Pleins feux sur Le Collectionneur (Revue Alibis 3)


Un billet de DANIEL SERNINE

Exclusif au supplément Internet (Adobe Acrobat, 1382Kb) d’Alibis 3, Été 2002

Un meurtrier sème dans Québec des cadavres de blondes sur lesquels il a prélevé une main, une jambe ou un bras. L’enquête de Maud Graham commence dans un centre de conditionnement physique et se poursuit auprès d’un travesti, tandis que le tueur la traque et la serre de plus en plus près, lui livrant des fleurs, s’introduisant chez elle, violant une de ses amies. Entre-temps, Grégoire, le prostitué adolescent que Graham a pris sous son aile, a lui-même recueilli un tout jeune fugueur qu’il confie à sa protectrice. Le mystère s’épaissit lorsque l’assassin tue un sculpteur sur qui s’étaient portés les soupçons de Maud Graham…

PAS TOUT À FAIT UNE PIÈCE DE COLLECTION

 [Affiche] Je ne cacherai pas que j’allais voir Le Collectionneur avec quelques préventions ; j’entretenais depuis longtemps l’opinion que le succès de Chrystine Brouillet en tant qu’auteure de romans policiers tenait plus à d’excellentes campagnes de presse qu’à un véritable talent pour bâtir des enquêtes. Comme roman, Le Collectionneur ne m’avait guère impressionné : l’intrigue manquait de nerf, la narration était quelconque, le dénouement s’avérait faiblard. Mais dès le générique d’ouverture du film on lit « Adaptation libre du roman de… ». Pour juger des mérites et des torts du film, c’est donc la scénariste Chantal Cadieux plus que l’écrivaine Brouillet qu’il fallait faire comparaître, de concert bien entendu avec le cinéaste Jean Beaudin.

Le verdict : eh bien mon jury intérieur est divisé, quoique le film soit indéniablement meilleur que le roman. Soyons précis : le scénario de Chantal Cadieux est supérieur au roman de Brouillet. La découverte des corps semés par le collectionneur est investie de plus d’intensité dramatique. L’enquête, le jeu de chat et de souris qu’elle devient sous la plume de Cadieux, ménage plus de suspense que l’intrigue de départ. La confrontation finale est bien mieux amenée, développée et mise en scène que dans le roman. Bref, nous voici devant un rare cas où le film est plus riche que le roman dont il s’inspire ; alors que d’habitude l’adaptation d’un livre pour l’écran est une suite de sacrifices, de raccourcis, de compromis et d’ellipses. Bon sang, le personnage même du collectionneur, Michael Rochon, a plus de substance dans le film que dans le roman!

Ce qui ne suffit hélas pas à faire du Collectionneur un excellent film. À côté de séquences impeccables où l’on voit clairement où est allé l’argent (scène de nuit avec hélicoptère, photographie soignée, décors intérieurs généreusement garnis), il faut se résigner à cette autre séquence où il pleut à verse, grâce à des gicleurs, mais par une journée visiblement ensoleillée, comme dans les pires moments du Ventre du Dragon (Simoneau, 1989). C’est là qu’on voit que, dans un film québécois, les jours de tournage sont toujours comptés et que la production ne dispose d’aucune marge de manœuvre.

Néanmoins, à côté des réussites scénariques, on grince devant des invraisemblances, moyennes ou mineures mais toujours agaçantes. Un professeur d’art qui roule en Porsche Carrera (il possède une Renault dans le roman), un logiciel de portrait-robot qui a la face de Luc Picard dans sa banque d’images, une policière émérite qui ne songe pas à noter le numéro de plaque d’une voiture suspecte (numéro pourtant mis en évidence par la caméra, comme si l’indice devait servir plus loin durant le film).

À côté d’un brillant numéro d’acteur (le monologue final de Luc Picard dans le rôle du tueur en série), on subit des scènes où Maude Guérin, en Maud Graham, a un jeu tellement forcé qu’elle semble se livrer à un exercice de diction. Elle a certes de bons moments, Mme Guérin (qu’on

pouvait aussi voir dans L’Ange de goudron pendant que Le Collectionneur était à l’affiche), mais ses nombreuses disputes avec son jeune protégé Grégoire (Lawrence Arcouette, qu’on a vu dans Tag et dans Bouscotte), dignes des scènes de ménage dans les plus pénibles téléromans humoristiques, ont eu raison de moi.

S’agissant d’un film québécois, je redoutais deux choses particulièrement. L’une, l’incapacité chronique de nos cinéastes à aborder les genres (fantastique, science-fiction, thriller) sans se réfugier dans l’humour, voire le burlesque ; Liste noire constituait une exception ; avec Le Collectionneur, on y échappe aussi. Mon autre appréhension: le jeu d’acteurs québécois, qui trop souvent ne semble se réclamer que de l’école du vaudeville ou celle du téléroman. Toujours cette distance, cette fausseté, comme si à l’instar du théâtre on ne cherchait pas à donner l’illusion du vrai. Ici encore, on s’en tire à peu près indemne; les faiblesses, hélas, se concentrent dans l’un des personnages centraux, l’inspectrice Graham, à qui je ne parvenais malheureusement pas à croire, l’imaginant plus volontiers comme animatrice de loisirs dans une polyvalente. On veut penser que Beaudin l’a choisie pour autre chose que l’homonymie des prénoms, mais pour ma part je ne vois pas. Je n’y reconnaissais guère la policière potelée décrite par Brouillet, constamment obsédée par les chips, les pizzas et le souvenir de son dernier chum.

Pour le reste, Le Collectionneur offre maints plaisirs au cinéphile. Québec est photographiée avec amour (même si dans certaines scènes c’est Montréal qui lui sert de doublure). Malgré une fin plutôt faible (les trois protagonistes silencieux au bord du lac), le suspense est intense à souhait dans le dernier quart du film (sans atteindre celui d’un Seven ou d’un Silence of the Lambs, entendons-nous). Parlant de suspense – et je termine là-dessus –, il est regrettable qu’il ait fallu le sacrifier sur l’autel de la mise en marché. Car à moins d’avoir vécu sur un iceberg à la dérive jusqu’au moment de rentrer en ville pour voir le film, on sait que le tueur est le personnage de Luc Picard. Tombent alors à l’eau les remarquables maquillages qui, en d’autres circonstances, auraient retardé l’identification de Picard, ainsi que la fausse piste du professeur d’art incarné par Yves Jacques, sculpteur de corps tourmentés et de mains crispées, fausse piste qui ne rime à rien, ni dans le roman ni dans le film.

Inventaire en guise de conclusion : on voudrait avoir commencé une collection d’excellents films policiers québécois, mais pour les pièces maîtresses il faudra se résigner à attendre encore.

Daniel Sernine

Critique depuis toujours et critique de films depuis longtemps (dans la revue de science-fiction et de fantastique Solaris), l’écrivain Daniel Sernine s’intéresse aussi au thriller et au policier sous leur forme cinématographique.

Mise à jour: Juin 2002

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *