vers une forme de libération.

J’ai parlé de l’esthétique sombre, froide, souvent métallique du film, avec des moments tout à fait Twilight Zone (je pense à une visite de « maison hantée » dans un parc d’amusement, authentiquement troublante), et il me faudrait aussi souligner l’usage hitchcockien de la musique, peut-être un brin trop appuyée à l’occasion, mais plus généralement réussie.

Une mise en garde tout de même, en terminant : âmes sensibles s’abstenir… mais y en a-t-il parmi les lecteurs et lectrices d’Alibis ? [DS]

Sans oublier, à moins que…

La tradition veut que l’on termine cette chronique par un court rappel des films à ne pas oublier. Dans ce cas-ci, cependant, on préférera brièvement mentionner des films qu’il serait effectivement mieux de laisser dans l’oubli.

Ladder 49 , par exemple. Oh, ce n’est pas un mauvais film: si la vie de pompier vous intéresse, voici un regard dramatique mais respectueux (voire idéaliste) sur le métier en question. Mais ceux qui sont à la recherche d’une intrigue complexe préféreront passer à autre chose. Malgré quelques moments enflammés, le film en tant que tel est presque dépourvu de tension dramatique. Tenter de vendre ce film comme un thriller est exploiter injustement les bons souvenirs de Backdraft.

Puis il y a (soupir) la nouvelle version américaine de Taxi. L’original n’était déjà pas particulièrement fort sur le plan du scénario, voici que le remake est encore moins réfléchi ! Ce à quoi on ajoutera une distribution particulièrement irritante (Jimmy Fallon, Queen Latifah) comme insulte finale. Non, il n’y a pas grand-chose à retenir de ce film: même les amateurs de poursuites automobiles seront assez déçus.

[Couverture]Finalement, c’est inévitable: une œuvre aussi ennuyeuse, indulgente et confuse qu’Alexander a tout de même ses bons moments lorsqu’elle s’étire sur trois heures. Mais même ses quelques images saisissantes ne font rien pour effacer l’impression qu’il s’agit là d’un raté spectaculaire : la biographie d’Alexandre le Grand étant tellement riche, le manque d’intérêt du film d’Oliver Stone est d’autant plus surprenant. Sans passer des pages à énumérer les défauts d’Alexander, considérez ceci : l’épisode du nœud gordien ne s’y trouve même pas !

Bientôt à l’affiche

Pour la saison des fêtes, on jouera sur la nostalgie instantanée avec Ocean’s Twelve, une reprise des cambrioleurs astucieux de George Clooney. Puis, parce que l’on n’a jamais assez de remakes au cinéma, ce sera une double dose de reprises avec Flight Of the Phoenix et Assault On Precinct 13. Ceux qui souhaitent des œuvres plus originales pourront toujours se rabattre sur Hostage (une adaptation du roman de Robert Crais) , où on assiste au retour de Bruce Willis dans un rôle policier, et sur The Interpreter, avec Nicole Kidman en tant qu’interprète qui entend quelque chose qu’elle n’aurait pas dû entendre. Votre définition d’« œuvre originale », bien sûr, aura avantage à être calibrée pour Hollywood…

On excusera le cynisme: c’est probablement l’effet de la saison des fêtes. En attendant la prochaine chronique, bon cinéma!

Christian Sauvé est informaticien et travaille dans la région d’Ottawa. Sa fascination pour le cinéma et son penchant pour la discussion lui fournissent tous les outils nécessaires pour la rédaction de cette chronique. Son site personnel se trouve au http://www.christian-sauve.com/.

Daniel Sernine est écrivain, critique, directeur de la revue Lurelu et directeur littéraire de la collection Jeunesse-pop chez Médiaspaul. Membre régulier de la chronique « Sci-néma » de la revue Solaris , sa grande connaissance des genres et son amour du septième art en font un invité de marque pour cette chronique.

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